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Je fais le pari sur le meilleur de l’homme

                                                 Edgar Morin

Edgar Morin est un sociologue et philosophe français, né en 1921. Titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il entre dans la Résistance de 1942 à 1944, où il jouera un rôle actif. Il adopte alors le pseudonyme de Morin, qu’il garde par la suite. Il s’intéresse très vite aux pratiques culturelles qui sont encore émergentes et mal considérées par les intellectuels. Durant les années 1960, il part deux ans enseigner en Amérique latine à la faculté latino-américaine des sciences sociales. En 1969, il conçoit les fondements de la pensée complexe et de ce qui deviendra sa Méthode.

Vous êtes un homme très ouvert à toutes philosophies, spiritualités, religions. Vous avez également fait de la politique, dans le parti communiste au départ…

Pas au début, non. J’étais au contraire tout à fait anti stalinien. Je dirais plutôt gauchiste parce que je faisais partie des chercheurs selon la revue Esprit avec Emmanuel Mounier, Simone Weil. J’ai suivi un certain nombre de gens qui savaient qu’il y avait la grande crise du capitalisme économique et qu’il fallait aussi bien repousser la solution fasciste que la solution stalinienne. De plus, j’étais pacifiste, parce que ma génération subissait encore l’influence très puissante de celle qui avait vécu ou suivi la Première Guerre mondiale et qui disait : « Plus jamais ça ! » Ces gens-là étaient assez influents à gauche. J’ai dû faire une véritable conversion au communisme pendant la Seconde Guerre mondiale, sous l’Occupation.
En réalité, j’ai suivi un petit parti qui s’appelait le Parti frontiste dont la devise était de lutter sur deux fronts : contre le stalinisme et contre le fascisme. Quand la guerre est arrivée, ces recherches ont été anéanties. J’ai commencé alors à réfléchir. Je disais que s’épanouirait dans l’avenir une belle civilisation socialiste, communautaire. Mais dès que j’ai vu que ça ne serait pas le cas, j’ai rompu avec cette famille, douloureusement, car l’atmosphère y était très chaleureuse.

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur l’humanité ?

J’étais internationaliste – ce qui n’empêchait pas d’être patriote – avec l’idée de l’universel, que tous les peuples étaient respectables. Quand j’étais résistant, j’étais antinazi, mais je n’ai jamais fait la moindre traque anti allemande. J’avais donc cette idée d’humanité. Mon internationalisme communiste est resté vivant, même détaché du parti. Mais à partir des années 56, j’ai intégré cette idée d’ère planétaire, et au fur et à mesure – surtout après la chute de l’Union soviétique et la mondialisation dans les années 89, 90 – mon internationalisme est devenu davantage une conscience de communauté de destin humaine devant des périls énormes provoqués eux-mêmes par cette mondialisation, comme la dégradation de la biosphère. Je suis donc arrivé à l’idée de Terre-Patrie qui est l’aboutissement concret, enrichi de ce qui était au départ l’internationalisme avec cette notion d’unité et de multiplicité. En d’autres mots, la diversité humaine doit être autant respectée que l’unité humaine, que l’une est le trésor de l’autre et que, par là même, les nations doivent continuer à exister avec leur culture, sans avoir la souveraineté absolue pour les problèmes communs de l’humanité. C’est une notion presque permanente en moi, puisque, adolescent, j’allais déjà vers ces idéologies universalistes, vers l’humanisme – j’étais formé par Montaigne, Montesquieu –, mais elle s’est vraiment enrichie à la lumière de l’ère planétaire et de la mondialisation.

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n ° 34 pages 16 à 21

LA PAIX EST-ELLE POSSIBLE ?

 

                                                                           Christian Roesch

 

Ce n’est pas par hasard que nous avons associé l’idée d’un dossier sur la paix avec la parution de ce numéro au moment de la fête de Noël et du changement d’année. Chacun espère des fêtes sereines et une nouvelle année moins belliqueuse.

