D’UN DÉSARMEMENT INTÉRIEUR VERS UN DÉSARMEMENT EXTÉRIEUR


MATTHIEU RICARD

Fils du philosophe français  Jean-François Revel et de l’artiste peintre Yahne Le Toumelin, Matthieu Ricard passe une thèse de génétique cellulaire à l’institut Pasteur, puis devient moine  bouddhiste en 1979. Il est auteur de livres, traducteur,  photographe et interprète du dalaï-lama en français. Il s’établit au monastère de Shechen au Népal. Au milieu des années 1980, avec Rabjam Rinpoché, il lance plusieurs petits projets pour améliorer les conditions de vie des populations  de l’Himalaya et fonde l’ONG  Karuna-Shechen. Il participe activement à des travaux de  recherche sur le rapport entre le cerveau et la méditation (neurosciences contemplatives) collaborant avec des institutions scientifiques dans différents pays.

Comme le rappelle souvent le seizième dalaï-lama, il ne peut y avoir de paix extérieure sans paix intérieure, de désarmement extérieur sans désarmement intérieur. Aujourd’hui, 95 % des armes qui alimentent les conflits dans le monde sont fabriquées et vendues par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Il y a là une contradiction flagrante avec l’une des raisons d’appartenir à ce conseil : être garant de la paix dans le monde. Le commerce des armes est certainement l’une des activités les plus immorales des États. Comme le déclarait encore le dalaï-lama lors d’une visite en France : « Un pays qui vend des armes vend son âme. » La paix n’est pas non plus la simple absence de guerre ou le statu quo entre deux nations ou groupes qui se regardent avec haine. La paix est une démarche active qui doit procéder d’un désir profond de non-violence, de dialogue, de conciliation, et en reconnaissant que chaque être sensible souhaite éviter la souffrance. La paix est aussi le fruit d’une culture et d’institutions qui la favorisent. Les êtres humains ne naissent pas avec le désir de couper des têtes et de massacrer tous les habitants d’un village. Un ensemble de causes et de conditions les a conduits à commettre ces terribles méfaits. Si l’on souhaite la paix, il faut donc remédier aux causes à long terme des conflits, à la manière d’un médecin qui souhaite mettre fin à une maladie chronique, voire à une épidémie. Cela implique, parmi d’autres moyens, de remédier aux inégalités dans le monde, de permettre aux jeunes d’accéder à une meilleure éducation, plus humaine et plus bienveillante, d’améliorer le statut des femmes, de favoriser la démocratie, les échanges et dialogues entre nations, afin que disparaisse le terreau social dans lequel les mouvements violents prennent racine.

Les religions, quant à elles, doivent faire des efforts particuliers en faveur de la paix. Historiquement, elles n’ont guère été les instruments de la paix que leurs idéaux prônent. Elles sont souvent devenues des ferments de division et non d’union. Il est donc d’autant plus important que les chefs religieux se rencontrent et apprennent à mieux se connaître, comme le recommande constamment le dalaï-lama, afin qu’ils puissent agir tous ensemble dans le sens de l’apaisement lorsque des troubles et des dissensions apparaissent. Nous autres, êtres humains, sommes dotés de facultés exceptionnelles. Les animaux peuvent faire le bien et le mal jusqu’à un certain point seulement, alors que nous sommes les seuls à faire un bien immense ou un mal incalculable. Il est donc essentiel que nous n’utilisions pas le privilège de notre intelligence unique pour dominer, maltraiter ou opprimer autrui. Les groupes humains qui sont dans une position de moindre pouvoir – les minorités ethniques, les peuples autochtones, etc. – ne doivent pas être exploités par ceux qui jouissent d’une plus grande autorité. Ce principe s’applique également aux huit millions d’espèces animales qui vivent sur notre planète. Le fait que nous soyons plus intelligents qu’eux ne nous donne pas le droit d’en faire les instruments de nos intérêts égocentriques. On estime à 120 milliards le nombre d’Homo sapiens qui ont vécu sur terre (n’oublions pas qu’il y a 10 000 ans, nous n’étions que 5 millions environ). Or c’est le nombre d’animaux terrestres et marins que nous tuons tous les deux mois pour nos prétendus besoins. Nous tuons beaucoup plus d’animaux chaque semaine que le nombre total de morts recensés au cours de toutes les guerres de l’histoire de l’humanité. Cette domination est le fait d’un usage aveugle du pouvoir, un usage où l’altruisme et la compassion n’ont aucune place. Si nous aspirons à une paix véritable, il convient de pratiquer la non-violence à l’égard des humains, des animaux et de notre environnement.

En l’an 2000,  Matthieu Ricard fonde Karuna-Shechen, association qui met en œuvre des projets humanitaires pour les populations défavorisées du nord de l’Inde, du Népal et du Tibet oriental. Celle-ci gère des projets de développement permettant aux communautés les plus défavorisées de bâtir l’avenir auquel elles aspirent pour elles-mêmes et les générations futures. Elle fournit  aux populations les plus vulnérables des services de santé, d’éducation et de formation, ainsi qu’un accès à l’eau, à l’électricité solaire et autres solutions durables visant à améliorer leurs moyens de subsistance. À ce jour plus de 380 000 personnes bénéficient de ces projets. KarunaShechen développe actuellement la création de 30 000 jardins potagers. https://www.matthieuricard.org/karuna-shechen

Pour lire l’article en entier, REFLETS n°34 pages 44 à 49