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Bilan de la situation de l’accueil des réfugiés en 2018

 Par Marie-Dominique Mutarelli

Au cours de l’année 2018, la situation de l’accueil des réfugiés en Europe s’est encore durcie.

En France, la loi Asile et Immigration votée en septembre 2018 est entrée en vigueur le 1er janvier 2019. Depuis le 2 janvier, la durée maximale d’enfermement en rétention des personnes étrangères a doublé. L’administration dispose désormais de 90 jours – contre 45 auparavant – pour expulser du territoire les personnes privées de liberté dans les centres de rétention administrative (CRA). Cette disposition, très controversée jusque dans les rangs de la majorité présidentielle, marque un tournant répressif sans précédent.

Les 50 000 personnes privées de liberté en rétention chaque année en France encourent désormais trois mois d’enfermement, sans pourtant avoir commis de délit. Les familles avec enfants sont également concernées. Cette violence institutionnelle, qui vient redoubler les traumatismes déjà subis, est dictée par l’obsession de dissuader l’arrivée des étrangers, de réprimer plutôt que de protéger. Elle vise à augmenter le taux d’expulsion des migrants sous le coup d’une mesure d’éloignement, quand l’allongement successif des durées de rétention depuis 1981 n’a jamais apporté de résultats probants. Championne des pays européens pour les « mesures d’éloignement » (plus de 100 000 par an), la France est aussi celui qui enferme le plus. Enfermement, contrôle, répression l’emportent sur le respect des droits les plus fondamentaux, dont celui de circuler librement.

Après deux mois d’application, cette mesure révèle déjà ses effets pervers. Les centres de rétention ne disposent pas de moyens et de personnel suffisants pour gérer ces populations fragiles sur le long terme, en particulier pour assurer un suivi sanitaire et psychologique.

En application de la loi Asile et immigration, le ministère de l’Intérieur prépare en outre la création d’un fichier biométrique des mineurs non accompagnés qui sollicitent la protection des départements. Dénoncé par une dizaine d’associations, ce fichier sera à disposition des préfectures qui pourront l’exploiter, à réception de la décision de rejet de leur dossier, pour prononcer des expulsions.

En Méditerranée, sous la pression du gouvernement italien, l’Aquarius, dont l’action a permis de sauver de la noyade des milliers de réfugiés, s’est vu retirer par le Panama le pavillon qui lui permettait de naviguer. Aucun des pays européens sollicités n’est intervenu pour lui accorder un pavillon de remplacement indispensable pour lui permettre de poursuivre son action humanitaire, mettant fin définitivement à ces actions de sauvetage. Au mépris du code de la mer qui fait une obligation pluriséculaire de sauver les vies humaines en péril, la surveillance des eaux européennes en Méditerranée n’est plus assurée que par l’agence Frontex dont le siège est en Pologne. Ce service fut en effet créé pour protéger la frontière orientale de l’UE de velléités éventuelles de la Russie d’intervenir dans les pays de l’Est. Signe du peu d’empressement des institutions européennes pour une gestion humaine des naufrages à ses portes méridionales.

L’Union européenne délocalise toujours plus à ses marges l’examen des demandes d’asile, en périphérie ou hors des territoires européens, avec les hotspots, les missions de l’OFPRA en Afrique ou les accords de rétention avec la Turquie ou la Libye. Après l’Italie qui a livré des frégates aux gardes côtes libyens pour leur permettre d’intercepter les réfugiés et les ramener en Libye où ils risquent la torture et la détention arbitraire, le ministère français de la Défense annonce à son tour la fourniture de six hors-bord à la marine libyenne au printemps 2019, au scandale des ONG empêchées d’intervenir. Pourtant, dans son rapport de mission en Libye, l’ONU a bien recommandé à l’UE de s’assurer qu’aucun soutien ou coopération avec les garde-côtes libyens ne contribue à ramener des migrants et des réfugiés rescapés en mer sur le territoire libyen. Cette « collaboration » avec les libyens a permis de réduire de 80 % le nombre d’arrivées dans les ports italiens en 2018, et la majorité de ceux qui tentent aujourd’hui la traversée sont interceptés par leurs « soins » ou sombrent dans les flots. Un migrant sur quatorze s’est en effet noyé en mer sur ce parcours au cours de cette année. Au point que le flux migratoire depuis l’Afrique s’est aujourd’hui déplacé majoritairement vers l’Espagne.

