Se reconnecter avec la Terre

 

Dominique Bourg est philosophe, professeur à la faculté des Géosciences et de l’Environnement de l’université de Lausanne. Il a également été président du conseil scientifique de l’ex-fondation Hulot. Ses domaines de recherche concernent la durabilité. Dans son dernier ouvrage Une Nouvelle Terre. Pour une autre relation au monde, aux éditions Desclée de Brouwer, il dégage les causes de l’effondrement de la modernité et propose des pistes du côté de la spiritualité.

Comment voyez-vous l’effondrement de la civilisation industrielle ?

Il y a déjà un effondrement politique et social : l’installation de partis populistes, les élections de D.Trump ou de J.Bolsonaro, sans oublier les croyances stupides telles que celles des « platistes ». Nous sommes dans une période charnière, où souvent dans un premier temps, des choses délirantes s’affirment.
Il y a des raisons différentes d’effondrement qui évidemment vont se cumuler. La première, c’est celle du climat. Les gens commencent à comprendre, au vu du seuil de mobilisation qui est en train d’exploser. Le changement climatique devient un phénomène présent dans l’existence des gens. Une des choses qui se fera sentir à l’avenir, c’est l’atteinte aux capacités de production alimentaire. Le climat touche la possibilité d’habiter la Terre.

Cet effondrement va donc commencer par des difficultés dans le domaine de l’agriculture où l’on va s’apercevoir que l’agriculture industrielle est incapable de répondre aux problèmes qui se posent.

Elle est fragile. La photosynthèse, pour toutes les plantes, cesse entre 40 et 45 degrés ; pour les céréales, au-delà des 30 degrés, elle ralentit. L’énergie qu’elle continue à capter ne va pas dans la graine, mais dans les racines pour que la plante continue à subsister. On a cru un temps que le côté fertilisant du surcroît de CO2 compenserait les vagues de chaleur et de sécheresse, en vain. Nous connaissons également des périodes de précipitations très irrégulières dont certaines très violentes comme dans les Pyrénées ou dans l’Aude, entraînant des ravages énormes sur les sols et les cultures. Le climat, ce n’est jamais que les conditions optimales d’existence d’un certain type d’espèces sur Terre, parce que toute la biodiversité est liée. C’est quasiment la moitié des espèces d’insectes qui déclinent fortement. En fait, le vivant sur Terre est très mal en point. C’est un peu comme une voiture qui perdrait des tôles, des boulons depuis des décennies. À un moment donné, la voiture va s’arrêter de rouler. Nous en sommes à-peu-près là avec le vivant en général. C’est une raison majeure d’effondrement. La deuxième raison est liée à l’énergie. Si nous prenons le pétrole, nous consommons cent millions de barils par jour, dont vingt-cinq ne sont plus du pétrole conventionnel, mais des non- conventionnels très coûteux à exploiter. Même s’il est relativement stable depuis 2006, le pétrole conventionnel va s’amenuiser, ce qui sera une raison de clash énergétique énorme. La dernière raison concerne les matériaux, minéraux ou minerais. Leur coût énergétique d’extraction et de traitement augmente sensiblement. Nous savons que la viabilité de la civilisation thermo-industrielle est comptée aujourd’hui. Personne ne pourra vous dire quand les choses vont s’effondrer, mais imaginer que cela va durer indéfiniment est absurde.

 Une prise de conscience ne commence-t-elle pas à émerger ?

Elle est très forte chez les jeunes. Ce sont eux qui sont dans les manifestations. J’ai 65 ans. Je ne me bats pas pour moi, mais pour les plus jeunes.

Comment passer de cette prise de conscience à un changement d’attitude concret ?

Il faudrait une coordination internationale.

Avec le développement des groupes populistes, il semble qu’on ne puisse rien attendre des politiques.

Pour le moment, non. Mais depuis 2018, la mobilisation de masse s’intensifie. Nous avons dix ans pour bouger. La tendance aujourd’hui est en effet plutôt au populisme qui a pour trait commun le déni des questions environnementales.
Sur le plan européen, il y a deux forces politiques qui montent, une qui avance une sensibilité écologique à des degrés divers et l’autre, populiste, qui peut nous faire perdre les dix ans que nous avons devant nous pour éviter les plus grosses catastrophes, et il y a de fortes chances pour qu’ils nous fassent perdre ces dix ans.

Et la spiritualité dans tout cela ?

Elle est fondamentale, mais je propose de donner deux sens à ce mot. Bien que différents, ils sont très reliés. Le premier sens de la spiritualité, c’est ce qui met en forme notre relation au monde. Effectivement, vous n’avez pas de société sans qu’il y ait une forme de relation au « donné naturel » qui est généralement respecté et respectable. Il n’est pas de vie humaine et sociale, sans que nous n’accueillions et parfois transformions, ce que nous ne créons pas, le milieu. Le deuxième sens que je donne au mot spiritualité, c’est la réalisation de soi et l’accomplissement de son humanité, qui varie selon qui on est : pour un Amérindien, ce sera être en harmonie avec la forêt, contacter les esprits ; pour un Grec classique comme Aristote, ce sera parachever sa dimension proprement humaine, rationnelle, et mettre en forme sa sensibilité par les arts ; du côté des grandes religions, on n’est plus dans l’accomplissement, mais dans le dépassement, la sainteté ; pour le bouddhisme, vous serez plutôt du côté de l’éveil. Et vous avez la spiritualité moderne, le consumérisme, où accomplir son humanité, c’est acquérir des biens matériels.  Aujourd’hui, elle prend une autre part. Plus personne n’y croit.

 

  

(….)

Pour lire l’article en entier, Reflets n 31 pages 17 à 20

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