CONCENTRATION DES MÉDIAS


par Alain Pamart

À la Libération, le paysage médiatique, essentiellement la presse écrite, s’est restructuré de fond en comble sur la base des directives élaborées par le comité de la Résistance. Une ordonnance du gouvernement provisoire a vite posé, comme socle intangible, la nécessité d’une mise en place de garanties efficaces, pour empêcher le risque de corruption et d’influence du capitalisme dans l’information. Cette période de post-Libération s’est doublée d’une émancipation accordée aux journalistes, leur offrant une totale liberté d’écriture, avec pour seule consigne de respecter la couleur politique et la ligne éditoriale du journal. Cette « nouvelle presse » voulait ainsi être débarrassée des intérêts privés et en corollaire, bannir toute possibilité de concentration. Vœu pieux ; rompant avec la promesse de la Libération, la libre concurrence est réinstaurée par l’État dès 1947.

Dans un premier temps, les tirages augmentent considérablement. Puis, dans les deux décennies de 1960 et 1970, la presse écrite se déploie pour répondre à la concurrence audiovisuelle en presse spécialisée. Cependant, cela n’endigue pas pour autant un fléchissement, puis une réelle décroissance du nombre d’éditions, surtout celles visant le grand public. Pour contrecarrer cette désaffection du lecteur, les lignes éditoriales se convertissent, choisissant des sujets en fonction de leur supposé potentiel d’audience et écornant quelque peu la déontologie journalistique. Sans oublier aussi un impératif laissé un peu sous le coude : l’équilibre des comptes.

Les décisionnaires encore issus principalement du monde journalistique doivent alors s’astreindre à comprimer les charges de dépenses de personnel, poste budgétaire le plus important. La ressource publicitaire, qui initialement n’avait qu’un caractère supplétif, devient de plus en plus cruciale, pour devenir peu à peu une clé de voûte de l’équilibre des comptes.

L’ARRIVÉE DE GRANDES ENTREPRISES REMODÈLE LE PAYSAGE COMPLET  DE LA PRESSE ÉCRITE

Deux coups de butoir atteignent ainsi la profession, celui d’une réduction quelquefois drastique du nombre de journalistes statutaires, et celui, plus insidieux, de l’encadrement du contenu des articles aux fins de flatter – ou tout au moins de ne pas fâcher – le lecteur. Ceci au détriment d’une fidélité des faits, d’une véracité trop dérangeante ou trop rude ou encore trop perméable à son libre arbitre. La précarité du secteur journalistique devient de plus en plus problématique. Autour de 2015, l’arrivée de grandes entreprises dans le secteur jusque-là réservé du journalistique remodèle le paysage complet de la presse écrite. L’appétit des grands meneurs d’industries trouve en effet dans ce secteur un élargissement de leur notoriété et de leur influence, sans négliger l’acquisition à très bon prix des organes de presse. Ces derniers, très rentables au cours de leurs premières années de parution, sont désormais en situation de réelle fragilité. La seule issue est l’arrivée d’une nouvelle source de financement.

90 % de l’information  est régie par des entreprises du CAC 40

Ces grands groupes industriels et financiers se sont graduellement et opportunément déployés. La mise en place d’une concentration des organes de presse en fait aujourd’hui les quasi seuls acteurs décisionnels du secteur. Il ne faut pas être devin pour énoncer cette évidence :  les magnats d’industrie ont pour priorité cardinale une entreprise rentable au mieux des potentialités du marché. La concurrence furieuse existant au niveau mondial leur sert d’atouts, au moins en partie légitimes, pour défendre une stricte discipline de gestion, d’autant plus contraignante qu’ils ont à la fois à consolider l’entreprise et à rémunérer « correctement » les actionnaires. Dans le contexte journalistique présent, arrimer à leur parc d’entreprises hautement rentables une activité qui, par nature, ne l’est plus, et de surcroît concurrencée par l’audiovisuel sous toutes ses formes, se révèle au premier abord une aberration économique.

Il s’ensuit qu’une raison majeure, autre que commerciale et financière, s’imbrique dans leurs desseins. Désirent-ils peser plus puissamment dans le débat public et devenir un partenaire incontournable des décisions et orientations politiques ou jouer avec les consciences, en muselant habilement – ou en manœuvrant subtilement – l’esprit critique du citoyen client, également électeur

 

Pour lire l’article en entier REFLETS n°35 pages 36 à 39

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