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Vivre avec la peur

Vivre avec la peur

par Christian Roesch

vivre avec la peur

Le terrorisme autant que les catastrophes naturelles, industrielles ou de transport ferroviaire, aérien, routier nous font vivre avec la peur.
En France, l’état d’urgence avec les patrouilles armées, les contrôles à l’entrée des lieux de rassemblements (stades, musées, etc.) nous rappellent constamment que nous vivons avec un risque majeur.
Bien sûr, ce n’est pas agréable de vivre avec une épée de Damoclès sur la tête que les pouvoirs publics et les médias nous pointent constamment.
Mais cette peur a-t-elle son utilité ?

La peur a plusieurs fonctions  pour l’individu.
La première est instinctive. Elle alerte sur ce qui peut arriver.
Par exemple chez les animaux, la peur à l’approche d’un prédateur met en route le processus de survie, par la fuite ou tout autre moyen
Elle fait éviter d’aller dans certaines rues la nuit à cause d’un risque supposé d’agression.

(…)

La deuxième fonction est de signaler l’erreur.

(…)

La peur incite à plus de justesse. Elle aide à prendre les bonnes décisions.

La peur anticipe la répétition de notre histoire. Elle attire ce que nous redoutons.
Par exemple, une personne est marquée dans sa personnalité par le fait d’avoir été rejetée (traumatisme fondateur). Inéluctablement, elle se remet dans une situation évoquant ce scénario. À un moment, elle pressent que cela va se produire. Elle le redoute. Elle en est avertie. Et cela se produit. Parfois le mécanisme touche la vie professionnelle, parfois les amours, parfois la vie sociale.
Le fonctionnement de la peur peut s’avérer encore plus subtil. Par exemple, une maman qui assiste aux premiers tours de vélo de son enfant et qui a peur qu’il tombe, induit fortement la chute de celui-ci.
La mise à nu du subconscient nous donne parfois un éclairage inattendu. La mère sera une « bonne » maman en soignant le genou écorché de son enfant. Ce sera un moyen de lui manifester son amour qu’elle ne sait pas bien dire autrement.
La peur signale la répétition de notre fonctionnement traumatique.

Nommer la peur, c’est déjà ne pas y succomber

La peur, pour être apaisé quel que soit le risque réel que la catastrophe arrive, a une exigence fondamentale : la faire parler.
Elle demande à être précisée jusque dans le concret. De quoi ai-je peur exactement ?

(…)

Qu’est-ce qui se passe lorsque la peur n’est pas domestiquée ?
Nous avons vu que la domestiquer, c’est la faire parler, établir un véritable dialogue.
S’il n’a pas lieu, la peur laisse la place à notre fonctionnement instinctif, voire bestial.
Nous nous condamnons au plus bas de l’homme. Peur → accusation→ réaction
– soit dans un comportement de victime,
– soit dans un comportement de prédateur,
dicté par l’instinct de survie.

(…)

La peur est l’argument supérieur des dirigeants

La peur a une dimension collective qui prend le pas si elle n’est pas traitée personnellement.
Les gouvernants préconisent des réponses collectives face aux peurs. Ainsi ils gardent le pouvoir sur les grandes orientations sociétales. Elles vont toujours dans le sens de faire du citoyen un consommateur docile, laissant les décisions de fond aux « spécialistes », évidemment dans « l’intérêt général ».
Le terrorisme a fourni les arguments pour envoyer l’armée au Niger, pour bombarder Daech en Syrie. Depuis, les ventes d’armes françaises s’envolent !
Les grands médias, souvent aux mains de groupes industriels, sont les relais efficaces de la « raison » d’État par-dessus les clivages gauche-droite. Les gros titres vendeurs jouent sur l’émotion et la peur.
Notre libre arbitre ne nous est laissé que sur les points secondaires.

