Archives par mot-clé : foi

La vie monacale, une ascèse et une entraide – interview de frère Frédéric à l’abbaye de Cîteaux

Berceau de l’ordre cistercien, l’abbaye Notre-Dame de Cîteaux se situe au cœur de la Bourgogne. Fondée en 1098 par Robert de Molesme, elle fut marquée par une grande pauvreté à ses débuts. La communauté prit son essor grâce à l’arrivée de saint Bernard et d’autres compagnons au printemps 1113. Après un siècle d’interruption du fait de la Révolution, la vie monastique reprit en 1898 à Cîteaux. Aujourd’hui, une communauté d’une trentaine de frères s’adonne à la prière et au travail, en vivant sous la règle de saint Benoît.

20-23-Vie monacale-1Nous sommes reçus par frère Frédéric, âgé de 80 ans dont une cinquantaine passées à Cîteaux.

Quel est le but de la vie monacale communautaire ?
Un jour, des chefs d’entreprise qui avaient flairé que nous avions une certaine facilité à nous organiser au niveau économique, nous ont posé la question. Ils ne comprenaient pas très bien comment ça marchait. Ils venaient voir, c’était un mystère pour eux. Il y avait l’ancien père abbé et moi, pour les recevoir. J’ai fini par leur dire que si je ne croyais pas à la résurrection, je ne resterais pas ici une minute de plus. Et je me tourne vers le père abbé : « Et vous ? » Il me répond : « Moi non plus ! » S’il n’y a pas le ciment de la spiritualité, ça éclate. Au premier abord, réussir cette gageure est improbable. Saint Benoît a structuré. C’était un juriste, ça se sent. Le premier chapitre de sa règle que nous lisons chaque jour s’intitule : un chef. Il commence par le responsable, l’élection du père abbé. S’il n’y a pas un responsable, ce n’est même pas la peine d’envisager l’aventure. Ensuite, il évoque la journée, dont on va d’abord établir les piliers: les rencontres de prière. Il y en a sept par jour, à des heures précises. Il découpe la journée. Puis il « bouche les trous ». On mangera à telle
heure, il faut travailler, il faut faire à manger, etc. La règle, c’est une gestion du temps.

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Comment se régulent les problèmes personnels dans la vie communautaire ?
Nous avons d’abord un directeur de conscience à qui nous adressons nos problèmes. Puis il est recommandé d’en parler au père abbé, pour qu’il sache où en est le moine sur le chemin scabreux de la vie spirituelle. C’est la première façon de réguler les choses. On en a inventé une deuxième, c’est l’entraide fraternelle. Une fois par mois, tous les frères se réunissent. Chacun a le droit de faire une remarque à un frère. « Tu te mets le doigt dans le nez pendant les offices, tu ne devrais pas. » Ce sont souvent des choses matérielles. Ce n’est pas du for interne, c’est du for externe. Ça fait du bien, ça rétablit la paix dans la communauté. Quelqu’un peut s’accuser de claquer ses portes tout le temps ou bien un frère lui dit : « Tu claques tes portes tout le temps. » Ça rétablit l’équilibre dans la communauté. Il faut dire les choses pour éviter qu’elles fermentent. Le père abbé est présent à la réunion. On peut lui faire des remarques aussi. Il en tient compte par la suite pour donner des règles générales. Par exemple, à partir de maintenant, on mettra un joint autour des portes. C’est du bricolage. Ou bien il ne dit rien. Il sait que le fait d’avoir exprimé une difficulté, ça rétablit la paix. Celle-ci se construit souvent avec des détails, comme les gens qui font des cathédrales avec des allumettes. La paix, ça se fait par petits bouts. Un service rendu par ici, un petit sourire par là. C’est très curieux. Ce ne sont jamais de grandes idées et ça marche. Voilà les deux aspects de la vie communautaire. C’est une ascèse et en même temps c’est une entraide.

Lire la totalité de l’article… Reflets n°16 pages 20 à 23

Charlie Hebdo -La société malade de sa foi – Bernard Montaud

Qu’avons-nous fait pour mériter cet attentat ? Bernard Montaud nous interpelle. La société est malade : sa laïcité mal comprise ne reconnaît plus le sacré. Les terroristes sont des malades de la foi en réponse à notre propre maladie de la foi.

Bernard Montaud

Comment lisez-vous l’événement de l’attentat de Charlie Hebdo ?

