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DONNER DE L’ESPOIR EN ZONE DE GUERRE

                                                              Elise Boghossian


Dès les premières secondes de la rencontre, je sais que j’ai affaire à une grande dame. Elle a des yeux empreints de douceur, un front qui montre sa détermination. Tout au long de l’entretien, je suis touchée par sa capacité à recevoir les souffrances humaines. Élise Boghossian, acupunctrice, est la fondatrice de l’O.N.G. EliseCare dont la vocation première est d’apporter une aide médicale d’urgence aux populations civiles vivant en zone de conflit. Mais c’est surtout une aide psychologique qu’elle apporte aux survivants ; je dirais même une aide d’amour. Elle rencontre et soutient femmes et enfants qui ne sont « plus rien ». Depuis 2002, une semaine par mois, laissant sa famille, elle part dans les endroits dangereux d’Irak et de Syrie. Quelle foi humble et puissante en l’humanité !

Votre histoire personnelle vous a-t-elle motivée pour partir soigner en zone de guerre au Moyen-Orient ?

Au début, je ne faisais aucun lien. C’était un appel, une envie d’être là où les gens n’ont pas notre chance, où les femmes qui élèvent leurs enfants n’ont pas les facilités que j’ai ici. J’ai eu envie d’aider les oubliés et les miséreux qu’on enterre dans une indifférence scandaleuse. C’est plus tard que j’ai fait le lien avec ma propre histoire et les terribles injustices qu’a vécues ma communauté en tant que minorité religieuse.  Aujourd’hui, je me sens encore plus engagée, et je consacre tout mon temps à ces missions. Cela fait partie de ma vie et de mon quotidien.

Quelle qualité demande une telle action ?

L’empathie. La misère, la famine, le manque d’eau, la guerre, nous savons tous que ça existe. C’est la capacité à se mettre à la place de l’autre qui conditionne notre passage à l’acte. C’est une valeur importante lorsque l’on veut s’engager.

Quand vous vous rendez dans des pays en guerre, avez-vous peur de ne pas revenir ?

Je sais toujours que je vais revenir parce que j’ai ma famille ici. C’est très important d’avoir un ancrage, parce que le doute est là en permanence, ce sentiment d’écrasement que, quoi que nous fassions, quels que soient l’énergie et l’investissement que nous mettons dans nos actions, la misère, l’injustice, la guerre sont là, et les victimes aussi.

Arrivez-vous à soigner en profondeur ces femmes que vous appelez « esclaves sexuelles » et qui sont traumatisées ?

Est-ce que l’on guérit vraiment d’un traumatisme ? Est ce héréditaire ? Comment vivre avec ? Ces femmes sont victimes de trafics sexuels, de tortures, d’humiliations ; elles ont perdu leur famille et leur honneur, avec le risque en plus de se retrouver enceintes. « Réparer » les mutilations sexuelles, assurer les suivis de grossesse ou les thérapies, cela suffit-il ?
Où l’action humanitaire s’arrête-t-elle ? Quoi qu’on fasse, ces femmes ne retrouveront pas leur village ni les membres de leur famille. C’est la même chose pour les enfants soldats, embrigadés, enrôlés et entraînés à tuer, parfois des membres de leur propre communauté. Ces enfants ont dû faire des actes horribles pour ne pas subir le même sort.
À un moment donné, sous l’effet des mauvais traitements et de la drogue qu’on leur administre, ils n’ont plus conscience ni de leur corps ni de qui ils sont, et ils passent à l’acte avec ce permis de tuer qui lève toutes les inhibitions. Ces enfants sont porteurs de tels traumatismes que nous nous demandons s’ils pourront un jour se reconstruire selon les codes dictés par la société pour devenir demain des citoyens normaux. Ce sont des questions pour lesquelles nous n’avons pas totalement les réponses parce qu’il faudrait les suivre jusqu’à l’âge adulte.
Cependant, lorsque de tels enfants arrivent à retourner à l’école, à retrouver un lien de confiance avec un adulte, ou lorsque des jeunes femmes arrivent à s’occuper de leur bébé ou à retrouver des membres de leur communauté, ce sont des indicateurs positifs de la vie qui reprend, mais sur un gouffre que nous ne serons jamais capables de combler. Plusieurs générations sont parfois nécessaires pour réparer cela. Et nous devons, en tant qu’humanitaires, accepter nos limites. Définir la limite et décider du moment où un soin ou un accompagnement s’arrête. Notre rôle pourrait se résumer à stimuler le processus de la résilience.

