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CONCENTRATION DES MÉDIAS


par Alain Pamart

À la Libération, le paysage médiatique, essentiellement la presse écrite, s’est restructuré de fond en comble sur la base des directives élaborées par le comité de la Résistance. Une ordonnance du gouvernement provisoire a vite posé, comme socle intangible, la nécessité d’une mise en place de garanties efficaces, pour empêcher le risque de corruption et d’influence du capitalisme dans l’information. Cette période de post-Libération s’est doublée d’une émancipation accordée aux journalistes, leur offrant une totale liberté d’écriture, avec pour seule consigne de respecter la couleur politique et la ligne éditoriale du journal. Cette « nouvelle presse » voulait ainsi être débarrassée des intérêts privés et en corollaire, bannir toute possibilité de concentration. Vœu pieux ; rompant avec la promesse de la Libération, la libre concurrence est réinstaurée par l’État dès 1947.

Dans un premier temps, les tirages augmentent considérablement. Puis, dans les deux décennies de 1960 et 1970, la presse écrite se déploie pour répondre à la concurrence audiovisuelle en presse spécialisée. Cependant, cela n’endigue pas pour autant un fléchissement, puis une réelle décroissance du nombre d’éditions, surtout celles visant le grand public. Pour contrecarrer cette désaffection du lecteur, les lignes éditoriales se convertissent, choisissant des sujets en fonction de leur supposé potentiel d’audience et écornant quelque peu la déontologie journalistique. Sans oublier aussi un impératif laissé un peu sous le coude : l’équilibre des comptes.

Les décisionnaires encore issus principalement du monde journalistique doivent alors s’astreindre à comprimer les charges de dépenses de personnel, poste budgétaire le plus important. La ressource publicitaire, qui initialement n’avait qu’un caractère supplétif, devient de plus en plus cruciale, pour devenir peu à peu une clé de voûte de l’équilibre des comptes.

L’ARRIVÉE DE GRANDES ENTREPRISES REMODÈLE LE PAYSAGE COMPLET  DE LA PRESSE ÉCRITE

Deux coups de butoir atteignent ainsi la profession, celui d’une réduction quelquefois drastique du nombre de journalistes statutaires, et celui, plus insidieux, de l’encadrement du contenu des articles aux fins de flatter – ou tout au moins de ne pas fâcher – le lecteur. Ceci au détriment d’une fidélité des faits, d’une véracité trop dérangeante ou trop rude ou encore trop perméable à son libre arbitre. La précarité du secteur journalistique devient de plus en plus problématique. Autour de 2015, l’arrivée de grandes entreprises dans le secteur jusque-là réservé du journalistique remodèle le paysage complet de la presse écrite. L’appétit des grands meneurs d’industries trouve en effet dans ce secteur un élargissement de leur notoriété et de leur influence, sans négliger l’acquisition à très bon prix des organes de presse. Ces derniers, très rentables au cours de leurs premières années de parution, sont désormais en situation de réelle fragilité. La seule issue est l’arrivée d’une nouvelle source de financement.

90 % de l’information  est régie par des entreprises du CAC 40

Ces grands groupes industriels et financiers se sont graduellement et opportunément déployés. La mise en place d’une concentration des organes de presse en fait aujourd’hui les quasi seuls acteurs décisionnels du secteur. Il ne faut pas être devin pour énoncer cette évidence :  les magnats d’industrie ont pour priorité cardinale une entreprise rentable au mieux des potentialités du marché. La concurrence furieuse existant au niveau mondial leur sert d’atouts, au moins en partie légitimes, pour défendre une stricte discipline de gestion, d’autant plus contraignante qu’ils ont à la fois à consolider l’entreprise et à rémunérer « correctement » les actionnaires. Dans le contexte journalistique présent, arrimer à leur parc d’entreprises hautement rentables une activité qui, par nature, ne l’est plus, et de surcroît concurrencée par l’audiovisuel sous toutes ses formes, se révèle au premier abord une aberration économique.

