La société dépressive

La société dépressive

Interview de Patrick Viveret   

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Ancien conseiller à la Cour des comptes et spécialiste des indicateurs de richesse, philosophe, essayiste altermondialiste, Patrick Viveret est un ténor du bien vivre.Il est cofondateur de l’initiative internationale « Dialogues en humanité ». Auteur avec Nicolas Hulot et Edgar Morin du livre Vivement le monde avenir, éd. La compagnie de philosophes, il partage leur conviction qu’être heureux est un choix intime autant que collectif.

Notre société française, même européenne, c’est-à-dire notre société d’après-guerre, n’est-elle pas actuellement en dépression ?
Oui. En 1930, à la fin du livre Essais sur la monnaie et l’économie, dans un chapitre intitulé « Perspectives économiques pour nos petits enfants », Keynes livre une réflexion très étonnante : nous ne vivons pas une crise économique, mais une crise de l’économique. Un an après le déclenchement de la grande crise de 29, cela paraît culotté. Il précise sa pensée en disant : ce n’est pas une crise économique, une crise de rareté, mais une crise de surproduction ; et si nous ne savons pas gérer autrement l’abondance, nous allons vers une dépression nerveuse collective. Il parle même de dépression nerveuse universelle. Et il décrit cela l’année où Freud écrit Malaise dans la civilisation.
Ce fait dépressif avait déjà été analysé dès 1848 par John Stuart Mill dans ce qu’il avait appelé « notre problème de l’état stationnaire ». Que se passe-t-il dans une société quand elle arrive à une saturation de la croissance matérielle ? La progression de la croissance matérielle est maintenue à bout de bras par des procédés artificiels, par exemple la publicité, l’obsolescence programmée des produits, etc. Les sociétés qui sont organisées essentiellement autour de la course vers l’avoir ont un fort déficit du côté de l’être et effectivement elles basculent dans des dépressions. L’excitation, qui est liée à la croissance matérielle, à la consommation, n’a plus de moteur. Le moteur du développement dans l’ordre de l’être n’ayant pas suffisamment été activé, à ce moment-là, un moment dépressif advient.
Cela joue particulièrement pour le monde occidental actuel qui s’est le plus engagé dans cette direction depuis plusieurs décennies. Mais cela peut valoir tout aussi bien pour l’Inde, la Chine ou l’Afrique qui ne travaillent pas leur versant civilisationnel du côté de l’être.

Ils  copient notre modèle…
Le mimétisme par rapport à notre modèle, outre les effets destructeurs sur le plan écologique, participe aussi à l’effet destructeur sur le plan psychique. Il faut bien voir que le couple psychologique qui se met en place est le couple excitation-dépression. C’est ce qu’on voit par excellence sur les marchés financiers quand le Wall Street Journal dit textuellement que Wall Street ne connaît que deux sentiments : l’euphorie ou la panique. Mais c’est la même chose sur le plan médiatique, sur le plan sportif, sur le plan politique, etc. L’intensité de vie n’est connue qu’à travers l’excitation. Mais comme l’excitation crée une situation de déséquilibre, elle débouche sur des états dépressifs. On ne ressort des états dépressifs que par une excitation de niveau supérieur et du coup, c’est un cercle vicieux. Ce sont des sociétés toxicomanes, des sociétés dopées.
Tout l’enjeu du bien vivre est à la fois une question personnelle et une question sociétale.
Tout l’enjeu est de basculer du couple excitation-dépression à un autre couple qui est le cœur même de la joie de vivre, le couple intensité-sérénité. Je peux à la fois me sentir pleinement vivant dans le rapport à la beauté, à l’amour, dans la recherche de la vérité. Mais cette intensité-là ne me déséquilibre pas. Je peux vivre cette intensité dans la sérénité. C’est cela le grand enjeu. Il est autant de l’ordre de la transformation personnelle que de la transformation sociale. Ce que l’on appelait au Forum social mondial de Porto Alegre l’axe Tp-Ts, pour transformation personnelle et transformation sociale, qui doivent être conçues comme complémentaires.

La dépression actuelle est-elle due au fait que ce nouveau modèle est encore trop lointain, pas encore assez concrétisé dans la société ?
Il est lointain et même, il a tendance à s’éloigner du point de vue de la logique régressive et du vieux monde qui tarde à disparaître, pour reprendre une phrase fameuse de Gramsci. Mais du côté de la germination du monde qui est en train de naître, il peut aussi être plus proche et concret. Un film comme Demain en est l’illustration. Tout d’un coup, le grand public découvre que les éléments qui étaient portés ces dernières années par des groupes relativement marginaux sont au contraire une voie essentielle de progression. Comme dans toute période de mutation historique, deux éléments se côtoient : d’un côté, la polarisation régressive, qui du coup est aussi dépressive parce que ce monde qui meurt n’arrive pas à embrayer sur le réel, et de l’autre la polarisation créative qui est effective et enthousiasmante.

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 Pour lire l’article en entier Reflets n° 21 pages 58 à 62

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