Vous avez des équipes qui gèrent ce processus ?

Oui, nous avons créé, il y a un an, le programme Paix et Résilience pour les enfants soldats. Au départ, c’était pour les enfants victimes de tortures et de violences. C’était aussi une manière de prévenir le terrorisme, parce qu’aujourd’hui on parle de prévention de la radicalisation ; nous n’en sommes pas là. Nous sommes plus en amont par rapport à ce qui conduit à un comportement violent, issu des discours haineux transmis aux enfants comme des graines plantées dans leur esprit. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, cela conditionne une telle haine que toute la personne est habitée par l’envie de tuer ou de venger au point d’aboutir à un acte à caractère terroriste. Nous soignons des quantités d’enfants de terroristes. Nous ne les considérons pas comme tels, mais comme des enfants. Jusqu’à un certain âge, ils ont un cerveau très immature, élastique, malléable, adaptable, ce qui constitue une brèche où nous pouvons agir en détricotant ce processus de violence.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n°34 pages 69 à 75

LE RISQUE DE LA CONFIANCE

 

Bruno-Marie Duffé est un prêtre catholique originaire du diocèse de Lyon. Né à Lyon en 1951, il a été successivement prêtre en paroisse, professeur de philosophie et de théologie morale à l’université catholique de Lyon et au  centre jésuite de la Baume-les-Aix à Aix-en-Provence. Docteur en philosophie, il s’est particulièrement intéressé aux démarches de paix et de réconciliation ainsi qu’à la problématique de la démocratie. Il a assumé un certain nombre de missions d’appui humanitaire et de médiation sociale et a également contribué à la création de la chaire Unesco consacrée aux droits des minorités. Il a été appelé à assumer la fonction de secrétaire du dicastère du Vatican pour le service du développement humain intégral pour l’action humanitaire d’urgence de l’Église. « Cette nomination met en perspective les différentes dimensions de la mission de l’Église à laquelle j’ai eu la chance de participer depuis près de trente-cinq ans, dit Bruno-Marie Duffé […] Je me sens très inspiré par la pensée du pape François pour qui tout commence et se révèle dans la « rencontre » et dans une mission à vivre non plus « pour » les plus pauvres, mais « avec eux ».

Qu’est-ce que la paix pour vous ?

C’est avant tout un regard : une certaine manière de rencontrer celui, celle qui est devant nous. Tout commence dans le regard, un regard qui prend son temps et qui, au sens propre « en-visage », c’est-à-dire reçoit la présence de l’autre sans d’abord savoir, sans d’abord penser que l’on sait qui il est. Le regard juste s’oppose au « pré-jugé », c’est-à-dire au jugement que l’on a « en réserve », déjà (pré)fabriqué avant même la rencontre.

La paix n’est pas l’absence de conflit mais une manière d’être dans les tensions qui sont inhérentes à nos vies humaines. Le conflit exprime en effet la recherche inlassable et indéfinie d’un équilibre, entre ce que nous aimerions vivre et ce que nous vivons réellement, entre ce que nous voudrions que l’autre nous apporte et ce qu’il nous donne vraiment – mais que nous ne reconnaissons pas toujours – entre nos intérêts et le soin de la vie. La paix a à voir avec l’étonnement de ce qui nous est donné et qui vient toucher en nous la soif infinie de la reconnaissance.