Pourtant, dans ce tableau bien sombre, quelques lueurs d’espoir apparaissent. En effet, quelques jours après la conférence intergouvernementale de Marrakech qui a adopté le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, les États membres de l’Assemblée générale des Nations unies ont adopté, le 17 décembre 2018, un Pacte mondial sur les réfugiés qui devrait faire évoluer les réponses de la communauté internationale dans le sens d’un meilleur partage mondial des responsabilités face aux déplacements massifs de populations. Ce Pacte a pour objectif de renforcer la coopération, mais il reste non contraignant. Un soutien plus important sera fourni aux pays où vivent la plupart des réfugiés et sera renforcé pour aider les personnes contraintes de fuir à cause d’un conflit ou de persécutions. Car neuf réfugiés sur dix vivent dans des pays en voie de développement, où les services élémentaires comme la santé ou l’éducation sont déjà sous pression. Le Pacte vise donc à susciter davantage d’investissements pour renforcer les infrastructures et la fourniture de services à destination des réfugiés et des communautés d’accueil. Il plaide pour la mise en place de politiques favorisant l’accès des réfugiés à une éducation et à une vie productive durant leur exil. Il vise aussi à réduire les conséquences environnementales liées à l’hébergement massif des populations réfugiées et promeut le recours à l’énergie renouvelable. Davantage d’options de réinstallation sont prévues, avec d’autres opportunités – réunification familiale, bourses d’études ou visas humanitaires – afin de permettre aux réfugiés de voyager en toute sécurité, leur retour volontaire à terme dans des conditions de sécurité et de dignité restant la solution privilégiée.

Un Forum mondial sur les réfugiés sera programmé tous les quatre ans, au cours duquel les gouvernements présenteront leur bilan ou prendront un certain nombre d’engagements en termes de financement, de politiques, de changements juridiques, de quotas de réinstallation, etc.

Source : www.unhcr.org

Colère populaire et gilets jaunes

Voici  dix-huit mois, Emmanuel Macron  a été élu sur un projet politique de citoyenneté, rapprochant les élus et les gens ordinaires. Pour preuve, son mouvement « En marche » a fait élire à la députation nombre de personnes issus d’associations citoyennes.

Que signifie un projet de citoyenneté ?

La citoyenneté entend la responsabilisation des citoyens et leur éducation dans ce sens.

  • Participation à la gestion locale (quartiers) et municipale.
  • Responsabilisation des dépenses énergétiques domestiques et locales
  • Responsabilisation des déchets et de la pollution
  • Responsabilisation de sa santé

Le projet sous-entendait des organismes capables de relayer les initiatives citoyennes (Rôle du CESE au plan national). Il sous-entendait une réorientation de l’économie vers une limitation de la croissance et une meilleure gestion des facteurs environnementaux (Ce qui justifiait la présence de Nicolas Hulot comme ministre d’état)

Sitôt au pouvoir la politique a été TOUT le contraire : elle a livré principalement des OBLIGATIONS.

Le but, conscient ou inconscient, au lieu de contribuer à faire des français des citoyens libres et responsables s’est révélé la volonté de les assujettir.

Assujettir veut dire soumettre à la volonté des dirigeants.

Quel est l’intérêt d’assujettir au lieu d’éduquer à la liberté, à la conscience ?

  • A imposer les choix qui discrètement favorisent les pouvoirs de domination. L’argent est l’ingrédient de base ; au dessus le pouvoir sur la pensée et au dessus la manipulation biologique.

Comment se met en place concrètement l’assujettissement ?

Par des obligations et leur corolaire les punitions.

  • Le modèle est l’obligation de rouler à 80 km/h. la nécessité était plus que discutable. Mais la contrainte habitue aux contraintes. Avec cette règle s’engouffre la cohorte répressive : radars embarqués confiés à des sociétés privées, idem pour le stationnement payant, amendes en hausse etc.
  • Et aussi taxations en tous genres, dont l’augmentation de la CSG.
  • Les onze vaccinations obligatoires, négation de la responsabilisation de la santé de ses enfants.

Toutes ces obligations n’étaient pas dans le programme du candidat Macron.