(…)

Mais que pouvons-nous faire avec nos peurs face aux catastrophes naturelles ou non ?
Pour le terrorisme, la peur nous met évidemment face à notre façon personnelle d’appréhender la violence. Là se dessinent deux comportements qui souvent s’imbriquent.

La manière profane : « Je n’y peux rien à ce qui arrive ; donc autant profiter de la vie. »
Saint Paul avait synthétisé ce point de vue par ces mots : « Mangeons et buvons car demain nous mourrons ! »
Souvent nous avons envie de baisser les bras devant l’adversité de la vie. Se réfugier dans un individualisme nous faisant renoncer à l’espoir d’un monde meilleur. Tant pis pour la planète, pour le gaspillage, pour les belles intentions. Les générations futures : ils n’auront qu’à se démerder. Comme nous.
Cela ressemble à vivre l’instant présent. Libre du futur dont on ne s’occupe plus, mais pas libre de son passé. Si cette attitude était juste, il n’y aurait plus de souffrance. Hélas, consommer n’apporte pas le bonheur.

La  manière croyante : la peur qui fait miroir à ma violence m’incite à essayer d’être meilleur.
La mort, qui est rappelée si souvent, m’incite à ne pas remettre à demain l’expression de mon amour pour mes proches. Demain, je serai peut-être mort : aujourd’hui, à qui je peux dire que je l’aime ?

(…)

Ainsi la mort, forcément source de peur devant l’inconnu, est perçue comme un passage et non comme une fin. La peur change de nature dans la foi.

Le profane a peur que la mort soit la fin. La menace de mourir engendre des regrets et des souffrances. Ai-je bien vécu ? Ai-je perdu mon temps ? En ai-je bien profité ?
L’idée de la mort s’associe à celle de souffrance. Le refus tempête : « Pourquoi encore souffrir, autant en finir ! ». Ainsi se propage l’idée de la mort programmée.

Pour le croyant, la peur de mourir laisse la place à un sentiment tout autre, mal compris pour le profane, «  la crainte de Dieu ». Elle n’a rien à voir avec un père fouettard. C’est un examen de conscience. Est-ce que j’ai accompli ce pour quoi je suis venu sur terre ?
Ne nous trompons pas sur le mot « accomplir ». Ce ne sont pas les œuvres qui nous sauvent. C’est la reconnaissance dans l’amour filial pour le Père qui apaise.

(…)

Mourir en héros ou vivre en n’étant personne

Les catastrophes ne vont pas se calmer.
Le réchauffement climatique, même si une limitation est possible, provoque un dérèglement auquel nous assistons déjà : tremblements de terre, volcanisme, inondations, incendies monstres. Même si certains mécanismes sont prévus comme l’élévation du niveau de la mer, certaines conséquences  sont inévitables : transferts massifs de population, abandon de territoires, migrations, etc.
Le terrorisme ne va pas se calmer.
Le désarroi des jeunes n’ayant pas d’avenir enthousiasmant va continuer à en faire des cibles privilégiées pour n’importe quels mouvements violents s’opposant à notre de vie, en prétendant changer le monde par la force, avec ou non un prétexte religieux. Mourir en héros l’emporte sur vivre en n’étant personne.

Pour lire l’article en entier  Reflets n° 20  pages 20 à 22

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L’embrigadement pour Daesh par Dounia Bouzar

L’embrigadement pour Daesh
par Dounia Bouzar

Dounia Bouzar

Dounia Bouzar, ancienne éducatrice, est anthropologue du fait religieux, directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam. Elle se consacre au désembrigadement des jeunes tombés sous l’emprise djihadiste. Son livre La vie après Daesh, les Éditions de l’Atelier, est bouleversant. Avec son équipe, elle court sur tous les fronts pour ramener à la vie de jeunes femmes et de jeunes hommes déshumanisés, soutenir les parents désemparés, accompagner les uns et les autres dans la reconstruction d’une vie familiale et sociétale. Ici, Dounia Bouzar nous explique en détail le processus d’embrigadement ; partant de la crise d’adolescence, il conduit à produire des assassins.