La paix rompt avec la menace et avec la logique morbide de la peur – celle qui nous habite et que nous entretenons, consciemment ou non – en faisant porter aux autres nos propres inquiétudes. La paix demande donc que nous fassions un travail de déconstruction de nos peurs : pourquoi avoir peur de celui, de celle qui ne parle pas la même langue ? Que veut dire notre peur de l’avenir, notre peur de manquer, notre peur de ne pas contrôler, de ne pas parvenir à maîtriser toute situation ? La paix est le passage intérieur de la peur à la confiance.

La paix est le risque de la « con-fiance » : on ne peut jamais savoir ce que nous apportera l’histoire que nous vivons ensemble. Dans un au-delà de la peur et de la menace, s’ouvre la relation de « foi avec et en l’autre » : « Je crois avec toi », « Je crois en toi ».

On comprend, à partir de ces quelques réflexions, que la paix véritable n’est jamais réductible au seul équilibre des forces ou des pouvoirs entre deux acteurs (personnes, groupes ou États). La paix est un chemin que l’on consent à faire ensemble, en vue de préserver les chances de la vie : talents, capacités, expérience…  Et en vue de prendre soin de la « maison commune », cette terre et cette humanité où nous passons le temps bref d’une vie. Il y a donc, dans la paix, une croisée des dimensions caractéristiques de notre humanité : la relation, l’économie, l’écologie, le communautaire, le spirituel. C’est dans la mise en écho de ces dimensions d’humanité que se trouve la paix, symbolisée par la parole que nous donnons à l’autre et que nous recevons de lui. La paix est la Parole donnée.

LA PAIX COMMENCE AVEC L’APPROCHE ET L’ÉCOUTE DE L’HISTOIRE HUMAINE

Concrètement, nous savons que le symbole de la colombe portant le rameau d’olivier évoque la sortie d’une période de mort et le « prin-temps », le « temps nouveau » pour tous les vivants. Le symbole est fort car il nous invite à recevoir « l’appel de la paix » et à libérer en nous l’inspiration d’un temps qui rompt avec la logique de la mort. La question est claire : quel est le message que nous portons et que nous voulons apporter aux autres : ceux que nous connaissons comme ceux que nous ne connaissons pas ou peu ? La paix est un chemin qui s’inscrit dans le temps de la patience. Le chemin suggère en effet que nous allions vers l’autre, pas après pas, au-delà des reproches que nous pouvons lui faire, nous faire à nous-mêmes et nous faire mutuellement. La rupture à l’égard des logiques de vengeance et de contrôle ouvre un espace pour se redécouvrir et pour penser les conditions d’une vie partagée. Les artisans de  réconciliation – dans les familles, les quartiers ou entre groupes ethniques ou nationaux – le savent bien : on ne parvient à la paix sociale qu’en redécouvrant en soi-même « le sentiment d’humanité » qui nous fait vibrer à ce que l’autre vit : sa souffrance comme son espérance.

LE DÉSIR DE PAIX EST UNE OBSTINATION POUR L’AVENIR DE LA VIE

La paix commence donc concrètement avec l’approche et l’écoute de l’histoire humaine : cette histoire singulière qui n’est jamais réductible à l’histoire d’un autre et qui nous apprend, comme en écho, à revisiter notre propre histoire. Si tout commence avec le regard, tout s’accomplit avec le geste : l’invitation d’une main tendue et d’un pain partagé.