Il s’ensuit qu’une raison majeure, autre que commerciale et financière, s’imbrique dans leurs desseins. Désirent-ils peser plus puissamment dans le débat public et devenir un partenaire incontournable des décisions et orientations politiques ou jouer avec les consciences, en muselant habilement – ou en manœuvrant subtilement – l’esprit critique du citoyen client, également électeur

 

Pour lire l’article en entier REFLETS n°35 pages 36 à 39

Correction des fausses notes

Conte d’autoroute

Par Christian Roesch

Mon épouse et moi sommes assis à une table dans le coffee-shop de cette aire d’autoroute. Pas très loin de l’endroit où les clients, après avoir mangé, rapportent leur plateau sale et le glissent dans un meuble prévu à cet effet.
Cela soulève un questionnement en moi : ils payent la nourriture, ici de qualité très moyenne, assez chère ; Ils mangent à même leur plateau, sans nappe, avec juste un coup d’éponge rapidement passé sur la table et encore ! Seulement si les clients précédents ont fait des saletés.
Je pense : minimum de personnel, maximum de bénéfices pour la société qui gère ce lieu.
Mon esprit vagabonde sur cette modalité admise par une espèce de consensus : c’est le consommateur qui paye et qui fait une partie du travail. Ainsi, cela économise à l’entreprise d’embaucher du personnel. Certainement le client accepte pensant qu’il paye moins cher. Comme pour la distribution de carburant. Or, je le dis, sur les aires d’autoroute, rien n’est moins cher, certainement pas le carburant ni aucune prestation.
C’est le même principe dans d’autres domaines. Les banques par exemple : c’est nous qui remplissons les bordereaux de chèque, les glissons dans des machines après avoir tapé différents messages, et en fin de compte, nous payons des sommes mensuelles importantes pour avoir notre argent en dépôt dans la banque.
Le vagabondage continue : c’est pareil pour les réservations de train, etc.
J’en suis là de mes réflexions quand une dame d’un certain âge rapporte son plateau. Elle ne sait pas, ou voit mal, comment le glisser dans le meuble. Elle essaie dans le sens de la longueur du plateau puis dans la largeur. Et l’ayant mal posé, il bascule et tombe, faisant voler en éclats le verre et l’assiette.  Toute penaude, elle cherche à réparer les dégâts sans savoir comment s’y prendre. Elle fait mine de ramasser les morceaux mais sent bien l’inutilité de prendre quelques bouts  d’assiette mêlés aux déchets de nourriture. Finalement une employée, alertée par le bruit, arrive avec un balai et une pelle pour nettoyer les dégâts.
Alors mon esprit, déjà bien parti au-delà de la pièce, redouble de considérations générales : comment cette dame qui a payé pour manger, parce qu’elle fait tomber son plateau en débarrassant la table, cherche-t-elle aussi à faire le ménage ?
Jusqu’où cela peut-il aller ?
Une employée est venue mais j’imagine un col blanc cravaté, l’air sévère, lui tendant le balai et la pelle, qu’aurait-elle fait ? J’aurais tendance à répondre : elle aurait nettoyé.
Par quel mécanisme nous soumettons-nous  à « l’autorité » même contre notre gré ?
Ne pas rapporter le plateau semble un geste d’incivilité. Mais où commence l’esclavage ?
Les dictatures sont toujours habiles à restreindre les libertés millimètre par millimètre et à augmenter les obligations de la même manière. « J’ai fait ce qu’on m’a demandé de faire » disent les bureaucrates qui ont contribué à la Shoa.
Dans mon élan, je décide de ne pas rapporter mon plateau  tout en continuant à délirer… Et si un jour les caméras, déjà présentes, me filment et que des sbires m’attendent à la sortie pour m’y obliger ? Et si ce refus est considéré comme un acte délinquant ? (il y a peut-être un panneau quelque part demandant de rapporter son plateau ?)
Ça continue à vagabonder : Et si dans un fichier central, j’étais, au bout de deux fois,  persona non grata interdit de coffee-shop ?
Au bout de trois fois, interdit de station-service sur autoroute ?
Un autre délit équivalent et là, je suis fiché comme mauvais citoyen. Mes activités internet surveillées.
Cinq délits, et je passe de la surveillance à la rééducation : programmes subliminaux dans mes écrans.
Six, et ma voiture est désactivée au-delà de cinq kilomètres de chez moi.
Sept, et l’accès aux transports en commun est restreint, internet réduit au minimum.
Huit, et le programme de rééducation active se met en marche. Des ondes visent mon domicile et agissent sur mon cerveau.
Neuf, et se rajoutent des neuroleptiques et autres nanoparticules chimiques dans l’eau potable.
Dix : programme d’élimination. Les ondes et les produits toxiques dans l’eau me suggèrent impérativement de me suicider.
Problème réglé. Proprement. Les acteurs du programme ont fait leur travail, rien que leur travail. Sans haine. Il s’appelle « Correction des fausses notes ».