Elles aboutissent au contraire de ce que les votants espéraient. Elles sont la négation de la responsabilisation citoyenne, une atteinte à la liberté.
Elles désolidarisent les personnes portant atteinte à la fraternité. Elles augmentent le fossé entre riches et pauvres, à contrario de l’égalité.

Dix huit mois plus tard, c’est la révolte.

Ne peuvent s’en étonner que les politiques méconnaissant les lois de la biologie humaine, cyclique, pour l’individu comme pour la société.

  • La contrainte, au début est supportable
  • Puis devenant plus lourde, elle cherche une issue
  • Puis la goutte d’eau fait déborder le vase et trouve une issue
  • Elle se vide alors comme une chasse d’eau, emportant tout.

Résultat, il n’est pas possible qu’il n’y ait que des gilets jaunes gentils, désireux de jouer un rôle citoyen. Les plus contraints se libèrent avec force.

Comment peut-on imaginer que des jeunes sans avenir auxquels on n’arrête pas de dire «  L’humanité ! » ne se défoulent pas au risque de leur vie sans valeur ?

L’humanité – prétendue la plus développée- ne peut pas retourner en arrière sans douleur. La conscience tirera toujours en avant quelque soient les soubresauts de l’histoire. Les gouvernements totalitaires de gauche comme de droite cèdent tôt ou tard – mais à quel prix ! – devant le besoin de liberté, de fraternité, d’égalité.

Le consumérisme obligatoire, imposé, devra céder aussi devant la nécessité de partager, de protéger les faibles, de librement consentir à nos devoirs humains.

Par Christian Roesch

Le haïku

Dans le cadre du dossier POESIE, Dire l’indicible nous n’avons pas pu parler de nombreux poètes, de poésies d’horizons divers.

Nous signalons cet ouvrage :
Mon année haïku de Pascale Senk (Leduc.s Éditions)
Un haïku est un poème bref (3 lignes courtes). Son origine est japonaise, mais les créations sont devenues internationales. Pascale Senk cite quelques vers personnels parmi ceux de divers auteurs de haïkus (appelés  haijins). Dire l’essentiel en quelques mots ciblés, dont la juxtaposition est parfois inattendue, pour mieux capter notre attention. Voici deux exemples choisis pour cette saison estivale  parmi tant d’autres (un haïku pour chaque jour de l’année, au fil des saisons) :

« sa première vague –
bébé inonde la plage
d’un éclat de rire »

« retour de la plage
une journée de bonheur
sèche sur le fil »

Dans le premier nous sommes invités à grandir à petits pas, avec persévérance pour apprendre le métier de vivre. Dans le second, c’est l’éclat de ce qui est pleinement vécu et apprécié qui fait la saveur des instants, le sel de la vie. Bien entendu chacun de nous peut découvrir sa propre interprétation à la lecture de chaque poème, en faire une source de méditation riche, porteuse d’espérance.

V.S.

Un dialogue social à réinventer

Un dialogue social à réinventer

Michel Sailly

Michel Sailly, diplômé en ergonomie au Cnam, a été ergonome durant de nombreuses années au sein du groupe Renault, puis chez Nissan au Japon. Membre du conseil d’administration de Renault de 2009 à 2011, il est membre du groupe ressources de la FGMMCFDT sur la qualité de vie au travail.

Selon votre approche, quelle est la place du travail dans l’existence humaine ?
Les métiers et statuts d’emploi sont en constante mutation, modifiant le contenu du travail et des compétences requises. Les délocalisations ont réduit l’emploi industriel en France, même si une inversion du mouvement se dessine. Les activités de prestation de service se sont développées du fait du recentrage des entreprises sur leur cœur de métier. L’émergence de plateformes numériques et/ou de start-up transforment actuellement les relations de dépendance entre les salariés ou actifs et les employeurs. La porosité de plus en plus forte des entreprises à leur environnement influence les rapports de pouvoir entre entreprises elles-mêmes. Certaines de ces évolutions interrogent effectivement la place du travail dans l’existence humaine. Personne ne peut sérieusement prédire ce qu’il adviendra pour les générations à venir, mais considérer dès à présent la fin du travail, c’est s’interdire de peser sur son évolution et laisser se développer de nouvelles formes d’aliénation. Je pars délibérément du point de vue que la valeur travail est essentielle pour le développement de soi, pour donner du sens à sa vie. Le travail peut être source de souffrance, mais il est aussi source de plaisir, de construction de soi, de fierté, d’identité individuelle et collective au travers de la production d’un produit et d’un service pour des clients ou usagers, au travers de la création de richesses pour la société. Il faut agir sans relâche à la création ou revalorisation de la valeur du travail. Même si cela commence dès le plus jeune âge par l’éducation, le travail doit être cette expérience de relations avec d’autres, d’échanges, de confrontations constructives, de développement personnel et collectif. La société ne sera démocratique que si les salariés peuvent éprouver de la liberté dans leur travail. D’où l’importance de s’impliquer sur la qualité du travail, sur son organisation, sur le management et le fonctionnement de l’entreprise, dans le cadre d’un dialogue social à réinventer ou à reconstruire.

