LE RISQUE DE LA CONFIANCE

 

Bruno-Marie Duffé est un prêtre catholique originaire du diocèse de Lyon. Né à Lyon en 1951, il a été successivement prêtre en paroisse, professeur de philosophie et de théologie morale à l’université catholique de Lyon et au  centre jésuite de la Baume-les-Aix à Aix-en-Provence. Docteur en philosophie, il s’est particulièrement intéressé aux démarches de paix et de réconciliation ainsi qu’à la problématique de la démocratie. Il a assumé un certain nombre de missions d’appui humanitaire et de médiation sociale et a également contribué à la création de la chaire Unesco consacrée aux droits des minorités. Il a été appelé à assumer la fonction de secrétaire du dicastère du Vatican pour le service du développement humain intégral pour l’action humanitaire d’urgence de l’Église. « Cette nomination met en perspective les différentes dimensions de la mission de l’Église à laquelle j’ai eu la chance de participer depuis près de trente-cinq ans, dit Bruno-Marie Duffé […] Je me sens très inspiré par la pensée du pape François pour qui tout commence et se révèle dans la « rencontre » et dans une mission à vivre non plus « pour » les plus pauvres, mais « avec eux ».

Qu’est-ce que la paix pour vous ?

C’est avant tout un regard : une certaine manière de rencontrer celui, celle qui est devant nous. Tout commence dans le regard, un regard qui prend son temps et qui, au sens propre « en-visage », c’est-à-dire reçoit la présence de l’autre sans d’abord savoir, sans d’abord penser que l’on sait qui il est. Le regard juste s’oppose au « pré-jugé », c’est-à-dire au jugement que l’on a « en réserve », déjà (pré)fabriqué avant même la rencontre.

La paix n’est pas l’absence de conflit mais une manière d’être dans les tensions qui sont inhérentes à nos vies humaines. Le conflit exprime en effet la recherche inlassable et indéfinie d’un équilibre, entre ce que nous aimerions vivre et ce que nous vivons réellement, entre ce que nous voudrions que l’autre nous apporte et ce qu’il nous donne vraiment – mais que nous ne reconnaissons pas toujours – entre nos intérêts et le soin de la vie. La paix a à voir avec l’étonnement de ce qui nous est donné et qui vient toucher en nous la soif infinie de la reconnaissance.

La paix rompt avec la menace et avec la logique morbide de la peur – celle qui nous habite et que nous entretenons, consciemment ou non – en faisant porter aux autres nos propres inquiétudes. La paix demande donc que nous fassions un travail de déconstruction de nos peurs : pourquoi avoir peur de celui, de celle qui ne parle pas la même langue ? Que veut dire notre peur de l’avenir, notre peur de manquer, notre peur de ne pas contrôler, de ne pas parvenir à maîtriser toute situation ? La paix est le passage intérieur de la peur à la confiance.

La paix est le risque de la « con-fiance » : on ne peut jamais savoir ce que nous apportera l’histoire que nous vivons ensemble. Dans un au-delà de la peur et de la menace, s’ouvre la relation de « foi avec et en l’autre » : « Je crois avec toi », « Je crois en toi ».

On comprend, à partir de ces quelques réflexions, que la paix véritable n’est jamais réductible au seul équilibre des forces ou des pouvoirs entre deux acteurs (personnes, groupes ou États). La paix est un chemin que l’on consent à faire ensemble, en vue de préserver les chances de la vie : talents, capacités, expérience…  Et en vue de prendre soin de la « maison commune », cette terre et cette humanité où nous passons le temps bref d’une vie. Il y a donc, dans la paix, une croisée des dimensions caractéristiques de notre humanité : la relation, l’économie, l’écologie, le communautaire, le spirituel. C’est dans la mise en écho de ces dimensions d’humanité que se trouve la paix, symbolisée par la parole que nous donnons à l’autre et que nous recevons de lui. La paix est la Parole donnée.

LA PAIX COMMENCE AVEC L’APPROCHE ET L’ÉCOUTE DE L’HISTOIRE HUMAINE

Concrètement, nous savons que le symbole de la colombe portant le rameau d’olivier évoque la sortie d’une période de mort et le « prin-temps », le « temps nouveau » pour tous les vivants. Le symbole est fort car il nous invite à recevoir « l’appel de la paix » et à libérer en nous l’inspiration d’un temps qui rompt avec la logique de la mort. La question est claire : quel est le message que nous portons et que nous voulons apporter aux autres : ceux que nous connaissons comme ceux que nous ne connaissons pas ou peu ? La paix est un chemin qui s’inscrit dans le temps de la patience. Le chemin suggère en effet que nous allions vers l’autre, pas après pas, au-delà des reproches que nous pouvons lui faire, nous faire à nous-mêmes et nous faire mutuellement. La rupture à l’égard des logiques de vengeance et de contrôle ouvre un espace pour se redécouvrir et pour penser les conditions d’une vie partagée. Les artisans de  réconciliation – dans les familles, les quartiers ou entre groupes ethniques ou nationaux – le savent bien : on ne parvient à la paix sociale qu’en redécouvrant en soi-même « le sentiment d’humanité » qui nous fait vibrer à ce que l’autre vit : sa souffrance comme son espérance.

LE DÉSIR DE PAIX EST UNE OBSTINATION POUR L’AVENIR DE LA VIE

La paix commence donc concrètement avec l’approche et l’écoute de l’histoire humaine : cette histoire singulière qui n’est jamais réductible à l’histoire d’un autre et qui nous apprend, comme en écho, à revisiter notre propre histoire. Si tout commence avec le regard, tout s’accomplit avec le geste : l’invitation d’une main tendue et d’un pain partagé.

Les « artisans de paix » sont des hommes et des femmes qui ne se découragent jamais : le désir de paix est une obstination pour le bien et pour l’avenir de la vie. Il a à voir avec l’obstination du soignant qui se bat contre la maladie et la mort. Il n’est jamais facile de construire une paix qui n’exclut personne : ni les personnalités difficiles et complexes, ni celles qui ont été blessées par la vie, ni même celles qui poursuivent d’autres intérêts que la paix elle-même . La force de la paix est dans la gratuité que nous introduisons au cœur même de la rencontre : elle n’aboutit que lorsque nous libérons l’amour en nous.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n°34 pages 30 à 34

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.