Ce texte a été écrit en mai 2018.

Il m’apparaissait alors délirant, inutile, si bien que je l’ai oublié dans un repli de mon ordinateur.
Mais récemment, en partie à cause du coronavirus, ont été révélées des méthodes de gouvernance  en Chine qui dépassent de très loin la science-fiction de ce conte.
Imaginez 600 millions de caméras de surveillance pour 1,2 milliard d’habitants. Rien n’échappe à la surveillance numérique des mails, des publications, des faits et gestes de chacun.
Cracher par terre et le fichage commence. Mais ce n’est rien à côté du fait de tenir des propos défavorables à l’État, d’avoir des attitudes divergentes de la ligne du parti, ou de pratiquer une activité religieuse ou spirituelle. Vous êtes rapidement considéré comme ennemi de l’État et réduit à une résidence surveillée, voire à la disparition du jour au lendemain.
Ce pays est en train de réaliser l’exploit de neutraliser la personnalité (ce qui rend chacun différent) qui a mis des milliers d’années pour émerger. Il annihile l’esprit individuel, rendant ainsi caduque toute idée de transcendance. Le pouvoir politique et économique était déjà entre les mains des dirigeants du parti. Par le numérique, il accède au pouvoir suprême que n’avait pas réalisé le marxisme : inculquer la croyance dans le parti comme sauveur unique.
Jusqu’où, jusqu’à quand un tel pouvoir totalitaire (sur la totalité de la personne), hégémonique, peut-il aller ?

 

 

Informations à vendre

                                             Sophie Eustache

Sophie Eustache écrit dans la presse professionnelle (Industrie & Technologies), syndicale (La Nouvelle Vie ouvrière) et généraliste (Le Monde diplomatique). Elle est journaliste diplômée de l’Institut européen de journalisme, promotion « Yannick Bolloré ». Elle coanime, sur Fréquence Paris Plurielle, l’émission La suite au prochain numéro. En outre, elle a écrit un ouvrage pour les jeunes, Comment s’informer ?, éd. du Ricochet.

Les médias délivrent des informations selon une ligne éditoriale plus ou moins explicite ; l’information est-elle nécessairement partisane ?

Pour moi oui, une ligne éditoriale est forcément politique, surtout si on parle d’actualité générale. La presse généraliste parle d’économie, de projets de société. La vision est partisane mais pas partitaire, même s’ils ont tous une ligne politique. L’honnêteté intellectuelle voudrait que ce soit clairement dit, pour savoir d’où parlent les journalistes. À Médiapart, chaque journaliste publie une fiche de transparence où il parle de ses convictions politiques. Cela me paraît intéressant et mérite d’être discuté. Ce n’est pas le cas de beaucoup de journaux, comme Le Monde ou Libération, par exemple.

Cette ligne éditoriale n’est-elle pas soumise aussi aux diktats économiques ?

En fait, la concurrence économique entraîne une homogénéisation des grands journaux : ils se copient pour être sûrs de ne pas passer à côté d’une information. Par ailleurs, dans les années 2000, Le Monde est passé de la sociale démocratie au social libéralisme avec des cahiers thématiques : « Argent », « Entreprise », pour attirer aussi bien un lectorat qu’un capital économique, des investisseurs, des entrepreneurs. Le rachat du Monde par de grands actionnaires a été facilité par un positionnement de plus en plus favorable aux patrons, au libéralisme, à la flexibilité du marché du travail.

Dans votre livre, Bâtonner, vous semblez développer l’idée que les groupes de presse qui, petit à petit, ont racheté presque tous les titres, influent sur le contenu éditorial.