(…)

Comment voyez-vous les temps à venir avec la robotisation remplaçant autant le travail manuel qu’intellectuel ?
D’importantes évolutions sont effectivement devant nous. On entre dans une phase où la robotisation ou numérisation ne sera plus conçue uniquement pour substituer du capital au travail, mais pour analyser d’énormes quantités de données, proposer des diagnostics et orienter les décisions. L’avantage de cette capacité de traitement des données peut être contrebalancé par des processus de gestion encore plus centralisés, aggravant l’impuissance des collectifs de travail à appréhender la complexité des systèmes, tant du côté des attentes des clients que des conditions réelles de production de valeur. La robotisation se poursuivra par ailleurs dans tous les secteurs d’activités, et pas seulement dans l’industrie. Les salariés verront arriver des robots collaboratifs, aussi désignés « cobots ». Il s’agit de robots de petite taille pouvant fonctionner à proximité de l’opérateur. Il peut aussi s’agir de bras articulés accompagnant les gestes d’un opérateur pour exécuter des opérations de précision ou pour soulager l’effort physique. La numérisation, comme la robotisation, auront des impacts importants sur l’emploi et les compétences. S’y opposer serait vain et ne ferait qu’alimenter cette rumeur propagée par les politiques et dirigeants qui voudrait que les salariés refusent le changement. Précédemment nous avons insisté sur la démocratisation du travail qui implique une animation du progrès continu par le bas de la hiérarchie. La numérisation et la robotisation sont des processus de décision venus du sommet. En s’appuyant sur le terreau de la démocratisation du travail, trois conditions indissociables doivent être posées. Primo, que ces évolutions fassent l’objet d’un dialogue social avec les représentants des salariés, bien en amont des décisions, quand plusieurs hypothèses sont encore sur la table. Secundo, en veillant à ce que ces évolutions technologiques apportent une valeur ajoutée aux clients et aident les salariés dans leur travail. Tertio en faisant évoluer simultanément les compétences pour garantir que ces technologies soient maîtrisées.

Pour lire l’article en entier Reflets n° 26 pages 40 à 43

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Le travail, c’est la santé…! Vraiment ?!

Directeur de maison de retraite depuis 1989, Philippe Maire est expert en gestion hospitalière et titulaire d’un post-grade en gestion de la qualité. Maître praticien en PNL, il anime également différentes formations destinées aux cadres des institutions de soins. Auteur de : Petit Traité de Résilience à l’Usage des Surmenés, Comment tirer parti d’un burn-out ? Philippe Maire, Ed. Jouvence, St-Julien-en-Genevois, 2e édition 2016

Dans nos sociétés occidentales, nous évoluons dans un environnement envié par les habitants des pays moins développés. Une multitude d’outils nous simplifient quotidiennement la vie : eau courante, électricité, station d’épuration, réfrigérateur, circuits de production et de distribution alimentaires… Cependant, nous continuons à nous crever au boulot comme les esclaves et les serfs d’antan.  

Grâce à notre prospérité matérielle, le temps consacré aux activités laborieuses s’est réduit. Nous avons des week-ends de repos, des congés payés, des retraites bien méritées. Nous vivons des existences plus longues, plus pleines et plus exaltantes. Toutefois, nous persistons à trimer comme des bêtes de somme de manière à pouvoir profiter de tous ces bienfaits.

