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” Le secret tue plus que la vérité.”…par Jean-Luc Kopp

Le secret tue plus que la vérité.“…
par Jean-Luc Kopp, psychanalyste et psychanalyste corporel.

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Le 20 janvier 2016 paraissait LA DEPOSITION, écrit par la journaliste Pascale Robert-Diard . Ce récit nous conte la comparution devant la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine de Maurice Agnelet.
Cet ancien avocat est jugé pour la troisième fois, pour l’assassinat de sa maîtresse Agnès Le Roux, disparue à Nice trente-sept ans plus tôt. Le fils aîné de l’accusé, Guillaume Agnelet, provoque un coup de théâtre lorsqu’il demande à être entendu comme témoin. Il est déterminé à briser le secret de famille. Sa déposition aboutira à la condamnation de Maurice Agnelet à 20 ans de réclusion criminelle.
Le président de la cour d’assises : “Mais Madame votre fils a soutenu son père à Nice et à Aix en Provence!…Qu’est-ce qui selon vous, a pu conduire [Guillaume] à se rendre spontanément devant la justice pour tenir ces propos ? Pour quelles raisons affronte-t-il ce qui va forcément être une déflagration pour lui ?
La réponse de la mère tombe abrupte : “…Si je le savais, je serais psychanalyste. Je ne suis que moi. Je ne comprends pas ….”

Spontanément je n’aurais pas lu La déposition. Je n’aurais pas pu en effet imaginer que le récit d’une audience dans un procès d’assise puisse à ce point bouleverser et passionner.
Le lecteur ainsi que la chroniqueuse judiciaire qui fait récit de cette affaire se trouvent embarqués dans ce meurtre où le cadavre ne fut jamais trouvé. Aucune preuve n’avait pu être établie jusqu’à cette déposition.
Enfin c’est le dévoilement progressif de la vérité dans cette histoire qui finira d’emporter mon enthousiasme comme le souligne cet extrait :
« Pour une fois qu’il est central de se poser la question du droit à révéler ou pas un secret de famille! Pour une fois qu’il nous est donné d’assister au pouvoir dévastateur d’une vérité qui tue ! C’est une occasion rare, en effet, que soient décryptés les ressorts intimes et secrets qui poussent un fils à défendre son père alors qu’il le sait coupable, ailleurs que dans un cabinet de psychanalyste. Le praticien que je suis ne pouvait qu’être intéressé par l’exposition inaccoutumée, particulière à ce procès, des déchirements entre membres d’une famille. »

En premier lieu c’est l’épilogue judiciaire qui intrigue !
La veille du verdict, Guillaume Agnelet, le fils aîné de l’accusé, s’est rendu chez le procureur de Savoie pour y faire une déposition :
“Je suis convaincu que [mon père] est bien le meurtrier d’Agnès Le Roux…Je suis prêt à venir témoigner devant la cour d’assises de Rennes.»
Ce coup de théâtre surprend : ce fils accuse son père à présent, alors qu’il s’était battu à plusieurs reprises aux côtés de son père pour soutenir son innocence. Voilà précisément ce qui a poussé Pascale Robert-Diard la journaliste à rencontrer Guillaume et comprendre le dessous de cette déposition.

Perçons l’écorce des apparences.
Au président de la cour, alors qu’il est question des confidences décisives qu’elle a faites à son fils, Anne Litas répond:
-“Je les conteste formellement et je trouve tout cela irréaliste, rocambolesque [parce que] je n’ai jamais prononcé ces phrases.
-Pourquoi votre fils ressent-il aujourd’hui le besoin de dire tout cela ?
-Je ne comprends pas.(plus loin) Cet enfant est en souffrance …
Quant au père, voilà ce qu’il répond au président à la question “Qu’avez-vous à dire ?”:
“Tout cela est invraisemblable…Je partage l’avis de sa mère. Ce garçon est en souffrance.”

Les deux parents paraissent interchangeables. Le besoin pour leur fils de soulager sa conscience d’un poids trop lourd engendre la même obstination chez chacun d’eux : un secret de famille ne se révèle pas.
Anne Litas, mère de Guillaume est prise en flagrant délit par le président de séance de lire un papier alors qu’elle témoigne. Celui-ci lui rappelle que témoigner doit être un acte spontané. Comment ne pas déceler dans ce détail un aperçu de l’emprise exercée par Maurice Agnelet sur tous les membres de sa famille ? Celui-ci se révèle narcissique, aimant le pouvoir et l’argent. Il attend donc obéissance et soumission de chacun, ce à quoi obtempère sa famille depuis toujours.