C’est certain. Il y a la pression économique conjoncturelle due aux crises avec Internet où, à part le Monde Diplomatique et le Canard Enchaîné, tous les journaux se sont mis à faire de l’info en continu. D’où une baisse de qualité et une homogénéisation. Les travaux de l’économiste Julia Cagé indiquent que 64 % de l’information sur Internet par les grands médias généralistes, c’est du copié-collé, prouvé par les algorithmes. Le rachat par les actionnaires devient une menace de censure directe. La plupart du temps, c’est implicite, il y a de l’autocensure chez les journalistes. Ils reprendront avec des pincettes ce qui passe par l’AFP, en essayant d’être factuels. Il peut aussi arriver qu’on censure pour ne pas perdre des revenus publicitaires. Ainsi Géo Mag n’a pas parlé de la collaboration de LVMH avec le nazisme, parce que c’est leur premier publicitaire. Tous ces enjeux économiques se croisent et sont néfastes pour les conditions de travail et la qualité de l’information.

Liez-vous la qualité de l’info aux conditions de travail ?

La plupart des journalistes font ce qu’ils peuvent ; ce n’est pas un problème de morale. Les conditions matérielles de travail offrent très peu de marges de manœuvre. Le Monde sort quelques affaires de temps en temps : les Panama Papers, Alexandre Benalla, quand elles ne menacent pas les intérêts de Xavier Niel. Ils s’attaquent à la morale des élites qui commettent des actes illégaux ; un article est donc possible, quand il ne s’attaque pas aux fondements du libéralisme. Sortir de telles affaires – qui font vendre – quand on travaille au Monde, rend supportable le métier en interne. Cela reste à l’intérieur d’un cadre. Le problème, c’est que ce cadre répond à des intérêts industriels privés. Ces intérêts politiques sont discutés collectivement. Le rapport de force n’est pas équilibré.

Qu’entendez-vous par intérêts privés ?

Dans les télécoms, les industriels dépendent des régulations de l’État français. Les conflits d’intérêts sont  très forts. En Allemagne, d’énormes groupes de presse sont possédés par des gens très riches, mais ils n’ont pas d’autres activités économiques dans d’autres secteurs industriels qui dépendraient des commandes de l’État. En France, Bouygues, SFR ou Free dépendent des régulations étatiques. Free – Xavier Niel (Le Monde) – utilise  l’infrastructure réseau d’Orange détenue par l’État. D’où l’intérêt de disposer de ce mastodonte de l’information au crédit important pour négocier avec les politiques. À Canal avec Vincent Bolloré, c’est toujours explicite : il censure, supprime des émissions sans hésiter. Cela a le mérite d’être clair. Les autres le font de manière plus subtile.

Bâtonner : action de copier-coller une dépêche fournie par une agence de presse en la remaniant à la marge.

Par cet ouvrage, Sophie Eustache montre que l’information est une marchandise comme les autres. Elle sert à vendre les journaux qui cherchent à vendre le plus d’espaces publicitaires possibles afin de rémunérer les actionnaires. L’information – et avec elle, les journalistes – est sujette à toutes les manipulations afin d’accroître sa productivité. Ceci dans une concurrence effrénée avec le numérique captant de plus en plus la publicité… et le pouvoir.

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 35 pages 40 à 43

Mensonge et vérité… sur les ondes

        Romain Dézèque

Romain Dézèque est journaliste radio depuis dix ans. Diplômé de l’EPJT (Tours), il réalise des reportages de terrain et présente également des journaux sur des radios nationales et régionales.

Les informations circulant de plus en plus vite par le numérique, les journalistes ont de moins en moins le temps de les vérifier et de les traiter sans parti pris. Comment faites-vous pour rester dans une certaine déontologie ?