Que cette association est trompeuse ! Au moment où j’écris, la guerre est active sur plusieurs fronts, en particulier au Moyen-Orient, et couve dans de multiples points du globe. La haine, l’invective font partie du message politique dans plusieurs pays dits civilisés.

La paix est-elle une utopie ?

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !

La paix n’est pas un cadeau de Noël qu’on reçoit dans un joli emballage. La paix se gagne pour ceux et par ceux qui cherchent à devenir meilleurs. C’est ainsi que j’entends : « aux hommes de bonne volonté ».

Quel rapport avec la paix entre les nations que nous espérons toujours ?

Celle-ci existe si rarement. Peut-on parler de paix lorsque le plus fort qui a gagné la guerre impose ses mesures au plus faible, vaincu ? Tôt ou tard, une nouvelle guerre succède à la précédente. Seuls diffèrent la forme, le lieu, les protagonistes.

Prenons en exemple la paix conclue entre  l’Allemagne et les Alliés par le traité de Versailles signé le 28 juin 1919.

  1. Ce traité signé contient des exigences très lourdes pour l’Allemagne qui le qualifie de « diktat ».
  2. Les frontières assez arbitraires (dont le couloir de Dantzig), le poids des sanctions économiques attisent la haine entre les pays européens.
  3. Si bien que le réarmement de l’Allemagne est mis sur pied par les nazis arrivés au pouvoir en 1933. Tous les pays européens se préparent à un nouveau conflit.

 4. La guerre est déclarée en 1939.

Cette paix – très relative – aura duré vingt ans. Sur fond de crise économique (1929), la situation engendrée par le Traité a révélé de nouvelles sources de conflits, d’antagonismes politiques, sociaux, religieux.

Finalement la paix des nations n’est que l’intervalle entre deux guerres.

Mais cette fausse paix n’est-elle pas à l’image de notre fonctionnement personnel passant aussi par ces quatre temps  ?

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 33 pages 28 et 29

LA LIBERTÉ POUR UN BOUDDHISTE

 

Vénérable Dagpo Rimpoché

Né en 1932 au Tibet, le vénérable  Dagpo Rimpoché a été reconnu par le XIIIe dalaï-lama comme la  réincarnation du très grand maître  Dagpo Lama Rimpoché.
Il donne des conférences et des  enseignements sur le bouddhisme  depuis 1978, et a fondé des centres  d’étude et de pratique dans de  nombreux pays d’Occident et d’Asie.   Son centre principal en Europe, l’institut Ganden Ling 1, qui se trouve  près de Paris, à Veneux-les-Sablons,  agit en collaboration avec l’association  Institut Guépèle et l’association  Entraide franco-tibétaine, à vocation  humanitaire et culturelle. Ces instituts ont pour but de  transmettre l’enseignement du  Bouddha à ceux qui le souhaitent, en France et à l’étranger, en leur  permettant de s’adonner à l’étude, à la réflexion et à la méditation.
1 www.gandenling.org

Eh bien, comme pour tout un chacun, cela évoque l’idée d’être  libre. Être libre de faire ce qu’on veut, comme on veut. Cela  implique-t-il qu’un être libre ferait tout et n’importe quoi, à sa  guise ?

Non, car l’être le plus libre qui soit ne pourra jamais faire que  ce qui est du domaine du possible, et faire n’importe quoi trahit  plus une soumission aux passions qu’une réelle liberté.
La liberté est avant tout intérieure, et elle est proportionnelle aux  capacités développées ou non. Il y a trois niveaux principaux.

LE TRAVAIL DE LIBÉRATION EST INTÉRIEUR

Le summum est la liberté qui va de pair avec l’état de bouddha.  Un bouddha, c’est quelqu’un qui a éliminé tous les défauts et  imperfections et qui a parachevé toutes les qualités. Un bouddha  est donc libre de faire ce qu’il veut. Et ce qu’il veut, c’est œuvrer  au bien d’autrui. C’est à cette fin qu’il a fait le nécessaire pour  unir la sagesse à “la méthode”, qui englobe les autres qualités,  dont la compassion et l’aspiration à la bouddhéité.

