Correction des fausses notes

Conte d’autoroute

Par Christian Roesch

Mon épouse et moi sommes assis à une table dans le coffee-shop de cette aire d’autoroute. Pas très loin de l’endroit où les clients, après avoir mangé, rapportent leur plateau sale et le glissent dans un meuble prévu à cet effet.
Cela soulève un questionnement en moi : ils payent la nourriture, ici de qualité très moyenne, assez chère ; Ils mangent à même leur plateau, sans nappe, avec juste un coup d’éponge rapidement passé sur la table et encore ! Seulement si les clients précédents ont fait des saletés.
Je pense : minimum de personnel, maximum de bénéfices pour la société qui gère ce lieu.
Mon esprit vagabonde sur cette modalité admise par une espèce de consensus : c’est le consommateur qui paye et qui fait une partie du travail. Ainsi, cela économise à l’entreprise d’embaucher du personnel. Certainement le client accepte pensant qu’il paye moins cher. Comme pour la distribution de carburant. Or, je le dis, sur les aires d’autoroute, rien n’est moins cher, certainement pas le carburant ni aucune prestation.
C’est le même principe dans d’autres domaines. Les banques par exemple : c’est nous qui remplissons les bordereaux de chèque, les glissons dans des machines après avoir tapé différents messages, et en fin de compte, nous payons des sommes mensuelles importantes pour avoir notre argent en dépôt dans la banque.
Le vagabondage continue : c’est pareil pour les réservations de train, etc.
J’en suis là de mes réflexions quand une dame d’un certain âge rapporte son plateau. Elle ne sait pas, ou voit mal, comment le glisser dans le meuble. Elle essaie dans le sens de la longueur du plateau puis dans la largeur. Et l’ayant mal posé, il bascule et tombe, faisant voler en éclats le verre et l’assiette.  Toute penaude, elle cherche à réparer les dégâts sans savoir comment s’y prendre. Elle fait mine de ramasser les morceaux mais sent bien l’inutilité de prendre quelques bouts  d’assiette mêlés aux déchets de nourriture. Finalement une employée, alertée par le bruit, arrive avec un balai et une pelle pour nettoyer les dégâts.
Alors mon esprit, déjà bien parti au-delà de la pièce, redouble de considérations générales : comment cette dame qui a payé pour manger, parce qu’elle fait tomber son plateau en débarrassant la table, cherche-t-elle aussi à faire le ménage ?
Jusqu’où cela peut-il aller ?
Une employée est venue mais j’imagine un col blanc cravaté, l’air sévère, lui tendant le balai et la pelle, qu’aurait-elle fait ? J’aurais tendance à répondre : elle aurait nettoyé.
Par quel mécanisme nous soumettons-nous  à « l’autorité » même contre notre gré ?
Ne pas rapporter le plateau semble un geste d’incivilité. Mais où commence l’esclavage ?
Les dictatures sont toujours habiles à restreindre les libertés millimètre par millimètre et à augmenter les obligations de la même manière. « J’ai fait ce qu’on m’a demandé de faire » disent les bureaucrates qui ont contribué à la Shoa.
Dans mon élan, je décide de ne pas rapporter mon plateau  tout en continuant à délirer… Et si un jour les caméras, déjà présentes, me filment et que des sbires m’attendent à la sortie pour m’y obliger ? Et si ce refus est considéré comme un acte délinquant ? (il y a peut-être un panneau quelque part demandant de rapporter son plateau ?)
Ça continue à vagabonder : Et si dans un fichier central, j’étais, au bout de deux fois,  persona non grata interdit de coffee-shop ?
Au bout de trois fois, interdit de station-service sur autoroute ?
Un autre délit équivalent et là, je suis fiché comme mauvais citoyen. Mes activités internet surveillées.
Cinq délits, et je passe de la surveillance à la rééducation : programmes subliminaux dans mes écrans.
Six, et ma voiture est désactivée au-delà de cinq kilomètres de chez moi.
Sept, et l’accès aux transports en commun est restreint, internet réduit au minimum.
Huit, et le programme de rééducation active se met en marche. Des ondes visent mon domicile et agissent sur mon cerveau.
Neuf, et se rajoutent des neuroleptiques et autres nanoparticules chimiques dans l’eau potable.
Dix : programme d’élimination. Les ondes et les produits toxiques dans l’eau me suggèrent impérativement de me suicider.
Problème réglé. Proprement. Les acteurs du programme ont fait leur travail, rien que leur travail. Sans haine. Il s’appelle « Correction des fausses notes ».

Ce texte a été écrit en mai 2018.

Il m’apparaissait alors délirant, inutile, si bien que je l’ai oublié dans un repli de mon ordinateur.
Mais récemment, en partie à cause du coronavirus, ont été révélées des méthodes de gouvernance  en Chine qui dépassent de très loin la science-fiction de ce conte.
Imaginez 600 millions de caméras de surveillance pour 1,2 milliard d’habitants. Rien n’échappe à la surveillance numérique des mails, des publications, des faits et gestes de chacun.
Cracher par terre et le fichage commence. Mais ce n’est rien à côté du fait de tenir des propos défavorables à l’État, d’avoir des attitudes divergentes de la ligne du parti, ou de pratiquer une activité religieuse ou spirituelle. Vous êtes rapidement considéré comme ennemi de l’État et réduit à une résidence surveillée, voire à la disparition du jour au lendemain.
Ce pays est en train de réaliser l’exploit de neutraliser la personnalité (ce qui rend chacun différent) qui a mis des milliers d’années pour émerger. Il annihile l’esprit individuel, rendant ainsi caduque toute idée de transcendance. Le pouvoir politique et économique était déjà entre les mains des dirigeants du parti. Par le numérique, il accède au pouvoir suprême que n’avait pas réalisé le marxisme : inculquer la croyance dans le parti comme sauveur unique.
Jusqu’où, jusqu’à quand un tel pouvoir totalitaire (sur la totalité de la personne), hégémonique, peut-il aller ?

 

 

Une réflexion sur « Correction des fausses notes »

  1. Waouhhh. Je crois que je parviens assez bien a suivre. Cependant, une toute petite voix me murmure a l’intérieur : “Roger”

    Si lui est capable d’être LIBRE dans une prison américaine, alors je suis sûre qu’il est possible d’être LIBRE partout.

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