La plupart des journalistes qui pratiquent le hard news (l’information quotidienne radio-TV-presse écrite-web) estiment qu’ils n’ont pas assez de temps pour approfondir leur sujet. Si cela a toujours existé, le phénomène semble accentué par la pression de nos modèles économiques, que ce soit pour les médias publics (baisse des dotations) ou privés (rentabilité plus faible). Nous devons donc faire autant, voire plus, avec moins de moyens, notamment humains.
Très concrètement, cela se traduit par la réalisation d’un sujet supplémentaire dans la journée. Réaliser deux sujets différents, parfois complexes, en l’espace de quelques heures, n’est pas chose aisée, même si nous avons été formés en ce sens. À cela s’ajoute parfois l’injonction dans le temps, où il faut sortir le sujet pour le lendemain, après quoi ce n’est plus d’actualité, ou pour « combler un trou », ce qui peut pousser certains à faire l’impasse sur des vérifications. Cela doit nous alerter. Quelles que soient les contraintes de temps, il est essentiel que nous traitions l’actualité dans une grande honnêteté intellectuelle ; Quels sont les faits ? Ai-je bien saisi l’enjeu de la situation ? Suis-je influencé par mes propres opinions ? De quelle manière interpréter le commentaire ou l’analyse subjective de mon interlocuteur ? En tant qu’auditeur, qu’est-ce qui me semble essentiel, superflu ? Je dois me poser ces questions, d’abord avec moi-même, car c’est un cheminement intellectuel, puis avec mes responsables et mes collègues si je n’obtiens pas de certitudes, c’est à dire m’assurer que je puisse présenter des arguments valables à une personne qui ne sera pas en accord avec la manière dont j’ai traité mon sujet. Cela demande une extrême concentration, une grande humilité (je ne suis qu’un messager), de l’ouverture d’esprit et une profonde rigueur intellectuelle.

Les réseaux sociaux sont devenus une sorte de média mettant en doute les autres plus traditionnels. Chacun peut y réagir instantanément. Comment vous adaptez-vous à ce nouveau phénomène ?

Ce sont des médias, donc des supports de diffusion d’une information. Seulement, à la différence de la TV, de la radio ou de la presse écrite, il n’y a quasiment aucun filtre. Chaque individu qui s’estime être en possession d’une information peut la diffuser. Là réside le danger, car on ne connaît pas les intentions réelles de la personne ni les conditions de la diffusion de ladite information. Cependant, ils sont aussi de formidables liens avec le public. À l’heure où les ventes de journaux baissent, où le nombre d’auditeurs et de téléspectateurs diminue, c’est plutôt positif. Ils sont aussi des outils de veille : je peux être alerté sur un événement en cours qui n’a pas encore été traité dans d’autres médias. À moi d’en vérifier la véracité. Les réseaux sociaux peuvent faire émerger des faits significatifs qui seraient restés sous les radars des médias traditionnels. Pour autant, le grand danger de ces réseaux réside dans la limite de leurs formats : c’est le règne du court, du « vite lu », du buzz. En raisonnant à l’extrême, on pourrait s’informer uniquement en faisant défiler nos écrans de smartphones sans ouvrir les liens. Ce n’est pas la faute des réseaux sociaux, mais de l’utilisation qui en est faite par paresse intellectuelle. Et ce mécanisme nous pousse à travailler nos titres d’articles de manière parfois perverse. Ils doivent être « aguicheurs » sans pour autant trahir la véracité des faits. De là peut naître une certaine frustration. Il faut être précis, concis, et donner envie.


Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 35 pages 55 à 57

La réforme des retraites : des moyens… et aussi un contenu

 

                            par Maxime Mocquant

Le projet phare du gouvernement autour de la réforme des retraites a provoqué en France une agitation avec la grève des transports SNCF et RATP la plus longue (plus de 45 jours), des manifestations dans toutes les grandes villes, des prises de positions politiques divergentes. Difficile de s’y retrouver. Les arguments fusent entre les pour et les contre. Cette réforme était inscrite dans les propositions du candidat Macron à la présidentielle. Celui-ci applique ce qu’il avait avancé. La réforme, touchant presque tout le monde, ne peut faire l’unanimité.

D’abord, pourquoi envisager de réformer les retraites ? D’après les statistiques du Conseil d’orientation des retraites, on comptait en 1960 quatre actifs pour un retraité. Aujourd’hui, nous en sommes à 1,7 pour un. L’estimation en 2050 est de 1,2 pour un. Précision donnée par cet organisme : un retraité sur dix aujourd’hui n’est pas financé, et ce sera un sur six en 2030 si rien n’est fait. C’est sur ce constat que s’appuie le gouvernement pour étayer sa réforme. Bien entendu, une part sensible des organisations professionnelles conteste ces chiffres.
Autre point hautement névralgique : le nombre de régimes spéciaux différents s’élève à 37 avec certains, bénéficiaires, et d’autres, en perte, qu’il faut subventionner. L’objectif du gouvernement est donc de rationaliser le tout pour faire un régime unique et universel. Il est donc facile de comprendre que ceux dont la caisse est bénéficiaire ne souhaitent pas partager leurs ressources. Sans parler des avantages de quelques régimes, permettant de partir plus tôt à la retraite, ou proposant un calcul plus avantageux que celui du régime général.
Ce calcul est basé sur le montant des trois derniers mois pour la fonction publique, des trois dernières années pour les marins par exemple, et des 25 meilleures années pour le régime général, pour ne citer que ces exemples. Par conséquent, en fonction du lieu où vous travaillez sur le territoire national, de l’entreprise dans laquelle vous êtes salarié, vous pouvez toucher une retraite différente, même si vous avez exercé le même métier. Et, bien entendu, si vous avez « voyagé » dans les différentes caisses de régimes spéciaux, là, le calcul devient incompréhensible, tellement compliqué que vous devez vous en remettre à la décision finale de vos organismes.