Grâce à l’omniscience et aux pouvoirs développés, et mû par sa  compassion totalement impartiale, un bouddha a une capacité  d’action spontanée et ininterrompue. Mais si les bouddhas ne  cessent de tendre des perches aux êtres, encore faut-il qu’eux  s’en saisissent pour, à leur tour, se libérer de la souffrance et  autres obstacles.

Tout être a le potentiel pour devenir bouddha, mais pour  parvenir à cette suprême liberté, chacun doit prendre ses  responsabilités et suivre soi-même la voie qui mène à l’éveil.  Les bouddhas et les maîtres montrent le chemin, mais le travail  de libération étant intérieur, il ne peut être accompli que par  l’intéressé. Cela se fait par étapes et jusqu’à un certain stade ;   la progression peut connaître des hauts et des bas.

DÉBARRASSÉS DE L’IGNORANCE,   NOUS SOMMES CAPABLES D’AGIR DE MANIÈRE PERTINENTE POUR SOI   ET POUR AUTRUI

Pour se mettre en sécurité, il faut se libérer du  samsara, ce qui constitue un niveau médian de  liberté. Être libéré du samsara, cela veut dire être  sorti du cycle des naissances et des morts prises  sans liberté, sous le pouvoir des karmas et surtout  des facteurs perturbateurs de l’esprit, notamment  de l’attachement, de l’aversion et de l’ignorance.

La liberté, ce n’est pas la liberté de faire n’importe quoi,
c’est le refus de faire ce qui est nuisible   (Alexandre Minkowski)

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 33 pages 58 à 59

LIBERTÉ DE LA PRESSE

LE « MÉDIATIQUE » N’EST PLUS DU JOURNALISME

Jean-Claude Guillebaud est écrivain et  journaliste. Grand reporter au quotidien Sud  Ouest en 1965, il rejoint Le Monde en 1972  grâce au prix Albert-Londres qui récompense  son professionnalisme. En 1989, il rejoint Le  Nouvel Observateur pour lequel il écrit des  chroniques. Président de Reporters sans  frontières, « arpenteur de terres et sondeur  d’âmes », il fait de la question de l’autocritique  des médias son cheval de bataille. Il refuse  le pessimisme contemporain, qu’il assimile  à une lâcheté. Il est possible de « réparer le  monde, dit-il, alors agissons ! ». Il est l’auteur  entre autres de Je n’ai plus peur et de La Foi qui reste parus aux éditions L’Iconoclaste

Cette fameuse hégémonie médiatique qui bouscule  — et parfois ruine — le fonctionnement de la  démocratie, n’est pas une calamité qu’il s’agirait de dénoncer infatigablement et vainement. C’est une  émergence nouvelle, qu’il faut, vaille que vaille, apprendre  à penser. Les médias seront toujours là demain, après- demain, et plus tard encore. Leur prêter servilement  allégeance est une capitulation bêtasse, mais les vitupérer  sur le mode dédaigneux n’a pas davantage de sens.

Ce qu’il faudrait plutôt favoriser, c’est une maîtrise  progressive, une mise à distance, un apprentissage  citoyen de cet « empire des médias » qui demeure, pour  l’instant encore, livré à ses pesanteurs déraisonnables.  Cette réappropriation implique un minimum de conceptualisation, de travail théorique. On ne  triomphe pas d’un phénomène déstabilisateur sans  l’avoir préalablement pensé. Or, il se trouve que ce  travail conceptuel est largement amorcé. Mais à un  niveau, trop discret, par une « société des clercs »  loin du grand public. Dans l’exil des colloques, des  laboratoires, des sciences humaines.