En un siècle à peine, notre monde a subi des mutations d’une vertigineuse magnitude[1]. La population mondiale est passée de 2 à 7.5 milliards et en Occident, le nombre d’agriculteurs est passé de la moitié de la population à la fin du XIXe siècle à 2 % aujourd’hui. En même temps, « la population des villes passe de 3 % en 1800 à 14 % en 1900 et à plus de la moitié en 2000. »[2]

La réalité est bien loin de cette image d’Epinal : trop nombreux sont les anonymes qui tombent au champ d’honneur de la croissance continue et de la maximalisation des profits, sacrifiés qu’ils sont aux impitoyables exigences de la productivité. Le phénomène de l’épuisement professionnel se présente comme le mal insidieux qui frappe une société opulente.

Au cours de son évolution, l’espèce humaine a connu des transitions ayant un impact sur son activité laborieuse : d’abord au néolithique, sédentarisation des tribus de chasseurs-cueilleurs qui ont commencé à vivre de l’élevage et de l’agriculture, ensuite au XVIIIe siècle, révolution industrielle avec la transformation du monde agraire et artisanal en société industrielle et commerciale, et enfin au début du XXe siècle, méthodes de travail rigoureuses qui ont donné naissance à l’organisation scientifique du travail. Certains spécialistes considèrent que le tout récent développement des technologies de l’information et la mondialisation de l’économie constituent une quatrième transition caractérisée par une accélération du rythme des changements.

Il va sans dire que tous ces développements recèlent un grand potentiel de bien-être et de prospérité. Mais certains produisent des effets secondaires sous forme de stress et de problèmes de santé liés au travail. Le stress au travail apparaît depuis une dizaine d’années comme un risque majeur auquel les organisations et entreprises devront ou doivent déjà faire face. Le phénomène de l’épuisement professionnel est à placer dans ce contexte. Il est possible de considérer ce syndrome comme un effet collatéral de la modernité.

Par ailleurs, notre relation à nous-mêmes a changé également. Nous avons facilement à portée de main des antidépresseurs, des neuroleptiques ou des antalgiques divers qui, agissant sur nos symptômes désagréables, nous coupent de nos perceptions. Au lieu de voir la douleur et les symptômes comme le signe d’un problème sous-jacent nécessitant notre attention, il est tentant et beaucoup plus facile de masquer ces symptômes avec des médicaments. Aussi, le phénomène de l’épuisement professionnel est-il à percevoir comme une maladie de civilisation au même titre que l’obésité et est également révélateur des limites d’un modèle biomédical qui privilégie les symptômes et néglige les causes des maladies.

Notre conscience de nous-mêmes, notre manière de nous percevoir s’est également modifiée. Auparavant, l’homme acquérait un sentiment de lui-même dans la ressemblance avec autrui (plan de conscience du Nous). Avec l’exploration du monde extérieur et la capacité de s’affranchir de ses contraintes s’est progressivement développé un plan de conscience du Moi où l’homme se perçoit dans la différence, dans la singularité.

La cohabitation de ces deux plans explique les comportements très différents que nous pouvons adopter en groupe – en particulier au travail – ou seuls. Jusqu’à ce jour, le travail a constitué le terrain de jeu sur lequel le plan de conscience du Moi a pu se construire. Il apparaît cependant que ce terrain de jeu est en train de se transformer en bourbier dans lequel pataugent des individus harassés, dépassés qu’ils sont par le décalage entre leurs attentes irréalistes de réalisation de soi et des conditions de travail de plus en plus contraignantes. Le phénomène de l’épuisement professionnel exprime en l’occurrence la saturation psychique de l’homo modernus qui s’épuise à poursuivre des rêves impossibles dont il n’est peut-être même pas le créateur.

 

Schéma : les différentes facettes de l’épuisement professionnel

Sommes-nous des machines ?
Pour l’économie, nous sommes des unités de production et/ou de consommation, plus ou moins remplaçables dans le premier cas, et dont les habitudes d’achat sont décortiquées dans le second. Le phénomène de l’épuisement professionnel est le petit grain de sable qui vient perturber le fonctionnement harmonieux de la machine économique, dysfonctionnement aussi difficile à diagnostiquer qu’à soigner pour la médecine occidentale. En d’autres termes et dans un contexte élargi, l’épuisement professionnel est une indication très utile d’une manière inadéquate de concevoir le travail et la santé.