Il faut déjà voir une première chose : cela n’existe pas, de prendre une gifle et de n’avoir jamais rien fait auparavant pour la mériter. C’est très rare, de se faire gifler pour rien. Il est donc important de nous poser cette question : « Qu’avons-nous fait, pour mériter un tel attentat ? Qu’avons-nous fait pour mériter une telle réaction ? » Car s’imaginer que nous sommes tous innocents et que les autres sont tous des salops, ce n’est vraiment pas très élevé comme point de vue. Au lieu de regarder les événements et les choses toujours du point de vue des gentils et des méchants, du point de vue des bourreaux et des victimes, il faudrait plutôt s’interroger sur les misères réciproques de chacun pour que tous ces événements soient possibles.
Il est important de s’interroger sur : quelle misère faut-il à une culture dite moderne pour prendre du plaisir à salir le dieu des autres ?

Est-ce vraiment ça, la liberté d’expression : le droit de salir le dieu des autres ? Alors la liberté d’expression est un concept à revoir. Il faut s’interroger sur notre société, sur la nature et la misère de cette société, sur combien elle a dû perdre le sens du sacré pour s’amuser de la sorte à salir le dieu des autres. Je pense qu’on peut apercevoir les caricatures de Charlie Hebdo non pas comme l’expression d’une liberté de la presse, mais comme un signe d’une ignorance crasse du sacré. Car on peut aussi apercevoir les caricatures de Mahomet comme une profonde inculture de la part du monde moderne et comme une laïcité vraiment incomprise. La liberté d’expression ne peut pas nous donner le droit de salir le dieu des autres. Notre liberté ne s’arrête-t-elle pas là où les autres commencent à en souffrir ?

Avec ce point de vue, quelle serait la misère des terroristes ?
Effectivement, la deuxième chose à observer, c’est : quelle misère faut-il pour que de pauvres êtres réussissent à être importants, les deux derniers jours de leur vie, par des actes aussi odieux, aussi sordides et aussi injustes ? Il faut une grande misère humaine, une très grande misère morale, il faut avoir été si peu important dans sa société, dans sa famille, dans tous ses amours et auprès des autres pour avoir besoin d’une telle façon pathologique d’être important avec un faux martyre. Dans une société qui n’a plus aucune foi, qui ne sait plus croire en rien du tout, effectivement ne méritons-nous pas des malades de la foi pour nous interroger sur la foi ? Les terroristes sont des malades de la foi en réponse à notre propre maladie de la non-foi.

Cet événement Charlie Hebdo aura-t-il des conséquences à moyen terme ?
Je crois qu’il aura des conséquences très graves. Nous ne nous rendons pas compte que pour résister à l’intégrisme ordinaire qui naît dans nos propres banlieues, pour résister à la folie de la foi dans les cités des grandes villes, des séries de mesures seront prises qui vont être une fascisation progressive de la société française. Même si c’est un fascisme de gauche qui sera bientôt suivi par un fascisme de droite avec ensuite un autre épisode qui sera sans doute un fascisme de gauche. On voit bien qu’avec une banalisation du terrorisme vont naître des séries de mesures, soi-disant « dans notre intérêt et pour notre sécurité », qui seront toujours liberticides. Car soi-disant « pour nous protéger », soi-disant « pour notre sécurité », il se met en place des mesures qui seront toujours de l’ordre d’un fascisme ordinaire. Oui, je crains qu’au nom de cette banalisation du terrorisme, nous nous retrouvions avec des mesures de plus en plus radicales conduisant à un fascisme larvé de la société occidentale. Au nom de la liberté, nous aurons de moins en moins de liberté.

Au nom de la liberté de la foi, nous devrons apprendre à croire comme « ils » veulent !

Lire la totalité de l’article…REFLETS n°15 pages 11 et 12

Jean-Marie PELT: Le monde a-t-il un sens?

Dans Reflets n° 13 nous avions interviewé Jean-Marie Pelt – pharmacien agrégé, botaniste et écrivain – sur la nourriture. Nous vous avions annoncé une interview sur son parcours. Quel plaisir de rencontrer ce scientifique, homme de foi, débordant d’activité, plein d’humour. Son dernier ouvrage Le monde a-t-il un sens ? (éd. Fayard) co-écrit avec Pierre Rabhi, nous fait découvrir le « principe d’associativité » montrant que la vie doit plus à l’alliance qu’à la rivalité.

JM Pelt

Vous êtes un défenseur de l’écologie. C’est une attitude multiple, scientifique, économique, politique, spirituelle. Pouvez-vous préciser chacune de ces approches ?