UNE NOUVELLE DISCIPLINE DU SAVOIR

Périodiquement, des institutions (universités,  départements de l’Unesco, sites Internet spécialisés)  donnent une assez bonne idée de cette réflexion  internationale. Philosophes, médiologues, sociologues,  spécialistes des sciences de la communication,  chercheurs : un savoir s’accumule bel et bien au sujet  des médias qu’il s’agit maintenant de vulgariser, au  bon sens du terme. Mais quelle sorte de savoir ? Parmi  toutes les analyses proposées, citons, à titre d’exemple,  celles de Daniel Bougnoux, professeur émérite de  sciences de la communication à l’université Stendhal  de Grenoble ou encore le philosophe Bernard Stiegler,  et son site personnel
« Ars Industrialis ».

Pour l’essentiel, l’un comme l’autre imputent au  progrès des « techniques médiatiques » quatre  basculements dans notre rapport au monde, quatre  grands « passages » collectifs. Du vertical à l’horizontal,  d’abord : en ouvrant grand angle sur le monde, les  médias ruinent les vieilles transcendances, y compris  celles de l’école et de l’État. Passage du stock au  flux, ensuite : la richesse et la culture se mesurent  dorénavant moins en termes de capital accumulé  qu’en capacité de circulation. Passage du contenu  aux relations, encore : ce n’est plus le contenu ou la  substance qui compte désormais mais la visibilité.  Passage enfin de l’hétéronomie à l’autonomie : les  médias tentent d’accomplir — jusqu’au point limite  de l’atomisation — cette (fausse) promesse de la  modernité : l’autonomie individuelle absolue.

Dans ce contexte, c’est la spécificité  radiophonique qu’il est intéressant d’interroger.  La radio hésite en effet entre deux vocations.  La première procède de l’instrument lui-même :  privilégier la parole, le mot, le concept et offrir,  face à l’image, contrepoids culturel du langage. La  radio, de ce point de vue, serait l’alliée objective de  l’écrit « raisonnable » contre l’émotivité du visuel.  Hélas, une station comme France Culture assume  quasiment seule cet ancrage nécessaire. L’autre  tropisme radiophonique obéit à des pesanteurs  inverses. Par son mode de fonctionnement, son  recrutement, son cousinage mondain, la radio  se vit parfois comme une sorte de télévision  privée d’images et donc, infériorisée, orpheline et  envieuse.

 La liberté implique la responsabilité, c’est d’ailleurs pourquoi   les hommes la redoutent tant   (George Bernard Shaw)

 

Pour lire l’article en entier REFLETS n° 33 pages 50 à 53

ÊTRE LIBRE UNE RÉVOLUTION INTÉRIEURE !

Après des études en lettres modernes, Jean-Luc Kopp, outre son métier d’enseignant auprès de jeunes en rupture scolaire, s’est consacré à la psychanalyse verbale, puis à la psychanalyse corporelle. Il est à ce jour le président de l’Institut français de psychanalyse corporelle, www.psychanalysecorporelle.org

Longtemps, j’ai cru que j’étais libre ; je me trompais et je ne le savais pas. Comme tout un chacun, je pensais qu’être libre consistait à se défaire de toute contrainte et à décider de sa vie. Subir un papa violent, autoritaire m’a très tôt conditionné à tout mettre en œuvre pour avoir le choix, ne sélectionner que ce qui me plaisait. Devenir professeur de lettres, puis psychanalyste verbal m’a convaincu que je contrôlais ma vie, que je parvenais enfin à exister, à obtenir une reconnaissance, de la valeur. Il est vrai que les élèves difficiles dont je m’occupais ainsi que mes patients m’obligeaient à ne rien laisser au hasard. J’avais beau être sur le qui-vive en permanence, pour autant, je cessais de m’identifier au personnage du « petit con » dans lequel mon père me cantonnait. Le choix professionnel me permettait de croire que n’avoir ni Dieu ni maître représentait le summum de la liberté.

Pourtant j’aidais de travers, j’aimais de travers, mais je l’ignorais. Deux événements déroutants m’ont ouvert les yeux. Le premier, alors que je saisissais l’un de mes élèves à la gorge parce qu’il me narguait en terrorisant les plus faibles, me  permit de voir défiler un à un tous les moments où mon père m’imposait ses débordements violents, ses humiliations verbales. Moi qui croyais m’être affranchi de ce despote familial, je lui ressemblais : contre mon gré, j’étais mu par la même violence intérieure qui m’avait blessé et que je refusais. Rude désillusion : mes études, mes préparations de cours étaient un leurre. Cette réalité scolaire particulière mettait au défi ma revendication de liberté et de maîtrise.

