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De la psychanalyse à la psychanalyse corporelle

Interview de Daniela Litoiu
Reconquérir la plénitude de son être par le corps

Daniela Litoiu est psychanalyste et consultante, co-fondatrice de la Société de Psychanalyse Active Intégrative puis d’Intégralis, un institut de formation continue et de conseil pour les métiers de l’accompagnement et de la relation d’aide et du mal-être au travail. En 2014, elle rencontre Bernard Montaud et découvre la psychanalyse corporelle.

Quel a été votre itinéraire pour devenir psychanalyste ?

Depuis toute petite, je suis une passionnée de l’âme humaine. Du plus loin que je me souvienne, j’ai eu envie de sonder l’intériorité humaine, la mienne en toute première. Vers l’âge de 27 ans, un incident m’a fait découvrir qu’il y avait en moi une sorte de terra incognita : j’ai avalé accidentellement une quantité importante de marijuana qui m’a plongée dans un bad trip. Cela s’est fini dans le coma à l’hôpital et sans avoir aucune idée de ce que j’avais avalé. Mais cette expérience a déclenché chez moi un questionnement profond : qu’est-ce que j’apercevais ? D’où cela venait-il ? Comment était-il possible d’être traversée par des terreurs aussi profondes ? J’étais convaincue que le produit n’était pas le seul responsable. Cela a éveillé ma curiosité et mon intérêt pour la psychanalyse. Très vite, j’ai senti que je voulais faire ce métier, et donc je me suis mise en route pour chercher une formation de psychanalyste. Acceptée dans plusieurs écoles malgré mon jeune âge, j’ai finalement choisi une école de synthèse de plusieurs courants psychanalytiques, celle de la psychanalyse active. Mon passé dans un pays totalitaire communiste – j’ai grandi en Roumanie – m’a toujours éloignée des courants de type « pensée unique » historique. J’ai été naturellement attirée par un courant qui faisait une synthèse et qui n’était pas dogmatique. La dimension émotionnelle me semblait aussi essentielle, et par extension la dimension corporelle.

Qu’est-ce qui a prévalu dans votre recherche : le besoin de formation ou de réponses à votre quête personnelle ?

Névrotiquement, comme diraient les freudiens, ou traumatiquement, comme diraient les psychanalystes corporels, je dois passer par la formation pour m’octroyer le droit de m’occuper de moi. Donc à l’époque, je devais combiner les deux, c’est-à-dire transformer très rapidement l’analyse en analyse didactique. Cela m’a conduite à accéder très jeune au titre de psychanalyste.

Qu’est-ce qui vous conduit à créer votre propre forme de psychanalyse ?

L’école dans laquelle j’ai été formée perd son fondateur, Nicolas Cugnot, et, quelques années plus tard, elle vit une crise qui la conduit à une scission. Devenue alors formatrice, je me retrouve avec quelques personnes, dont j’assure la formation, qui souhaitent continuer l’aventure avec moi. Ensemble avec Sandrine Rivière, ma première élève, nous fondons la psychanalyse active intégrative. Il nous paraît alors essentiel de poursuivre la recherche, car nous sentons qu’il existe des manques dans notre parcours. C’est ainsi que nous introduisons une forme de médiation par le corps.

Quels nouveaux outils avez-vous utilisés ?

Deux outils principalement, et nous avons affiné les anciens : tout d’abord, l’utilisation du dessin dans la cure d’adulte a ouvert l’accès vers l’histoire du sujet pour des personnes très clivées, qui n’avaient quasiment pas de souvenirs, qui associaient très peu, qui avaient de grandes difficultés à parler d’elles. Par l’intermédiaire de cet outil très simple, elles avaient accès plus rapidement à leur monde intérieur. Puis, la découverte de la Gestalt thérapie analytique, à laquelle je me suis formée également, nous a conduites à introduire un autre outil : les mises en situation. Elles permettent de représenter en 3D le conflit intérieur pour favoriser la prise de conscience des forces en présence et ainsi mettre en mouvement dans l’intériorité du sujet quelque chose qui était jusqu’alors bloqué. Elles permettent aussi l’intégration d’une certaine dimension corporelle. Cependant, avec notre pratique de l’époque, nous nous trouvons dans une impasse. Nous sentons que le corps peut révéler une histoire plus lointaine et nous cherchons comment faire…  Je m’intéresse alors à la psychosomatique, je lis, je fais des stages, je cherche… Jusqu’au jour où j’assiste à une séance de psychanalyse corporelle. Je suis assise, heureusement ! J’ai un vrai choc, je sens que c’est ça que nous cherchons et que cela existe déjà sous une forme extrêmement aboutie !