Le processus de radicalisation  comprend un embrigadement relationnel et un embrigadement idéologique.
L’embrigadement relationnel provoque une adhésion du jeune à son nouveau groupe et un embrigadement idéologique suscite une adhésion du jeune à un nouveau mode de pensée.
1/L’embrigadement relationnel
Il isole le jeune de tous ses anciens interlocuteurs qui contribuaient à sa socialisation. Cela passe par des vidéos qui utilisent la théorie du complot, pour placer le jeune dans une vision du monde paranoïaque, où il ne peut plus faire confiance à personne.
Dès cette première étape, le jeune commence donc à se méfier des adultes qui l’entourent. On lui dit que le malaise qu’il éprouvait auparavant (comme tout adolescent) provient du fait qu’il a été élu par Dieu pour discerner la vérité du mensonge, contrairement à tous ceux qui l’entourent.
Isoler le jeune n’est que la première étape de la radicalisation. La deuxième étape va consister à détruire l’individu au profit du groupe.
À ce stade, le discours radical introduit progressivement deux notions qui nous rappellent de mauvais souvenirs historiques : la pureté de groupe et la primauté du groupe purifié…
Seule « l’union des Véridiques » (ceux qui possèdent le vrai islam) peut permettre de combattre la dégénération du monde occidental.

(…)
Progressivement, l’identité du groupe remplace l’identité individuelle
(…)

Le fonctionnement du groupe radical redéfinit les frontières entre la sphère privée et la sphère publique, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de la première. L’élu ne doit plus avoir de droits en dehors des intérêts du groupe. Il n’a plus de temps personnel. Il n’a plus d’espace personnel. Il n’a plus de lien avec aucun territoire, avec aucune nation, avec aucune mémoire. Le radicalisé se considère déjà comme un apatride… Lui ôter sa nationalité revient à se poser en miroir de Daesh.

(…)

Je me permets de faire une petite parenthèse pour remarquer que les radicaux présentent tel ou tel comportement de rupture comme une simple application de l’islam, au pied de la lettre. Cela leur permet de se placer sur le registre de leur droit à la liberté de conscience et de culte. L’interlocuteur est déstabilisé, ne voulant pas être discriminant ou stigmatisant. Il valide alors à son tour ce comportement de rupture comme s’il s’agissait d’une simple application de l’Islam.
C’est grâce à ce procédé que les radicaux ont redéfini l’islam, année après année. Ils ont redéfini les relations hommes/ femmes, les relations musulmans/non musulmans, les relations musulmans/ sociétés démocratiques…
Dans certaines entreprises, les managers ont laissé des conducteurs refuser de toucher un volant au motif qu’une collègue femme l’avait utilisé. Dans certains lycées, des jeunes ont fait croire que l’islam interdisait de faire des dessins. Des hommes ont fait croire que l’islam interdisait de tendre la main à une femme, etc.
– enfin, rupture avec les parents : le discours radical propose une communauté de substitution qui se réapproprie l’autorité parentale. Mis à part au sein des familles radicalisées, je ne connais pas de jeune radical qui obéit à ses parents. Même si son père a fait trois fois le pèlerinage à La Mecque, il est déclaré hypocrite (a trahi le vrai message de l’islam) ou égaré (n’a jamais compris le vrai message de l’islam). Ne parlons pas du père juif, chrétien ou athée. Parmi les 1 000 jeunes que notre centre a suivis entre avril 2014 et aujourd’hui, il n’y a pas de jeune radicalisé qui ne soit désaffilié. Tous ont le sentiment d’appartenir à un nouveau groupe sacré supérieur qui détient la vérité. Tous témoignent que ces « nouveaux frères et sœurs » sont plus importants à leurs yeux que leurs vrais frères et sœurs.