Qu’est-ce qui distingue une machine d’un être humain ?
Une machine ne souffre pas, ne se pose pas de questions sur elle-même ou sur ses relations à autrui, ne recherche pas le bonheur ou un sens à son existence, ne manifeste pas d’aspiration au dépassement de soi.

Clairement, il existe un autre paradigme de nature spirituelle qui coexiste avec le paradigme matérialiste. Pierre Teilhard de Chardin[3] exprimait bien le lien ambigu qui lie ces deux manières de se représenter l’être humain en se demandant si l’homme est une entité matérielle qui fait des expériences spirituelles ou une entité spirituelle qui fait des expériences matérielles. Et si le phénomène de l’épuisement professionnel était un heureux rappel que nous ne sommes pas des machines, que notre nature est davantage spirituelle que matérielle ? Auquel cas, l’épuisement professionnel ne devrait pas être perçu comme un problème de santé, mais comme une manifestation… de bonne santé.

[1] Essai de Michel Serres, Temps des crises (Ed Le Pommier, Paris, 2009)

[2] Cf. Michel Serres, ibid. cit., p. 13

[3] Prêtre jésuite et scientifique de renommée internationale, Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) considérait que l’évolution des espèces se caractérisait par un accroissement de la complexité s’accompagnant d’une élévation de la conscience, lesquelles culminent avec la spiritualité humaine.

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Le salarié, à ériger en partenaire

Questions à Danièle LINHART, sociologue, directrice de recherche au CNRS

Pouvez-vous m’expliquer en quoi dévaloriser le professionnel et mettre l’humain au cœur du travail, déstabilise le salarié ?

Un être humain se présente comme une personne avec des aspirations, des rêves, des désirs, parfois même des pulsions, des fantasmes, des peurs, des faiblesses, et si le travail est organisé à partir de ce registre particulier, qui caractérise l’humain, ça le rendra extrêmement fragile et vulnérable face à toute une série de manipulations, toujours possibles. Si on juge une personne sur cette dimension là, c’est la totalité de la personne qui est jugée bonne ou mauvaise, et je trouve que là il y a quelque chose de très dangereux. On voit par exemple de façon très concrète des directions de managers qui prétendent miser sur des jeunes, on parie sur toi, t’es quelqu’un de bien, tu en veux, t’es courageux, et après on peut lui dire, tu nous as déçu, tu n’es pas celui que l’on pensait, on s’est trompé sur toi. Cela crée une vulnérabilisation, une fragilisation, c’est l’entièreté de la personnalité qui est mise à l’épreuve. Tandis que si l’on considère que les personnes engagées dans le travail, le sont en tant que professionnels, avec des compétences, des qualifications, des savoirs, des connaissances, des expériences, des formations, cela introduit une distance entre ce qu’elles sont au plus profond d’elles-mêmes, et ce qu’elles peuvent mobiliser d’elles-mêmes à travers la mise en professionnalité, pour œuvrer dans le cadre de l’entreprise. On le caractérise non pas en tant qu’humain mais en tant que professionnel. Bien entendu ce n’est pas facile de se faire critiquer en tant que professionnel, mais ce n’est pas la même chose que d’être évalué en tant que personne avec des valeurs ou pas, des sentiments et qualités appropriées ou pas. Quand vous voyez que dans les entreprises, on parle de direction des ressources humaines, de la bienveillance et du bonheur, qu’il y a des « chief happiness officers» qui vont prendre en charge les salariés de ce point de vue-là, on voit vraiment alors cette idée que l’on veut gérer des gens à partir de leurs aspirations, le besoin d’être reconnu, d’être félicité, de se démarquer des autres, le besoin d’être le plus grand, des besoins qui ne sont pas toujours appropriés à la socialisation que représente l’activité professionnelle, mais qui en plus mettent vraiment en danger les gens, à partir du moment où on les déconsidère.

Selon votre approche, quelle est la place du travail dans l’existence humaine ?