Pour lire l’article en entier REFLETS n° 37 pages 32 à 35

REGARDER LE MONDE AVEC LES YEUX OUVERTS

Interview de Yann Arthus-Bertrand

Yann Arthus-Bertrand © Quentin Jumeaucourt

Photographe, reporter, réalisateur et écologiste, Yann Arthus-Bertrand, à travers ses livres et ses films, nous invite à prendre conscience de la beauté de notre planète et à l’urgence de la préserver. À travers les images et les mots, il met chacun de nous devant sa responsabilité de l’avenir de la Terre. Sa fondation, GoodPlanet, créée en 2005, montre que chacun a un rôle à jouer, a le pouvoir et le devoir d’agir et de se mobiliser. Lui-même a mis en place « Action Carbone » pour limiter l’impact de ses propres activités sur le climat. Il est un fervent défenseur du développement durable.
www.yannarthusbertrand.org
www.goodplanet.org

Au départ, qu’est-ce qui a porté votre intérêt sur les animaux ?

J’ai découvert ma passion pour la nature quand j’avais entre 20 et 30 ans. À cette époque, je suis tombé amoureux de la mère de mon meilleur ami et j’ai vécu avec elle durant une dizaine d’années. Elle avait une grande propriété, et ensemble nous avons créé une réserve zoologique. C’était la grande époque de Thoiry, des émissions de François de La Grange. J’avais beaucoup d’animaux apprivoisés, que des personnes avaient élevés et qu’ils me donnaient. À cette époque-là, il était possible d’avoir toutes sortes d’animaux chez soi, comme une panthère. Mon idole, c’était Jane Goodall que je ne connaissais pas. Aujourd’hui nous sommes très amis et elle est au conseil d’administration de ma fondation. J’avais des chimpanzés et son livre Les chimpanzés et moi m’avait fasciné. Puis je suis parti au Kenya avec ma nouvelle femme. Je rêvais d’être scientifique et d’étudier les animaux sur le terrain comme Jane Goodall. À cette époque, il était possible de passer un doctorat ou une thèse sans avoir aucun diplôme. J’ai trouvé un directeur de thèse et nous sommes tous deux partis étudier le comportement des lions dans la réserve naturelle du Masai Mara. J’y ai construit ma maison et je gagnais ma vie en étant pilote de montgolfière. C’était la vie de rêve. Les lions que j’étudiais vivaient à un kilomètre de là où j’habitais. J’ai passé trois ans formidables. J’ai décidé ensuite de ne pas soutenir la thèse et de devenir photographe. Ce sont vraiment les lions qui m’ont appris la photographie, la beauté, la patience, et grâce à la montgolfière, j’ai découvert la photographie aérienne et son importance. Rentré en France, je suis devenu photographe spécialisé dans la nature et dans l’aérien. Ainsi a débuté le grand travail sur La Terre vue du ciel qui a changé ma vie. Contrairement à aujourd’hui, la photographie aérienne était très exclusive à cette époque. J’ai découvert que c’était important de montrer le monde de cette façon.

Vous étiez le pionnier dans ce domaine.

Beaucoup de gens le faisaient, mais différemment. J’étais pionnier dans le sens où j’ai fait un très gros travail pendant dix ans en ne faisant que cela.

Dans les films que vous avez réalisés, on sent une progression dans votre perception de l’humanité. Chaque film est-il pour vous une nouvelle expérience de vie ?