2/L’embrigadement idéologique
Il y a un lien direct entre l’embrigadement relationnel et l’embrigadement idéologique puisque la fusion au sein du groupe s’opère sur la conviction d’être élu par Dieu pour détenir la vérité.
Sans embrigadement relationnel, il n’y a pas de conviction d’être élu, et sans conviction d’être élu, il n’y a pas d’embrigadement relationnel.
Depuis deux ans, sur les terrains francophones, il existe une véritable individualisation de l’embrigadement idéologique.
Les rabatteurs adaptent le discours djihadiste aux aspirations cognitives et émotionnelles de chaque jeune. C’est pour cette raison que je parle de « mutation du discours djihadiste ».
Les rabatteurs proposent plusieurs mythes adaptés aux différents profils psychologiques des jeunes. C’est à partir de ce moment-là, de mon point de vue, que l’on assiste à l’engagement du jeune. Il change de système cognitif : sa manière de penser, de parler, d’agir…
Les raisons proposées pour s’engager dans Daesh sont donc multiples…

(…)
Nous gagnerons parce que nous aimons la mort plus que vous aimez la vie

Arrive alors le dernier tournant de la radicalité. Il faut d’abord indiquer que, quelle que soit la raison de l’engagement, la fin est toujours la même : c’est une double déshumanisation qui attend le jeune.

En prémices à la double déshumanisation, Daesh commence par normaliser la cruauté. Les vidéos s’assoient ouvertement sur les tabous sociaux et les freins moraux qui interdisent le meurtre et la torture.
Arrive alors ce que l’on peut appeler la déshumanisation du terroriste lui-même : progressivement, le champ de la conviction recouvre la globalité du psychisme et des affects. C’est la fameuse phrase de Daesh : « Nous gagnerons parce que nous aimons la mort plus que vous aimez la vie. »
Certains jeunes « daeshisés » se nient eux-mêmes en tant qu’êtres vivants (et pas uniquement en tant qu’êtres pensants) comme au simple stade de l’embrigadement relationnel.
Ils se sont identifiés à leur croyance et en sa toute-puissance. Ils n’existent qu’à travers elle, quitte à se sacrifier pour l’imposer. Seule compte la croyance, l’être humain est nié.
À ce stade final, ils se situent sur un registre où ils ne sont pas capables d’avoir une vraie relation avec quelqu’un car ils imaginent que cela les rendrait trop dépendants et les éloignerait de Dieu. Ils perçoivent le lien humain comme une preuve de faiblesse ou de fragilité. Ils préfèrent investir dans une relation de toute-puissance, de contrôle, une relation d’emprise sur les autres.
Intervient alors la déshumanisation des victimes : les terroristes de Daesh ne se contentent pas d’exterminer tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils déshumanisent leurs victimes afin de les considérer comme des choses. Cela signifie qu’ils enlèvent l’aspect humain aux corps qu’ils ont tués. C’est pour cela qu’ils les coupent en morceaux, à l’image des nazis avec les juifs. L’« Autre » (le chiite, le musulman égaré, le chrétien, le juif, le mécréant…) n’est plus notre semblable et tout est permis.

En conclusion, Daesh n’est pas une secte, c’est un mouvement totalitaire avec un projet qui fait miroiter une régénération du monde à coup d’extermination externe et de purification interne. Il faut bien comprendre que l’impact psychologique de Daesh est aussi fort que son impact militaire : les terroristes ne font pas qu’une simple guerre mais recherchent avant tout à créer une désorganisation émotionnelle au niveau individuel et à ébranler les repères de civilisation au niveau collectif. On ne combattra pas Daesh uniquement avec des bombes. On ne peut pas « sortir » les jeunes du l’idéologie de Daesh si l’on ne part pas de leur motif de « djihadisation » et des procédés utilisés par les rabatteurs français.

livre Dounia Bouzar

Pour lire la totalité de l’article, Reflets n° 19 pages 55 à 58

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