Garder un secret pendant plus de 30 ans et soudain le révéler, quelles sont les motivations de Guillaume ?
Ce n’est ni un coup de tête, ni un acte provocateur qui pousse Guillaume à briser le secret de famille. La durée du silence est en somme proportionnelle à l’espoir déçu. Ne confie-t-il pas :
“…J’ai cru qu’avec le temps, ils atterriraient. Que l’on pourrait se retrouver un jour pour parler de notre guerre. Mais pas pour la nier. La vérité pouvait être un ciment entre nous, elle ne l’a pas été .Ce que je sais maintenant, c’est que le secret tue plus que la vérité.”
Guillaume espérait que l’unité familiale se ferait autour du secret. Mais à mesure que le temps passe, la désillusion grandit en lui jusqu’à cette prise de conscience redoutable “le secret tue plus que la vérité”.
Dans ces conditions nous entrevoyons pourquoi Guillaume a été jusqu’à proclamer par le passé qu’il savait son père innocent, proclamer que ce n’était pas un monstre “comme on l’a décrit ici”. Nous entrevoyons aussi pourquoi il restait persuadé devoir se taire.
“On n’a pas le droit de révéler un secret de famille.”
Guillaume a fait front avec son frère, sa mère pour défendre l’innocence de son père tout en le sachant impliqué et coupable. Etrange paradoxe !
Sauf si l’on considère comme l’écrit Pascale Robert-Diard que “Guillaume a enfin trouvé sa place et son rôle auprès de Maurice”. Il est le bon fils enfin. De quoi un fils est-il capable en effet pour obtenir un peu d’importance dans les yeux de son père ?
Guillaume va jusqu’à connaître le dossier de l’instruction dans ses détails, jusqu’à lire les pages du journal intime d’Agnès Le Roux ! Celle-ci intrigue et bouleverse Guillaume “parce qu’elle est ce qu’il n’est pas, ce qu’il aurait aimé être.
Ces deux êtres sont frère et sœur de souffrance : Agnès tout comme Guillaume s’est totalement donnée à Maurice Agnelet, pour aboutir au même constat désenchanté :
“je t’en veux parce que je n’arrive pas à penser que j’ai tort de croire en toi. “

Pourquoi s’en vouloir d’avoir à ce point cru en Maurice Agnelet ?
Ce seront les propos du psychiatre JC Chanseau mandaté par la cour qui nous éclaireront :
“Pour Maurice Agnelet, l’autre n’existe pas. Il est englouti. Dans son lien à autrui, Maurice Agnelet est indifférent à celui qui est au bout du lien. Ce qu’il aime c’est le lien et il n’y a pas de rupture possible de ce lien. Toute personne qui tente de lui échapper doit être réduite”.
La vérité paraît cadenassée et ce d’autant plus que Maurice Agnelet semble jouir des confidences qu’il a distillées à ses proches. Ainsi ces propos terribles que Maurice murmura un jour à Guillaume :
“De toute façon, tant qu’ils ne retrouvent pas le corps, je suis tranquille […] et moi le corps, je sais où il est.”
Incroyable aveu ! Pourtant jusqu’à la décision de sa déposition, Guillaume restera loyal. Quel combat cela a-t-il dû représenter de couvrir un mensonge alors que l’on connait la vérité !
Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’après la déposition et le face à face final devant les jurés, Maurice se contentera d’affirmer :
“Je n’ai pas tué Agnès Le Roux.»
Pour que Maurice Agnelet garde cette attitude, il y a fort à parier que lui-même demeure blessé dans sa relation à son père. Tout l’espoir de Guillaume d’un lien fort, exclusif, aimant de la part de son père n’est que le reflet des mêmes attentes de Maurice à l’égard de son propre père. Alors que les illusions tombent chez Guillaume (pour aboutir à la déposition) Maurice quant à lui demeure non seulement sourd aux attentes de son fils mais en premier lieu à sa blessure d’enfant. Dès lors Maurice Agnelet se condamne à cette fermeture radicale à lui-même et par voie de conséquence aux autres.