Les « artisans de paix » sont des hommes et des femmes qui ne se découragent jamais : le désir de paix est une obstination pour le bien et pour l’avenir de la vie. Il a à voir avec l’obstination du soignant qui se bat contre la maladie et la mort. Il n’est jamais facile de construire une paix qui n’exclut personne : ni les personnalités difficiles et complexes, ni celles qui ont été blessées par la vie, ni même celles qui poursuivent d’autres intérêts que la paix elle-même . La force de la paix est dans la gratuité que nous introduisons au cœur même de la rencontre : elle n’aboutit que lorsque nous libérons l’amour en nous.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n°34 pages 30 à 34

D’UN DÉSARMEMENT INTÉRIEUR VERS UN DÉSARMEMENT EXTÉRIEUR


MATTHIEU RICARD

Fils du philosophe français  Jean-François Revel et de l’artiste peintre Yahne Le Toumelin, Matthieu Ricard passe une thèse de génétique cellulaire à l’institut Pasteur, puis devient moine  bouddhiste en 1979. Il est auteur de livres, traducteur,  photographe et interprète du dalaï-lama en français. Il s’établit au monastère de Shechen au Népal. Au milieu des années 1980, avec Rabjam Rinpoché, il lance plusieurs petits projets pour améliorer les conditions de vie des populations  de l’Himalaya et fonde l’ONG  Karuna-Shechen. Il participe activement à des travaux de  recherche sur le rapport entre le cerveau et la méditation (neurosciences contemplatives) collaborant avec des institutions scientifiques dans différents pays.

Comme le rappelle souvent le seizième dalaï-lama, il ne peut y avoir de paix extérieure sans paix intérieure, de désarmement extérieur sans désarmement intérieur. Aujourd’hui, 95 % des armes qui alimentent les conflits dans le monde sont fabriquées et vendues par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Il y a là une contradiction flagrante avec l’une des raisons d’appartenir à ce conseil : être garant de la paix dans le monde. Le commerce des armes est certainement l’une des activités les plus immorales des États. Comme le déclarait encore le dalaï-lama lors d’une visite en France : « Un pays qui vend des armes vend son âme. » La paix n’est pas non plus la simple absence de guerre ou le statu quo entre deux nations ou groupes qui se regardent avec haine. La paix est une démarche active qui doit procéder d’un désir profond de non-violence, de dialogue, de conciliation, et en reconnaissant que chaque être sensible souhaite éviter la souffrance. La paix est aussi le fruit d’une culture et d’institutions qui la favorisent. Les êtres humains ne naissent pas avec le désir de couper des têtes et de massacrer tous les habitants d’un village. Un ensemble de causes et de conditions les a conduits à commettre ces terribles méfaits. Si l’on souhaite la paix, il faut donc remédier aux causes à long terme des conflits, à la manière d’un médecin qui souhaite mettre fin à une maladie chronique, voire à une épidémie. Cela implique, parmi d’autres moyens, de remédier aux inégalités dans le monde, de permettre aux jeunes d’accéder à une meilleure éducation, plus humaine et plus bienveillante, d’améliorer le statut des femmes, de favoriser la démocratie, les échanges et dialogues entre nations, afin que disparaisse le terreau social dans lequel les mouvements violents prennent racine.

Les religions, quant à elles, doivent faire des efforts particuliers en faveur de la paix. Historiquement, elles n’ont guère été les instruments de la paix que leurs idéaux prônent. Elles sont souvent devenues des ferments de division et non d’union. Il est donc d’autant plus important que les chefs religieux se rencontrent et apprennent à mieux se connaître, comme le recommande constamment le dalaï-lama, afin qu’ils puissent agir tous ensemble dans le sens de l’apaisement lorsque des troubles et des dissensions apparaissent. Nous autres, êtres humains, sommes dotés de facultés exceptionnelles. Les animaux peuvent faire le bien et le mal jusqu’à un certain point seulement, alors que nous sommes les seuls à faire un bien immense ou un mal incalculable. Il est donc essentiel que nous n’utilisions pas le privilège de notre intelligence unique pour dominer, maltraiter ou opprimer autrui. Les groupes humains qui sont dans une position de moindre pouvoir – les minorités ethniques, les peuples autochtones, etc. – ne doivent pas être exploités par ceux qui jouissent d’une plus grande autorité. Ce principe s’applique également aux huit millions d’espèces animales qui vivent sur notre planète. Le fait que nous soyons plus intelligents qu’eux ne nous donne pas le droit d’en faire les instruments de nos intérêts égocentriques. On estime à 120 milliards le nombre d’Homo sapiens qui ont vécu sur terre (n’oublions pas qu’il y a 10 000 ans, nous n’étions que 5 millions environ). Or c’est le nombre d’animaux terrestres et marins que nous tuons tous les deux mois pour nos prétendus besoins. Nous tuons beaucoup plus d’animaux chaque semaine que le nombre total de morts recensés au cours de toutes les guerres de l’histoire de l’humanité. Cette domination est le fait d’un usage aveugle du pouvoir, un usage où l’altruisme et la compassion n’ont aucune place. Si nous aspirons à une paix véritable, il convient de pratiquer la non-violence à l’égard des humains, des animaux et de notre environnement.