Avec le régime par points proposé par le gouvernement, chaque euro cotisé donnera le même nombre de points partout en France, et dans tous les secteurs d’activité. Et la détermination de la valeur du point sera confiée à un organisme spécial, auquel les partenaires sociaux seront associés. Le gouvernement, en vue de rendre le projet pérenne et équilibré budgétairement, a ajouté une clause, l’âge pivot à 64 ans, provoquant l’ire de la CFDT, favorable à la réforme par points mais sans âge pivot, cela prolongeant mécaniquement la date de départ à la retraite. Cherchant un consensus, le Premier ministre a suspendu cette dernière proposition, en justifiant, lors d’une conférence du financement des retraites, la garantie de la pérennité d’un système juste et solidaire.

L’objectif n’est pas de peser le pour et le contre des arguments que chacun avance. Ce qui nous intéresse ici, c’est de prendre du recul sur le sens de la retraite. Nous allons tous y arriver un jour, si ce n’est déjà fait. Cette période de la vie humaine est le troisième tiers de la vie, après l’âge de l’enfance, puis celui du travail. Bien entendu, il est primordial d’être rassuré sur les moyens dont nous disposerons à ce moment-là de la vie, et nous comprenons que cette réforme soit menée de telle façon à assurer à chacun une juste rétribution, mais aussi un départ plus ou moins rapide à la retraite en fonction du métier plus ou moins pénible ; il existe des statistiques sur la durée de vie en fonction des métiers, et donc de la pénibilité. Cependant, personne ne parle réellement de cette période. Que représente-t-elle ? Qu’est-ce qui s’y joue ?

Une autre façon de vivre sa retraite

Beaucoup y arrivent en étant fatigués, physiquement ou intellectuellement, selon le métier exercé pendant plus de 40 ans. Cet âge est alors perçu comme une certaine libération : « Maintenant, nous n’aurons plus d’obligations ; nous pourrons nous lever quand nous le souhaitons ; enfin la liberté ! »  Tout ceci, avec la sensation qu’il reste encore quelques « bonnes années » à vivre avant l’âge de la vieillesse, synonyme de toutes sortes de pertes, comme l’autonomie ou la santé. La période de la retraite « en bonne santé » est calée entre la vie dite active et la vieillesse. Alors profitons-en, tant qu’il en est encore temps !

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 35 pages 6 à 8

DONNER DE L’ESPOIR EN ZONE DE GUERRE

                                                              Elise Boghossian


Dès les premières secondes de la rencontre, je sais que j’ai affaire à une grande dame. Elle a des yeux empreints de douceur, un front qui montre sa détermination. Tout au long de l’entretien, je suis touchée par sa capacité à recevoir les souffrances humaines. Élise Boghossian, acupunctrice, est la fondatrice de l’O.N.G. EliseCare dont la vocation première est d’apporter une aide médicale d’urgence aux populations civiles vivant en zone de conflit. Mais c’est surtout une aide psychologique qu’elle apporte aux survivants ; je dirais même une aide d’amour. Elle rencontre et soutient femmes et enfants qui ne sont « plus rien ». Depuis 2002, une semaine par mois, laissant sa famille, elle part dans les endroits dangereux d’Irak et de Syrie. Quelle foi humble et puissante en l’humanité !

Votre histoire personnelle vous a-t-elle motivée pour partir soigner en zone de guerre au Moyen-Orient ?