Délivrance ?
L’identité de Guillaume ne pouvait que vaciller. S’il a été violent comme il le reconnaît, vis à vis de son père, c’est avant tout envers lui-même qu’il a dirigé cette violence.
Il a cherché de l’aide, y compris du côté de la religion, en vain ! Garder le silence sur les confidences reçues par son père menaçait de le rendre fou voire de le pousser au choix de disparaître. Certes il paiera le prix fort pour avoir choisi la vérité : se retrouver seul, exclu de la famille. Pourtant le choix fait par Guillaume de déposer et témoigner à la cour d’assises, sa rencontre avec la journaliste du Monde et enfin le livre l’ont probablement sauvé.
Pascale Diard a permis à Guillaume de se sentir entendu et reconnu. La violence subie d’être à ce point nié dans les yeux de son père, même quand il a défendu envers et contre tout ce dernier, se trouve enfin prise en compte. Elle peut prendre sens.
Un dernier extrait confirme le début d’intégration de l’histoire subie par Guillaume :
“Guillaume Agnelet éteint l’écran d’ordinateur …Son fils de 2 ans trépigne. Il le hisse sur ses épaules et se dirige vers le jardin public …”
Guillaume adorait cela, petit. Ce souvenir bon qui remonte témoigne que l’histoire pourra cesser de se répéter. Deux images quasi identiques, mais deux réalités différentes : Guillaume 8 ans s’accrochant au dos de son père sur la moto, est déjà dans une relation faussée. Lui aime ce papa alors que ce dernier en est déjà incapable. Le fils de Guillaume, 2 ans, sur les épaules de son père vit une relation vraie .La chaîne est brisée grâce à son choix de voir et dire la vérité entière.

Quelques éléments de réflexion.
Oui ce récit de Pascale Robert-Diard m’a touché tant son souci de voir au-delà des apparences rejoint celui du psychanalyste. Pour autant, sa description sensible des coulisses de ce drame familial m’incite à y apporter quelques prolongements.
Guillaume a longtemps cru pouvoir trouver une place de fils. Quitte pour y parvenir à nier ses valeurs, son éthique. Seul un immense désespoir lié au fait de ne compter pour rien dans le regard d’un père peut expliquer un choix insensé comme celui de taire si longtemps une horreur, taire un meurtre!
Maurice ne peut considérer l’autre qu’en fonction du degré de dépendance que ce dernier entretient avec lui. Son comportement manipulateur va jusqu’à transformer l’autre en complice : les révélations macabres distillées au fils, à l’épouse soudent ces derniers dans une cohésion familiale atroce !
Comment ne pas deviner derrière son besoin de dominer, de mépriser l’autre la résurgence d’un passé lointain dans lequel un petit garçon confronté à une immense peur a dû se sentir bien impuissant ! Il faut avoir été soi-même enfant, prisonnier d’une histoire qui le dépasse pour devoir, adulte instrumentaliser chaque personne rencontrée !
Contrairement à Guillaume le secret qu’il garde ne sera jamais levé. Plutôt le mensonge que la vérité même si cela s’accompagne du fait d’être emmuré dans son histoire et incarcéré.
Guillaume sauve sa santé mentale en choisissant de révéler le secret familial .Par contre il lui manque une dimension de réconciliation. Il est soulagé mais au prix d’une implosion familiale et d’une solitude amère.
Le travail de réconciliation en psychanalyse corporelle permet non seulement d’appréhender et comprendre les mondes de ses parents et le sien. Le surcroit de sens bouleverse et conduit à un véritable pardon.

(1)Edition L’Iconoclaste.
Pascale Robert-Diard est journaliste au Monde où elle tient la chronique judiciaire depuis 2002. Elle est l’auteur avec Didier Rioux de Le Monde, les grands procès, 1944-2010 Ed. Les Arènes, 2010.

Couv LA DEPOSITION 72

Pauvre victime! Bruno BERTE et Jean Luc KOPP

PAUVRE VICTIME!

Bruno BERTE et Jean-Luc Kopp, Psychanalystes et psychanalystes corporels.

