REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS

Interview de Yann Arthus-Bertrand

Yann Arthus-Bertrand © Quentin Jumeaucourt

Photographe, reporter, réalisateur et écologiste, Yann Arthus-Bertrand, à travers ses livres et ses films, nous invite à prendre conscience de la beauté de notre planète et à l’urgence de la préserver. À travers les images et les mots, il met chacun de nous devant sa responsabilité de l’avenir de la Terre. Sa fondation, GoodPlanet, créée en 2005, montre que chacun a un rôle à jouer, a le pouvoir et le devoir d’agir et de se mobiliser. Lui-même a mis en place « Action Carbone » pour limiter l’impact de ses propres activités sur le climat. Il est un fervent défenseur du développement durable.
www.yannarthusbertrand.org
www.goodplanet.org

Au départ, qu’est-ce qui a porté votre intérêt sur les animaux ?

J’ai découvert ma passion pour la nature quand j’avais entre 20 et 30 ans. À cette époque, je suis tombé amoureux de la mère de mon meilleur ami et j’ai vécu avec elle durant une dizaine d’années. Elle avait une grande propriété, et ensemble nous avons créé une réserve zoologique. C’était la grande époque de Thoiry, des émissions de François de La Grange. J’avais beaucoup d’animaux apprivoisés, que des personnes avaient élevés et qu’ils me donnaient. À cette époque-là, il était possible d’avoir toutes sortes d’animaux chez soi, comme une panthère. Mon idole, c’était Jane Goodall que je ne connaissais pas. Aujourd’hui nous sommes très amis et elle est au conseil d’administration de ma fondation. J’avais des chimpanzés et son livre Les chimpanzés et moi m’avait fasciné. Puis je suis parti au Kenya avec ma nouvelle femme. Je rêvais d’être scientifique et d’étudier les animaux sur le terrain comme Jane Goodall. À cette époque, il était possible de passer un doctorat ou une thèse sans avoir aucun diplôme. J’ai trouvé un directeur de thèse et nous sommes tous deux partis étudier le comportement des lions dans la réserve naturelle du Masai Mara. J’y ai construit ma maison et je gagnais ma vie en étant pilote de montgolfière. C’était la vie de rêve. Les lions que j’étudiais vivaient à un kilomètre de là où j’habitais. J’ai passé trois ans formidables. J’ai décidé ensuite de ne pas soutenir la thèse et de devenir photographe. Ce sont vraiment les lions qui m’ont appris la photographie, la beauté, la patience, et grâce à la montgolfière, j’ai découvert la photographie aérienne et son importance. Rentré en France, je suis devenu photographe spécialisé dans la nature et dans l’aérien. Ainsi a débuté le grand travail sur La Terre vue du ciel qui a changé ma vie. Contrairement à aujourd’hui, la photographie aérienne était très exclusive à cette époque. J’ai découvert que c’était important de montrer le monde de cette façon.

Vous étiez le pionnier dans ce domaine.

Beaucoup de gens le faisaient, mais différemment. J’étais pionnier dans le sens où j’ai fait un très gros travail pendant dix ans en ne faisant que cela.

Dans les films que vous avez réalisés, on sent une progression dans votre perception de l’humanité. Chaque film est-il pour vous une nouvelle expérience de vie ?

Non, mais de toute façon, être écolo, c’est aimer la vie et aimer la vie, c’est aimer les animaux, les gens. Dans les années 1990, une panne d’hélicoptère dans un tout petit village m’a permis de parler à des agriculteurs de subsistance. Ils ne vendaient rien, mais travaillaient tous les jours comme un sacrifice quotidien pour nourrir leur famille. Ils avaient peur de tomber malades et de ne plus pouvoir le faire, peur d’être loin de tout, peur de la météo. Ils n’avaient pas d’éducation. J’ai passé trois jours formidables avec eux ; ils m’ont ouvert leur cœur. Je me suis aperçu alors que mon travail manquait de témoignages. J’ai envoyé six personnes autour du monde faire des vidéos en posant à tous les mêmes questions sur le sens de la vie. Cela a donné lieu au projet Six milliards d’autres qui s’est tenu au Grand Palais et qui a été un gros succès. Écouter le cœur des gens était très important dans mon travail. Ensuite, il y a eu le film Human, un de mes films préférés qui a été mis en ligne. Trois heures dix dédiées à la beauté du monde, parce que la beauté des êtres fait partie de la beauté du monde, la beauté des paroles, la beauté du pardon, la beauté de l’amour. Il est probable que cette beauté-là m’intéresse encore plus que celle des paysages.

Vous parlez de devenir meilleur. Cette beauté n’est-elle pas un miroir ? N’est-ce pas vous qui êtes devenu plus aimant ?

Oui, bien sûr. Vieillir, c’est grandir. J’étais un gosse très égocentrique. Quand on est indépendant, on veut réussir, on ne parle que de soi, c’est quelque chose que je dois combattre. Je suis en admiration devant les gens qui agissent. Les modèles, pour moi, ce sont tous ceux qui sont bénévoles dans les milieux associatifs. Sans rien dire, ils aident les autres de façon naturelle. Je pense qu’agir rend heureux. J’essaie d’aider une bonne sœur qui s’occupe d’autistes à Brazzaville et une autre qui vient en aide aux réfugiés installés porte de la Chapelle à Paris. Cela me rend encore plus heureux que tout ce que je fais. Nous vivons dans une espèce de banalité du mal : manger de la viande industrielle, ce n’est pas bon, nous le faisons quand même ; prendre l’avion, ce n’est pas bien, nous le faisons quand même ; acheter en supermarché des produits recouverts de plastique, ce n’est pas grave, tout le monde fait pareil. Il faut revenir à une radicalisation du bien. Si on est écolo, il s’agit de bien faire les choses dans sa zone d’influence. Les gens que j’admire autour de moi sont ceux qui aident les autres. Ma grand-tante, âgée de cent-deux ans, vit dans un EHPAD, où ce n’est pas drôle. La dernière fois que je l’ai vue, je lui ai demandé comment elle faisait pour avoir l’air si heureux. Elle m’a répondu : « Ce n’est pas difficile, je ne pense pas à moi, je pense aux autres. »

Le concret pour vous, c’est la fondation GoodPlanet ?

Oui, mais ce sont aussi mes films. Nous sommes en train de faire la suite de Home, Legacy, qui sortira cet hiver à la télévision, dans lequel j’essaie de dire la vérité, d’être sincère, de regarder le monde avec les yeux ouverts. Aujourd’hui, nous vivons dans un déni complet. Sommes-nous capables de vivre une décroissance ? Est-ce possible ? Le courage et la vérité, c’est un peu le sous-titre du film.

« Notre film WOMAN est disponible sur internet et je suis heureux que tout le monde puisse le découvrir de chez soi » dit Yann Arthus Bertrand.
Co-réalisé avec Anastasia Mikova pour la journée des droits des femmes en mars 2020 ce film a été perturbé par le Covid-19.Il est ressorti en salles dès la réouverture des cinémas en France. Maintenant il est disponible en VOD sur OrangeCanal +TF1FilmoTVUniversCiné et tous les services de VOD des différentes box (Bouygues, SFR, etc). A lire également le livre du film paru aux éditions de la Martinière en vente en librairie.

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 37 pages 18 à 23

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