En l’an 2000,  Matthieu Ricard fonde Karuna-Shechen, association qui met en œuvre des projets humanitaires pour les populations défavorisées du nord de l’Inde, du Népal et du Tibet oriental. Celle-ci gère des projets de développement permettant aux communautés les plus défavorisées de bâtir l’avenir auquel elles aspirent pour elles-mêmes et les générations futures. Elle fournit  aux populations les plus vulnérables des services de santé, d’éducation et de formation, ainsi qu’un accès à l’eau, à l’électricité solaire et autres solutions durables visant à améliorer leurs moyens de subsistance. À ce jour plus de 380 000 personnes bénéficient de ces projets. KarunaShechen développe actuellement la création de 30 000 jardins potagers. https://www.matthieuricard.org/karuna-shechen

Pour lire l’article en entier, REFLETS n°34 pages 44 à 49

VERS LE CORPS INSPIRÉ DE L’HOMME INSPIRÉ

                   Bernard Montaud

Bernard Montaud est l’auteur de plus d’une quinzaine d’ouvrages témoignant de son expérience intérieure. En 1983, il crée l’association Artas, un mouvement spirituel pratiquant le dialogue inspiré transmis par Gitta Mallasz dont il a été le compagnon de route. Il n’a de cesse de perpétuer l’enseignement qu’il a reçu auprès d’elle 1. Il y a plus de trente-cinq ans, il fonde la psychanalyse corporelle du passé 2. Il développe actuellement la psychanalyse corporelle du présent et celle du futur pour aider encore mieux tous ceux qui cheminent dans la quête du meilleur d’eux-mêmes. Il est un fervent défenseur de la vie spirituelle et de la foi sous toutes ses formes.
  www.bernardmontaud.org
1. Bernard et Patricia Montaud, Dialoguer avec son ange, une voie
spirituelle occidentale, éd. Edit’As.
2. Bernard Montaud, Laisse parler ton corps, éd. Eyrolles.

De l’homme hébété à l’Homme inspiré

C’est notre modernité malade, notre modernité en pleine mutation, qui va créer l’obligatoire apparition de l’Homme inspiré, digne successeur de l’homme-mémoire (celui de la tradition orale préhistorique) et de l’homme-intelligence (celui de la tradition écrite historique). Alors, peut-être l’Humain inspiré sera-t-il le troisième temps de l’évolution de notre espèce, tant il faudra bien que la psyché humaine soit occupée à quelque chose quand les appareils informatiques nous auront privés de la mémoire et de l’intelligence.

Pourquoi continuer à utiliser notre mémoire et notre intelligence alors que très prochainement les performances de l’informatique dans ces deux domaines seront bien plus grandes que toutes nos
capacités humaines ? Quelle activité cérébrale nous restera-t-il si, soudain, ces deux occupations majeures disparaissent de notre cerveau ?

Serons-nous condamnés à devenir des esclaves dociles de nos addictions informatiques et de tous nos écrans ? Serons-nous condamnés à vivre par procuration sur nos écrans une réalité virtuelle qui ne tardera pas à terriblement ressembler à la réalité réelle ? Serons-nous toujours conscients que l’histoire racontée sur
nos écrans n’est pas la nôtre, ou serons-nous devenus des spectateurs de notre propre vie ?