Un second tsunami me fut nécessaire : la naissance de mon fils Arnaud qui s’éteignit au bout de quinze jours. Je devais me soumettre à l’évidence : je ne contrôlais rien. Plus question de m’appuyer sur ma petite personne, sur mes prétendues qualités de prof ou de psy. Tout volait en éclats. Je n’étais plus rien.

À l’évidence, ces épreuves étaient nécessaires pour que je puisse enfin apercevoir combien, alors que je me pensais libre et autonome, j’étais esclave de mes croyances. Le choix était simple : me résigner et nourrir une révolte contre tout et tous. Ou consentir à ces événements non choisis, et peu à peu me laisser enseigner par eux. Je ne savais pas aimer, pas plus mon fils défunt que ma propre personne, ou autrui à travers mes élèves ou mes patients. Il me fallait apprendre à aimer ma fragilité, ma vulnérabilité. Faute de quoi, je me condamnais à entretenir la conviction que je n’étais pas aimé, que j’étais sans valeur.

Mon ascension intérieure, initiée par de fracassantes épreuves extérieures, se prolongea grâce à la découverte de la psychanalyse corporelle. Mon parcours en psychanalyse verbale m’avait conduit, en définitive, à me fuir, à éviter de me rencontrer en intimité ; cette autre forme de psychanalyse m’offrit enfin la grâce de rencontrer un petit Jean-Luc sacrément abîmé. Jusque-là, j’avais peur de la souffrance et je me contentais de me la représenter. Désormais, il s’agissait de la revivre, de la prendre à bras-le-corps, de la ressentir dans toute son horreur. Conversion du regard et du cœur exigée et garantie.

Accepter ce qui a été  constitue le seul acte de
liberté possible

 

Pour lire l’article en entier REFLETS n° 33 pages47 à 49

L’ARDENTE RECHERCHE DE LA LIBERTÉ

La liberté est. Elle a cela de commun avec Dieu qu’elle
exclut le pluriel
(Victor Hugo)

 

Père Philippe Dautais

Philippe Dautais, prêtre orthodoxe (Patriarcat de Roumanie) est le fondateur et co-responsable avec son épouse Elianthe du centre Sainte-Croix en Dordogne où il anime des sessions et retraites depuis trente-deux ans. Il enseigne notamment  une pratique de la voie spirituelle chrétienne dans l’héritage de la tradition philocalique et hésychaste.Délégué à l’œcuménisme pour la région Sud-Ouest par l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF), il est impliqué depuis dix-huit ans dans le dialogue inter-religieux. Il est l’auteur de : Le chemin de l’homme selon la Bible, aux éditions Desclée de Brouwer ; Si tu veux entrer dans la vie  et Eros et liberté, clés pour une mutation spirituelle, aux éditions Nouvelle Cité.
www.centresaintecroix.net

La question de la liberté a été de tout temps au centre de la réflexion des philosophes et de la tradition chrétienne. Le devenir de l’être humain s’articule autour de cette dimension axiale. Être en vie est une chose, devenir vivant en est une autre. Être riche de potentialités est une chose, les actualiser et les valoriser en est une autre. Être disposé à la relation est une chose, aimer en est une autre. Ce qui nous arrive est une chose, ce que nous en faisons en est une autre. Par notre liberté, nous sommes l’auteur de notre devenir, lequel n’est pas écrit d’avance. Chacun est porteur d’un élan vital qu’il peut ordonner vers la fraternité, vers un accomplissement ou le dilapider dans des dérivatifs illusoires ou pire mortifères. La liberté est cette possibilité de faire advenir à partir de ce qui est, de participer à l’élaboration de notre trajectoire existentielle. Elle qualifie chez l’être humain sa capacité de décision puis de transformation ainsi que sa possibilité de s’affranchir des conditionnements et des déterminismes. Selon la tradition spirituelle, nous ne sommes pas des êtres libres car nous sommes sous l’injonction de nos mémoires, de notre passé, sous l’influence des conditionnements socio-culturels et/ou religieux voire idéologiques, mais en capacité de nous libérer. La liberté n’est pas une réalité acquise, elle est en perspective. Pour saint Irénée de Lyon, au IIe siècle de notre ère, l’homme est, en vertu de sa liberté, responsable de sa destinée, « cause pour lui-même de son devenir », « artisan de son destin éternel » 1. Inachevé, incomplet, il est en voie d’humanisation.
1. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre IV, 4/3 et 19/1.