Pour moi qui suis sociologue, le travail est une activité qui contribue à la socialisation des individus, et qui les aide à se constituer une identité sociale, qui leur donne un sentiment d’utilité sociale, qui leur permet de prendre pied de façon citoyenne dans la société. C’est important que les personnes puissent avoir un sentiment d’utilité sociale, et de développement de capacités qui leurs permettent de faire ou de contribuer à réaliser un produit ou un service qui satisfasse les besoins d’autrui. Je pense que c’est quelque chose de très important, ça donne un sens à la vie, ça permet aussi de rythmer l’existence. C’est une expérience socialisatrice, qui doit se faire d’une façon collective, avec la prise en compte que ce que l’on fait c’est pour autrui. Or le management a tendance à solliciter les salariés en leur disant vous travaillez pour nous, l’entreprise, et pour vous-même, pour vous développer, pour grandir, ça aussi c’est une forme d’hyper humanisation alors que l’on travaille aussi et surtout pour  autrui. Il y a à l’heure actuelle une trop forte narcissisation du travail par rapport à la prise de conscience de chacun lorsqu’il réalise quelque chose qu’il a fait de bien parce que ça va être utile aux autres.

D’après vous, la déshumanisation Taylorienne et la sur-humanisation managériale procèdent du même principe, qui est de faire adhérer le salarié à la stratégie de l’entreprise sans qu’il puisse contrôler quelque chose. Y a-t-il d’autres solutions ?

La déshumanisation Taylorienne oblige le salarié à se conformer strictement aux méthodes de travail que la direction considère comme les plus rentables. La question qui se pose dans la mise au travail capitaliste, c’est de savoir comment faire pour que les gens que l’on recrute, se conforment à travailler selon des conditions qui leur sont imposées, et non selon leur propre perception des règles du métier, des règles citoyennes, des règles morales. Il faut que les gens acceptent de travailler comme on leur dit de travailler. Dans le cadre de Taylor, cela a pris la forme de la déshumanisation. On a fait éclater les métiers en tâches élémentaires auxquelles les ouvriers étaient soumis, de façon très répétitive. En fait Taylor disait : il faut que le travail se déroule en dehors de l’état d’âme, de l’état d’esprit, de la bonne ou mauvaise volonté des salariés. À l’heure actuelle c’est l’inverse, c’est pour ça que je parle « d’anthropreneurs » et pas seulement d’entrepreneurs, car les directions se saisissent de la dimension anthropologique des travailleurs, parce qu’elles veulent enrôler, sur des registres spécifiquement humains que sont les aspirations, les désirs, les besoins, d’être reconnu, d’être aimé, d’être considéré, d’être récompensé, par leur hiérarchie. Et la narcissisation en fait partie, sur le registre de la sur-humanisation. Dans les deux cas c’est une déprofessionnalisation, dans le premier cas on imagine les humains comme des outils, dans le deuxième cas on va miser sur leurs aspirations les plus profondes, pour qu’ils acceptent de façon extrêmement zélée, de travailler comme on veut qu’ils travaillent. Je pense que la solution est de miser sur la professionnalité, la volonté des salariés de bien faire, la qualité de leur engagement, de les prendre suffisamment au sérieux et les associer à la définition des organisations du travail comme la définition des missions qu’ils auront à faire et des moyens qui leurs seront nécessaires pour y parvenir. C’est là qu’est l’avenir, c’est la reconnaissance des salariés comme étant des partenaires de l’entreprise, qui doivent être écoutés, qui ont leur mot à dire et qui doivent être pris en compte lorsqu’il s’agit de déterminer les définitions et le contenu du travail qu’ils auront à mener.

C’est une sorte de démocratisation.

Oui, le problème le plus grave, c’est celui de la subordination. C’est une close juridique dans le contrat salarial. À priori, lorsque l’on veut gagner sa vie dans le cadre du salariat, il faut accepter d’être subordonné à son supérieur hiérarchique. Votre supérieur peut ne pas connaitre votre travail, mais il faut lui obéir. Je pense que c’est une cause archaïque et complètement délétère, qui aboutit à des conflits professionnels très nombreux et qui mettent en difficulté les salariés. Il faudrait être capable de déconstruire cette logique de subordination. Et problème fondamental, c’est que la subordination dans le cadre d’une sur-humanisation, fondée sur une personnalisation narcissique de la relation de chacun à son travail, c’est beaucoup plus cru, c’est quasiment obscène, quand il s’agit de relation de personnes à personnes.

On rémunère de la soumission, de la dépendance, de l’obéissance, alors qu’il faudrait rémunérer des compétences, une qualification.

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