Bref, pour que notre espèce conserve un sentiment de sa propre existence, pour que l’homme se sente encore humain au milieu de toutes ses machines de plus en plus performantes, il faudra bien qu’une nouvelle activité apparaisse dans notre cerveau et remplisse
peu à peu la place laissée vacante par l’intelligence et la mémoire. Et si cette nouvelle activité cérébrale était justement la fonction inspirée, la capacité de chacun à manifester des inspirations géniales, et pas seulement en matière artistique ?

Car voilà une fonction psychique qui, comme par hasard, n’a besoin ni de mémoire ni d’intelligence ! Une fonction qui se fait uniquement avec des perceptions immédiates et sans intelligence, des intuitions de connaissance, des bouffées d’inspiration géniale nous permettant aussi de résoudre un certain nombre de problèmes. Bien évidemment, sous le règne despotique de l’intelligence et de la mémoire, l’intuition était réduite à des expériences mystiques ou artistiques. Mais s’il advenait que désormais elle ne rencontre
plus d’obstacle à son développement, est-on bien sûr qu’elle ne pourrait pas fabuleusement se développer dans nos cerveaux, permettant alors une tout autre façon de se percevoir soi-même, de percevoir les autres et le monde ? Et si l’avenir de l’humain, c’était
l’Homme inspiré, tout simplement ? Tant il semble que le reste
– l’intelligence et la mémoire – ait son avenir dans nos appareils informatiques.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n ° 34 pages 65 à 70

GILETS JAUNES un an déjà

                                                   par  Alain Pamart

Le mouvement des Gilets jaunes – symptôme de la montée de l’individualisme ? – souligne un malaise général bien au-delà de ses participants. Dès le départ, il a reçu une bienveillance populaire tant qu’il se révélait porteur d’un coup de semonce vis-à-vis de l’État, consistant à mettre un terme à ce sempiternel dialogue de sourds entre les cénacles décisionnels et les citoyens. Alors qu’en est-il aujourd’hui de la signification de ce mouvement qui s’effiloche mais qui perdure ?

Après un temps de recul, le Gouvernement a adopté un profil de désamorçage en mobilisant des moyens financiers d’une réelle envergure, lesquels, s’ils ont reçu l’assentiment d’un grand nombre, ont été considérés par d’autres comme un moyen spécieux à
double-face. Une des causes du désintérêt semble se trouver dans la diversité sociologique des manifestants et surtout dans celle des revendications dont certaines, trop onéreuses ou peu rationnelles, voire quelque peu fantaisistes, n’ont à l’évidence pas obtenu gain de
cause.
Une autre réponse à cette désaffectation pourrait venir d’une forme de lassitude et d’un éloignement citoyen au vu de dérives et d’exactions ressenties comme inacceptables.

De quoi est constitué le noyau dur du mouvement qui s’obstine à manifester ?

Est-il encore à « motivations variables » aussi peu convergentes qu’au début ? Il est assez probable qu’aux côtés des « plus pugnaces », plus ou moins désenchantés, se côtoient des participants ayant simplement trouvé un moyen de rencontrer une convivialité commode et une camaraderie sécurisante.
Ce phénomène protestataire marque cependant une résistance indéniable qu’il serait imprudent, pour le Gouvernement, de tenir en simple anecdote. Ce mécontentement encore bien vivace en relaie un autre d’une nature plus profonde, qui concerne cependant un nombre non négligeable de citoyens. En effet, au-delà de la présence sur les ronds-points, nombre de personnes restent solidaires ou sympathisantes du mouvement.

La crise des Gilets jaunes n’est-elle pas la fraction
émergée d’un problème de société bien plus étendu ?