Non, mais de toute façon, être écolo, c’est aimer la vie et aimer la vie, c’est aimer les animaux, les gens. Dans les années 1990, une panne d’hélicoptère dans un tout petit village m’a permis de parler à des agriculteurs de subsistance. Ils ne vendaient rien, mais travaillaient tous les jours comme un sacrifice quotidien pour nourrir leur famille. Ils avaient peur de tomber malades et de ne plus pouvoir le faire, peur d’être loin de tout, peur de la météo. Ils n’avaient pas d’éducation. J’ai passé trois jours formidables avec eux ; ils m’ont ouvert leur cœur. Je me suis aperçu alors que mon travail manquait de témoignages. J’ai envoyé six personnes autour du monde faire des vidéos en posant à tous les mêmes questions sur le sens de la vie. Cela a donné lieu au projet Six milliards d’autres qui s’est tenu au Grand Palais et qui a été un gros succès. Écouter le cœur des gens était très important dans mon travail. Ensuite, il y a eu le film Human, un de mes films préférés qui a été mis en ligne. Trois heures dix dédiées à la beauté du monde, parce que la beauté des êtres fait partie de la beauté du monde, la beauté des paroles, la beauté du pardon, la beauté de l’amour. Il est probable que cette beauté-là m’intéresse encore plus que celle des paysages.

Vous parlez de devenir meilleur. Cette beauté n’est-elle pas un miroir ? N’est-ce pas vous qui êtes devenu plus aimant ?

Oui, bien sûr. Vieillir, c’est grandir. J’étais un gosse très égocentrique. Quand on est indépendant, on veut réussir, on ne parle que de soi, c’est quelque chose que je dois combattre. Je suis en admiration devant les gens qui agissent. Les modèles, pour moi, ce sont tous ceux qui sont bénévoles dans les milieux associatifs. Sans rien dire, ils aident les autres de façon naturelle. Je pense qu’agir rend heureux. J’essaie d’aider une bonne sœur qui s’occupe d’autistes à Brazzaville et une autre qui vient en aide aux réfugiés installés porte de la Chapelle à Paris. Cela me rend encore plus heureux que tout ce que je fais. Nous vivons dans une espèce de banalité du mal : manger de la viande industrielle, ce n’est pas bon, nous le faisons quand même ; prendre l’avion, ce n’est pas bien, nous le faisons quand même ; acheter en supermarché des produits recouverts de plastique, ce n’est pas grave, tout le monde fait pareil. Il faut revenir à une radicalisation du bien. Si on est écolo, il s’agit de bien faire les choses dans sa zone d’influence. Les gens que j’admire autour de moi sont ceux qui aident les autres. Ma grand-tante, âgée de cent-deux ans, vit dans un EHPAD, où ce n’est pas drôle. La dernière fois que je l’ai vue, je lui ai demandé comment elle faisait pour avoir l’air si heureux. Elle m’a répondu : « Ce n’est pas difficile, je ne pense pas à moi, je pense aux autres. »

Le concret pour vous, c’est la fondation GoodPlanet ?

Oui, mais ce sont aussi mes films. Nous sommes en train de faire la suite de Home, Legacy, qui sortira cet hiver à la télévision, dans lequel j’essaie de dire la vérité, d’être sincère, de regarder le monde avec les yeux ouverts. Aujourd’hui, nous vivons dans un déni complet. Sommes-nous capables de vivre une décroissance ? Est-ce possible ? Le courage et la vérité, c’est un peu le sous-titre du film.

« Notre film WOMAN est disponible sur internet et je suis heureux que tout le monde puisse le découvrir de chez soi » dit Yann Arthus Bertrand.
Co-réalisé avec Anastasia Mikova pour la journée des droits des femmes en mars 2020 ce film a été perturbé par le Covid-19.Il est ressorti en salles dès la réouverture des cinémas en France. Maintenant il est disponible en VOD sur OrangeCanal +TF1FilmoTVUniversCiné et tous les services de VOD des différentes box (Bouygues, SFR, etc). A lire également le livre du film paru aux éditions de la Martinière en vente en librairie.

 

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 37 pages 18 à 23

Police et racisme

 

                                                                Par Christian Roesch

Quel est le point commun entre les affaires George Floyd et Adama Traoré ?