L’écologie commence par être une science. Le point de départ, c’est la définition en 1866 du mot « écologie » par Haeckel, le zoologiste allemand, comme science des interrelations entre les êtres vivants et leur milieu. En 1800, Alexander von Humbolt, allemand lui aussi, avait fait une expédition en Amérique du Sud avec l’objectif de mettre en évidence l’unité de la nature. Cette idée de nature était déjà très forte dans la tradition germanique, ce sont donc les Allemands qui ont fondé l’écologie.

Plus on consomme, plus on gaspille
L’écologie comme économie de la nature. Dans la terminologie grecque, l’écologie, c’est le discours sur la maison et l’économie, ce sont les normes de gestion de la maison. C’est-à-dire que la terre, notre maison à nous, les humains, se doit d’être gérée selon des normes, c’est l’économie. Ces normes ont toujours été d’être économes. Puis le mot a dévié : ce n’était plus être économe, c’était être consommateur, et l’économie s’est pervertie. Il ne s’agit plus d’économiser les ressources et d’en faire un usage prudent et non gaspilleur. Au contraire, plus on consomme, plus on gaspille. C’est la fameuse théorie qu’il faut beaucoup de croissance pour avoir de l’emploi. C’est une théorie perverse qui ne peut pas durer. Ce fut vrai lors des dernières décennies mais ça ne marche plus comme chacun le voit. Normalement, il faut arriver à un état « stationnaire », un état d’équilibre entre les activités, l’emploi, la consommation et l’utilisation de la planète, – qu’on pourrait appeler, si on est optimiste, un état d’harmonie. Mais n’importe qui voit bien qu’actuellement l’économie n’est pas très harmonieuse.

L’élévation spirituelle est essentielle pour l’écologie
Enfin spirituelle, c’est notre approche à nous. Nous avons une approche spirituelle de l’écologie, qui se résume en une seule idée : vous pouvez être un très bon écologiste, éteindre une lampe, manger bio, mettre une petite éolienne sur votre maison, faire des économies d’énergie, rouler à vélo, marcher à pied, et être absolument invivable pour les autres. Il ne sert à rien d’être écologiste si vous tourmentez votre épouse et si vous persécutez vos collaborateurs. Si, au boulot, vous avez un caractère de chien, cela ne sert à rien de faire de l’écologie. Il faut avoir le souci des relations positives, pas seulement avec la nature, mais aussi avec les humains. Et ça, c’est porté par les grandes traditions spirituelles. L’élévation spirituelle est essentielle pour l’écologie et le fait qu’elle est absolument absente des Verts m’interpelle.

livres JMP et PR

Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’homme, à court terme d’abord et à moyen terme ? À court terme, va-t-il vers cette associativité ?
J’ai deux regards, un peu contradictoires. Le premier, c’est de me  dire : quand on voit comment raisonnaient et se comportaient les Romains, le cirque, les gladiateurs, c’était d’une sauvagerie incroyable. Aujourd’hui, on voit que les Catalans ne veulent plus de férias, de corridas. Je me dis qu’une évolution s’est faite parce que comme c’était avant,on ne l’accepte plus. Il y a aussi un mouvement pour la paix qui rend difficilement imaginables les guerres d’autrefois.
On ne dit pas assez souvent qu’en Europe, on a la paix depuis 70 ans. Ce n’est jamais arrivé, puisqu’on s’est toujours tapé dessus. Donc, l’humanité progresse dans le bon sens. Après ça, je regarde la carte du monde et je vois des conflits partout, des conflits inquiétants. Cette montée en puissance de l’islamisme radical et les intégrismes.

Pour lire la totalité de l’article...REFLETS n°14 pages 40 à 45

Une vie simple – Rencontre avec Christian BOBIN

Une vie simple

Rencontre avec Christian BOBIN

Christian ROESCH

Ce qui frappe de prime abord dans la rencontre avec Christian Bobin, c’est la simplicité. Pas loin de son Creusot natal, il habite, en pleine campagne à la lisière de la forêt, une maison toute simple, à son image, sans aucun décalage. Sans internet ! Que nous sommes loin « des milieux littéraires » !
Cet amoureux des mots, des humains s’émerveille continuellement. Un rien l’enchante : un silence, un regard, un chant d’oiseau… et la page blanche pour dire la beauté délicate de toute vie.