Si tel est le cas, elle constitue une pression à l’attention de la présente législature pour s’atteler véritablement aux causes de ce malaise général. Les Gilets jaunes attendent autre chose que de simples retouches circonstancielles.
Il est indéniable que la  population moyenne dite laborieuse est en prise avec une inquiétude et un désarroi face aux défis technologiques, à la mutation induite et majeure du monde du travail dans un horizon assez proche. S’y adjoint une autre inquiétude plus immédiate : la remise en cause de ses acquis et l’incertitude latente de ses moyens de subsistance à l’âge de la retraite.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n ° 34 pages 10 et 11

Je fais le pari sur le meilleur de l’homme

                                                 Edgar Morin

Edgar Morin est un sociologue et philosophe français, né en 1921. Titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il entre dans la Résistance de 1942 à 1944, où il jouera un rôle actif. Il adopte alors le pseudonyme de Morin, qu’il garde par la suite. Il s’intéresse très vite aux pratiques culturelles qui sont encore émergentes et mal considérées par les intellectuels. Durant les années 1960, il part deux ans enseigner en Amérique latine à la faculté latino-américaine des sciences sociales. En 1969, il conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.

Vous êtes un homme très ouvert à toutes philosophies, spiritualités, religions. Vous avez également fait de la politique, dans le parti communiste au départ…

Pas au début, non. J’étais au contraire tout à fait anti stalinien. Je dirais plutôt gauchiste parce que je faisais partie des chercheurs selon la revue Esprit avec Emmanuel Mounier, Simone Weil. J’ai suivi un certain nombre de gens qui savaient qu’il y avait la grande crise du capitalisme économique et qu’il fallait aussi bien repousser la solution fasciste que la solution stalinienne. De plus, j’étais pacifiste, parce que ma génération subissait encore l’influence très puissante de celle qui avait vécu ou suivi la Première Guerre mondiale et qui disait : « Plus jamais ça ! » Ces gens-là étaient assez influents à gauche. J’ai dû faire une véritable conversion au communisme pendant la Seconde Guerre mondiale, sous l’Occupation.
En réalité, j’ai suivi un petit parti qui s’appelait le Parti frontiste dont la devise était de lutter sur deux fronts : contre le stalinisme et contre le fascisme. Quand la guerre est arrivée, ces recherches ont été anéanties. J’ai commencé alors à réfléchir. Je disais que s’épanouirait dans l’avenir une belle civilisation socialiste, communautaire. Mais dès que j’ai vu que ça ne serait pas le cas, j’ai rompu avec cette famille, douloureusement, car l’atmosphère y était très chaleureuse.

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur l’humanité ?

J’étais internationaliste – ce qui n’empêchait pas d’être patriote – avec l’idée de l’universel, que tous les peuples étaient respectables. Quand j’étais résistant, j’étais antinazi, mais je n’ai jamais fait la moindre traque anti allemande. J’avais donc cette idée d’humanité. Mon internationalisme communiste est resté vivant, même détaché du parti. Mais à partir des années 56, j’ai intégré cette idée d’ère planétaire, et au fur et à mesure – surtout après la chute de l’Union soviétique et la mondialisation dans les années 89, 90 – mon internationalisme est devenu davantage une conscience de communauté de destin humaine devant des périls énormes provoqués eux-mêmes par cette mondialisation, comme la dégradation de la biosphère. Je suis donc arrivé à l’idée de Terre-Patrie qui est l’aboutissement concret, enrichi de ce qui était au départ l’internationalisme avec cette notion d’unité et de multiplicité. En d’autres mots, la diversité humaine doit être autant respectée que l’unité humaine, que l’une est le trésor de l’autre et que, par là même, les nations doivent continuer à exister avec leur culture, sans avoir la souveraineté absolue pour les problèmes communs de l’humanité. C’est une notion presque permanente en moi, puisque, adolescent, j’allais déjà vers ces idéologies universalistes, vers l’humanisme – j’étais formé par Montaigne, Montesquieu –, mais elle s’est vraiment enrichie à la lumière de l’ère planétaire et de la mondialisation.

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n ° 34 pages 16 à 21