Au début, je ne faisais aucun lien. C’était un appel, une envie d’être là où les gens n’ont pas notre chance, où les femmes qui élèvent leurs enfants n’ont pas les facilités que j’ai ici. J’ai eu envie d’aider les oubliés et les miséreux qu’on enterre dans une indifférence scandaleuse. C’est plus tard que j’ai fait le lien avec ma propre histoire et les terribles injustices qu’a vécues ma communauté en tant que minorité religieuse.  Aujourd’hui, je me sens encore plus engagée, et je consacre tout mon temps à ces missions. Cela fait partie de ma vie et de mon quotidien.

Quelle qualité demande une telle action ?

L’empathie. La misère, la famine, le manque d’eau, la guerre, nous savons tous que ça existe. C’est la capacité à se mettre à la place de l’autre qui conditionne notre passage à l’acte. C’est une valeur importante lorsque l’on veut s’engager.

Quand vous vous rendez dans des pays en guerre, avez-vous peur de ne pas revenir ?

Je sais toujours que je vais revenir parce que j’ai ma famille ici. C’est très important d’avoir un ancrage, parce que le doute est là en permanence, ce sentiment d’écrasement que, quoi que nous fassions, quels que soient l’énergie et l’investissement que nous mettons dans nos actions, la misère, l’injustice, la guerre sont là, et les victimes aussi.

Arrivez-vous à soigner en profondeur ces femmes que vous appelez « esclaves sexuelles » et qui sont traumatisées ?

Est-ce que l’on guérit vraiment d’un traumatisme ? Est ce héréditaire ? Comment vivre avec ? Ces femmes sont victimes de trafics sexuels, de tortures, d’humiliations ; elles ont perdu leur famille et leur honneur, avec le risque en plus de se retrouver enceintes. « Réparer » les mutilations sexuelles, assurer les suivis de grossesse ou les thérapies, cela suffit-il ?
Où l’action humanitaire s’arrête-t-elle ? Quoi qu’on fasse, ces femmes ne retrouveront pas leur village ni les membres de leur famille. C’est la même chose pour les enfants soldats, embrigadés, enrôlés et entraînés à tuer, parfois des membres de leur propre communauté. Ces enfants ont dû faire des actes horribles pour ne pas subir le même sort.
À un moment donné, sous l’effet des mauvais traitements et de la drogue qu’on leur administre, ils n’ont plus conscience ni de leur corps ni de qui ils sont, et ils passent à l’acte avec ce permis de tuer qui lève toutes les inhibitions. Ces enfants sont porteurs de tels traumatismes que nous nous demandons s’ils pourront un jour se reconstruire selon les codes dictés par la société pour devenir demain des citoyens normaux. Ce sont des questions pour lesquelles nous n’avons pas totalement les réponses parce qu’il faudrait les suivre jusqu’à l’âge adulte.
Cependant, lorsque de tels enfants arrivent à retourner à l’école, à retrouver un lien de confiance avec un adulte, ou lorsque des jeunes femmes arrivent à s’occuper de leur bébé ou à retrouver des membres de leur communauté, ce sont des indicateurs positifs de la vie qui reprend, mais sur un gouffre que nous ne serons jamais capables de combler. Plusieurs générations sont parfois nécessaires pour réparer cela. Et nous devons, en tant qu’humanitaires, accepter nos limites. Définir la limite et décider du moment où un soin ou un accompagnement s’arrête. Notre rôle pourrait se résumer à stimuler le processus de la résilience.

Vous avez des équipes qui gèrent ce processus ?

Oui, nous avons créé, il y a un an, le programme Paix et Résilience pour les enfants soldats. Au départ, c’était pour les enfants victimes de tortures et de violences. C’était aussi une manière de prévenir le terrorisme, parce qu’aujourd’hui on parle de prévention de la radicalisation ; nous n’en sommes pas là. Nous sommes plus en amont par rapport à ce qui conduit à un comportement violent, issu des discours haineux transmis aux enfants comme des graines plantées dans leur esprit. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, cela conditionne une telle haine que toute la personne est habitée par l’envie de tuer ou de venger au point d’aboutir à un acte à caractère terroriste. Nous soignons des quantités d’enfants de terroristes. Nous ne les considérons pas comme tels, mais comme des enfants. Jusqu’à un certain âge, ils ont un cerveau très immature, élastique, malléable, adaptable, ce qui constitue une brèche où nous pouvons agir en détricotant ce processus de violence.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n°34 pages 69 à 75