Vous êtes-vous déjà prêté à ce jeu stupéfiant, lire les grands titres des journaux et observer ce qui se passe en nous ?

Valérie Trierweiler
explique enfin pourquoi
elle a écrit Merci pour ce moment
01.10.2014 – Voici

Le Pape autorise la location
de la chapelle Sixtine
17.10.2014 – Courrier international

Les supporters du Bayern de Munich
ont saccagé Rome !
22.10.2014 – Courrier international

Elie Wiesel serait partisan des
implantations de colonies juives
22.10.2014 – Ha’Aretz

Front national, la mue
du « parti du diable »
23.10.2014 – Courrier international

Élections de mi-mandat :
Michelle, la botte secrète d’Obama
04.11.2014 – Washington Post

Contre l’État islamique,
il est trop tôt pour crier victoire
22.10.2014 – Los Angeles Times

Eh bien il nous suffit d’entendre ou de lire les titres d’un quelconque journal d’informations pour qu’immédiatement un avis nous échappe ! Impossible d’éviter en nous l’expression d’une tendance ou d’un commentaire :
« Oui et quel pognon elle s’est fait, déjà 600 000 exemplaires vendus ! »
« N’importe quoi François ».
« Il faut empêcher ces jeunes de partir au Jihad ».
« Les supporters de foot sont vraiment des gens limités et violents ».
« Elie Wiesel, le Prix Nobel de la paix !!! »
etc…

Pour ou contre ? Nous sommes comme invités à choisir d’emblée notre camp. À l’instar de n’importe quel quidam du café du commerce nous y allons de notre avis. Jamais donc nous ne pouvons lire ou entendre un événement de façon neutre. Être « neutre », du latin neuter, ni l’un ni l’autre – qui dans un conflit, une discussion, un désaccord, ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre, est-ce donc mission impossible ?

Ce phénomène ne vaut-il que pour les faits d’actualité ou existe-t-il aussi pour les événements de notre vie ?

En réponse, il me revient immédiatement l’incident suivant,mon actualité personnelle.
Dans le cadre de travaux sur ma maison, une grande échelle fut déployée pour atteindre le toit puis laissée là. Le samedi suivant un grand vent a renversé l’échelle qui est tombée
avec vacarme en écrasant en partie la clôture du voisin. Il n’en fallut pas plus pour qu’immédiatement se lève en moi une grosse colère vis-à-vis de mon cousin qui certes m’avait
prêté l’échelle mais qui avait quitté le chantier sans prendre la peine de m’aider à ranger l’échelle !
Pas question en cet instant de nuancer mes propos, j’étais forcément victime de la négligence de mon cousin ; « il ne se rend pas compte, ça lui est égal de me mettre dans l’embarras ! Quel imbécile ! »
Je n’ai qu’une idée, lui régler son compte par une volée de reproches bien sentis.
Cet exemple des plus ordinaires nous montre bien que nous sommes incapables dans l’instant de percevoir ce qui se trame en nous.

La guerre intérieure : une victime et un bourreau
J’ai besoin en la circonstance de ranger les protagonistes de l’événement en deux camps : d’un côté, moi, le pauvre malchanceux victime de cette grave négligence, de l’autre, mon affreux cousin qui dans sa désinvolture me crée des problèmes.
D’où me vient ce besoin de lire l’événement en me considérant comme la victime ?
C’est comme s’il y avait en nous une force irrépressible nous incitant à lire l’événement selon un point de vue orienté.

L’effet miroir
Cette négligence que je souligne chez mon cousin, me renvoie à la mienne. Car en examinant de plus près l’événement je suis obligé de reconnaître que j’avais pensé à plusieurs reprises qu’il me faudrait déplacer cette échelle car un vent fort suffirait à la renverser ; or j’ai bizarrement ignoré ces pensées comme si j’avais voulu que cela se produise ! Je savais et je n’ai rien fait.
C’est déjà un premier niveau de lecture de l’événement que de consentir à l’utiliser comme un reflet dans un miroir. Cette histoire d’échelle ne parle que de moi.

Poussons le jeu de l’exploration un cran plus loin…

Tout ressentir en fonction de son histoire personnelle?

… Pour lire la suite et la totalité de l’article, REFLETS n°14 pages 23 à 25

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