Christian BOBIN

Extraits…

D’où vient votre foi magnifique dans la vie ?
De tout ce qui apporte une très bonne nouvelle, que mes yeux grossiers ont du mal à déchiffrer, mais dont ils reconnaissent la vérité. Le messager peut être un oiseau, la fleur de l’aubépine, la pensée d’une personne disparue, une phrase dans un livre ou un fragment de lumière. Si je cherche une source plus identifiable, je vous dirai : c’est mon père. Mon père était un sage qui ne savait pas qu’il l’était. Ouvrier dans la grande usine du Creusot, il a ensuite pu devenir enseignant de dessin technique. Je suis sans doute son seul échec scolaire ! Mais il m’a instruit comme, je crois, on instruit vraiment, c’est-à-dire par sa présence, par ce qu’il était plus que par ce qu’il disait. Et je l’ai vu grandir comme je continue à le voir grandir au-delà de sa mort car les choses ne s’arrêtent jamais. Il accueillait tout le monde comme si chacun était unique. Il était attentif aux personnes indépendamment de leur costume, de leur richesse, de leur crédit social. Il aimait les gens profondément. Il pensait aussi que le simple fait de vivre suffisait à tout. Il n’était pas quelqu’un d’écriture ou de longue parole. Pour lui, la vie répondait en silence aux questions que nous pouvions lui poser. J’ai senti sur moi le souffle d’une confiance toujours présente, en moi. Et pour lui, pour cet homme, mon père, j’ai une gratitude, une dette que j’ai la joie de voir grandir tous les jours. D’ailleurs pour moi, écrire c’est juste témoigner de ce qu’on a vu, pas plus, pas moins.

Vous parlez souvent de l’ange, une présence familière.
Ce que j’appelle ainsi, ce sont juste les moments les plus subtils de la vie qu’on peut tous connaître. Les anges sont à la pointe de la fleur de la vie, du côté le plus fin, mais parfois aussi piquant. Ils peuvent provoquer un petit retrait si on s’approche trop, mais ce sont des flux de la vie, des passages vitaux très subtils que chacun de nous connaît, comme cette délicatesse qui vient alors aux hommes. Ce que connaissent aussi à merveille les nouveaux-nés, non pas qu’ils soient des anges, mais de leur petite poigne rose ils arrivent à attraper la tunique de Dieu, tant elle est frêle cette main, tant elle est sans prétention. Quelque chose vous parle comme jamais et pourtant ça ne passe pas par des mots. Par exemple en musique, en entrant dans l’intervalle entre deux notes de Bach ou de Mozart : cet intervalle est absolument infini.
Le monde nous habitue à des expériences très grossières, pour des raisons mercantiles on force le bruit, les couleurs, les images, on force l’énergie, la vitalité devient mauvaise, la volonté se durcit. À l’opposé, on peut faire des expériences d’une incroyable finesse. Les anges passeraient là mais sans ressembler à l’imagerie habituelle ou à la peinture très belle d’un Fra Angelico. Ce sont les moments où notre cœur aune délicatesse de dentelle de Bruges, où l’on sent quelque chose d’aussi délicat et étrangement invincible. C’est ainsi que je les vois aujourd’hui. Pour Jean Grosjean, les anges sont des facteurs, ils nous amènent quelque chose, à charge pour nous de savoir le lire.

Votre regard plonge au cœur du simple, de l’ordinaire.
En fait c’est le seul bien que nous ayons, tout se trouve là. Je vois ici un verre d’eau sur la table et je ressens la présence incroyable, presque écrasante, de ce verre d’eau parce que
ces choses-là, si pauvres, sont les seules qui seront encore là dans les heures épuisantes. Je me souviens d’un rosier dans le noir d’une nuit d’été et d’être comme tué par son parfum. La vie ordinaire ne cesse de vouloir nous aider. Nous sommes fous de vouloir aller dans le spectaculaire, de croire qu’il faut toute une machinerie pour nous émerveiller. Rien de plus émerveillant que le vivant, que l’éphémère, que l’ordinaire.

Christian Bobin  bis

Une question devant cette critique du monde moderne, vous êtes parfois aussi sévère avec l’institution religieuse. Que diriez-vous pour la défendre ?
Par exemple que sans elle on n’aurait pas les plus beaux textes du monde et grâce aux prêtres, ou aux rabbins – je pense aux trois religions du livre – on peut ajouter le bouddhisme aussi, sans ces hommes il n’y aurait pas ces choses-là. Donc, on peut dire que l’Église est lourde, fautive et essentielle. Parce que qu’est-ce que je saurais moi du Christ si le maître livre qui rapporte ses propos n’avait pas été transmis depuis deux mille ans jusqu’à moi. C’est le travail de l’Église, de nous transmettre les plus beaux textes, la réserve de nourriture essentielle, le pain sans lequel on mourrait de faim, c’est ça l’Église, juste des traces de doigts sur ce livre.

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Lire la totalité de l’article…REFLETS n°14 pages 74 à 80