Les processus d’humanisation et de libération  vont de pair et s’appliquent sur deux registres : la  libération de l’emprise des conditionnements et  l’intégration consciente des énergies de vie.
Cette façon d’envisager la liberté est loin d’être  partagée par tous. La plupart des individus se  pensent libres. Au nom de la liberté, ils posent  des actes, engagent des processus, s’inscrivent  dans des spirales qui peuvent être mortifères. La  liberté est revendiquée et même érigée comme  une valeur absolue notamment par l’économie  libérale. Mais lorsque nous parlons de liberté, de  quoi parlons-nous ? Ne doit-on pas articuler la  liberté et la responsabilité, la liberté et la fraternité,  la liberté et la justice ou l’égalité ?

QU’APPELONS-NOUS LIBERTÉ ?

La liberté est une valeur fondamentale pour l’homme et pour les sociétés. Chaque être humain y aspire. Dans nos sociétés occidentales, elle s’affirme comme liberté d’expression, de  mouvement et fondamentalement comme liberté  de conscience. L’histoire a montré que cette liberté conquise de haute lutte est en adéquation avec le respect de la dignité humaine. Chacun doit être respecté dans sa liberté. Ce mot cependant recouvre plusieurs façons de la concevoir. Il est important de s’y arrêter pour sortir de certaines confusions voire d’illusions. Trois degrés de liberté peuvent être discernés :

La licence

Dans son usage courant, la liberté se confond  avec l’autonomie individualiste selon laquelle je peux faire ce que je veux, comme je veux, quand je veux, si je veux. Je peux gérer ma vie à ma guise en toute indépendance, donc je suis libre. La liberté est alors vécue comme l’expression de la volonté propre. Elle caractérise l’autonomie de  l’être biologique convertie en liberté du citoyen qui a des droits. « Le droit à », considéré comme  un dû, est la revendication première de l’individu.
On tend, dans nos sociétés occidentales, à tout ordonner à cette disposition, c’est dire au primat de l’individu sur la collectivité, est-ce à dire au primat de l’ego voire même de l’égocentrisme dont la vertu est de tout ramener au Moi triomphant ?

La liberté ne peut être dissociée du sens de la responsabilité

Dans la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948, il n’est fait mention  qu’une seule fois des devoirs, à l’article 29 :« L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité est possible. » Cette déclaration établit une égalité des droits qui est fondamentale pour que soient respectés chaque homme et chaque femme. Ces droits soulignent surtout ce  en quoi la société est au service de l’individu, le devoir de l’individu envers la société est noté  de manière elliptique. Cette déclaration a pour  vocation de favoriser « le vivre ensemble ». Or, le  quotidien nous montre que l’usage des libertés et  des droits peuvent s’y opposer : lorsqu’au nom de  la liberté d’expression, on se permet de bafouer  les valeurs de l’autre jusqu’au blasphème, nous  participons à la fragmentation de la société et  introduisons un caractère conflictuel contraire à  la construction du « vivre ensemble » ; lorsqu’au  nom de la liberté, on se permet d’exploiter l’autre,  d’asservir des populations à la production pour  une plus grande rentabilité, la liberté devient  contraire à la fraternité.

Pour lire l’article en entier REFLETS n° 33 pages 42 à 44