Le 25 mai 2020 à Minneapolis, dans le Minnesota aux États-Unis, une personne est assassinée par les policiers qui l’ont interpellée. L’un d’eux l’étrangle avec son genou lors d’un plaquage ventral. Grâce aux caméras de vidéosurveillance, et surtout aux deux films réalisés par des passants choqués par le comportement des policiers, nous connaissons le déroulement des faits. Les quatre policiers étaient également équipés de caméras d’intervention, mais les images n’ont pas été diffusées.
Dès le lendemain, des manifestations contre le racisme au sein de la police éclatent à Minneapolis, puis dans de nombreuses villes, dont Washington devant le Capitole. Les réactions violentes des forces de l’ordre provoquent des échauffourées, parfois des émeutes, accompagnées d’incendies, de pillages, de destructions. Le président des USA est exfiltré vers le bunker sous-terrain…
« I can’t breathe » (Je ne peux pas respirer) est le message le plus repris sur les pancartes brandies. Tout un symbole !
Le mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs compte) né en 2003 pour des faits identiques est fortement présent, mais dans les cortèges se côtoient indistinctement Noirs et Blancs, écœurés par l’attitude de la police.

Dans de nombreuses villes du monde, des manifestations protestataires sont organisées. En France, elles reprennent le thème du racisme policier, en particulier sous l’égide de la sœur d’Adama Traoré. Ce dernier est décédé à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise) en juillet 2016, suite à une course-poursuite avec les gendarmes conduisant à son arrestation. Adama s’était enfui puis fait rattraper. Les circonstances de sa mort et le rôle du plaquage ventral laissaient beaucoup d’incertitudes.

Assa Traoré, sa sœur, était à l’origine des demandes d’explication sur son décès, estimant qu’il s’agissait d’une bavure policière. Soutenue par un collectif, elle crée le comité Vérité et Justice pour Adama. De fil en aiguille, elle devient une leader dans la lutte contre le racisme policier.
Le 2 juin 2020, le comité organise un rassemblement devant le tribunal judiciaire de Paris en réaction à l’expertise médicale qui, trois jours plus tôt, écartait la responsabilité des gendarmes.
La manifestation se confond avec les protestations consécutives à la mort de George Floyd. Elle rassemble entre 20 et 50 000 personnes. D’autres manifestations dans les grandes villes ont lieu dans les jours qui suivent.

Peut-on en conclure que la police (ou la gendarmerie) est raciste en France ?

La police, comme les autres institutions, reflète la société. Elle est à l’image de la population comme la représentation parlementaire. La violence policière est le reflet de la violence de notre société. Celle-ci dépense davantage pour se prémunir contre ce qu’elle considère comme des parias que pour aider à l’intégration. La violence première est de ne pas proposer des conditions de réussite sociale à une partie de sa population : les jeunes déshérités, les migrants, les exclus économiques… Ne pas pouvoir travailler convenablement, donc ne pas pouvoir fonder une famille ni accéder à un niveau de vie décent provoquent au-dehors un sentiment d’exclusion et au-dedans la négation de l’ego. Il est insupportable de ne pouvoir réussir au moins « comme tout le monde ». Puisque la réussite légale est  inaccessible, il reste la réussite illégale. La porte est franchie pour tous les commerces de rechange : drogue, vol, prostitution… L’illégalité se passe de la moralité. Essayer de l’empêcher, c’est comme essayer d’empêcher un fleuve d’aller vers le bas.
Plus la lutte contre la délinquance augmente ses moyens, plus celle-ci s’organise en conséquence. Plus la violence institutionnelle augmente, plus la violence des gangs augmente. Il y a quelques années, un ministre de l’Intérieur voulait « terroriser les terroristes ». Résultat : c‘est la population qui est la plus terrorisée, avec  certains quartiers devenant des zones de non-droit contrôlées par des bandes organisées.

Comment ces bandes se constituent-elles ?

Elles s’agglomèrent sur des critères de ressemblance : mêmes problèmes, mais aussi même origine, même culture : être au moins compris par ses semblables. Ne nous leurrons pas : le commerce illégal quel qu’il soit est soumis aux mêmes règles que le commerce légal, c’est-à-dire selon le modèle de notre société : nécessité de croître, d’avoir du personnel corvéable, de thésauriser, d’investir, de rentabiliser, etc.
Les moyens sont plus extrêmes ; les fins sont les mêmes !
Le monde légal condamne ces groupes à juste titre, mais au passage se développe l’idée de racisme, quand un groupe social différent n’entre pas dans la norme sociale. Alors si en plus l’illégalité fait concurrence à la légalité, la cause est entendue.

D’où provient le fait que nous n’aimons pas ce qui est différent et qui nous paraît violent ? Nous n’aimons pas nos propres zones d’ombre. Nous nous complaisons dans le rôle de victime. Nous refusons de voir le bourreau en nous que nous légitimons inconsciemment en pensant qu’il ne fait que défendre la victime que nous sommes. D’où notre ambiguïté par rapport à la police. Nous sommes victimes et bourreau du mal que nous nous infligeons et que nous exerçons sur les autres. Alors nous n’aimons pas les zones d’ombre chez les autres. Nous aimons les personnes différentes qui ont réussi leur intégration et adopté les valeurs de notre société. Yannick Noah, Omar Sy, Kylian Mbappé font partie des personnages préférés des Français.

Y a-t-il une solution au racisme, dans la police ou ailleurs ?

On ne peut pas changer le reflet du miroir sans changer le modèle :

  • en nous : en apprenant à connaître nos zones d’ombre et à les aimer ;
  • dans la société : la véritable solution est dans la volonté d’intégration. Elle passe par la possibilité de réussite sociale, en mettant les moyens dans l’éducation, le travail, le logement, les rencontres qui permettent de devenir quelqu’un de respectable à ses propres yeux.

La police est le reflet des choix présents et passés. Les choix à venir feront la police de demain.

L’incroyable expédition à Huntsville

Céline Thomi est présidente de l’association suisse Les Roses Rouges Sur le Bitume depuis sa création en avril 2018. Elle est engagée dans l’école Artas depuis dix ans. Mariée et maman de deux enfants, elle travaille comme formatrice en entreprise, spécialisée en gestion, management et développement personnel. 

Quarante Français en route pour la prison de Wynne Unit

Ce voyage à Huntsville au Texas est un rêve, une idée folle partagée par Roger McGowen à son vieil ami Bernard Montaud. L’an passé, lorsque Bernard demande à Roger ce dont il rêve pour la suite de ses actions au sein de la prison, il annonce en contemplant la salle des visites : « Que dans un an cette salle soit remplie de Français ! »  Mais qui aurait pu imaginer que quarante personnes allaient parcourir 9 000 km pour aller à Huntsville, destination touristique pas très à la mode ? Qui aurait parié qu’un groupe de Français, âgés de vingt à quatre-vingts ans, aurait affronté vingt-quatre heures de voyage pour aller s’asseoir au parloir d’une prison texane ? Quelle logique aurait pu affirmer que des hommes et des femmes, pas toujours habiles avec la langue anglaise, s’engageraient à effectuer trois visites de quatre heures chacune ? Il y a fort à parier que c’est la somme de tous les impossibles que nous avons dépassés qui ont fait de ce voyage une expérience si particulière.

Première rencontre…

Comment vous raconter cette aventure sans commencer par les visites ? Après avoir franchi la distance physique nous séparant de nos correspondants, un tout autre obstacle nous attend. Arrivés à Huntsville jeudi très tard dans la nuit, épuisés par douze heures de retard, le ciel avait jugé bon de tester notre motivation à entreprendre ce voyage ! Dès le vendredi matin, nous sommes saturés de questions, pétrifiés par nos craintes. Les premières visites auront lieu le lendemain matin. Allons-nous nous comprendre ? Qu’allons-nous partager durant quatre heures ? Comment ne pas passer à côté de cette rencontre que nous avons tellement espérée ? Mais surtout comment se retrouver face à un voleur, un dealer, un assassin, sans peur ni jugement ? À force d’interrogations surgissent des réponses. Tenter la rencontre avec un prisonnier, c’est en premier lieu identifier le rempart qui nous empêche de percevoir l’autre et la beauté de son être. Ce mur sera propre à chacun de nous, taillé sur mesure par nos projections personnelles. Ah, si vous nous aviez vus ! Apeurés par les contrôles de sécurité et la virulence des gardiens, inquiets de l’expérience qui nous attend, nous menons une guerre secrète dans nos poitrines pour fissurer le mur qui nous maintiendrait dans une douloureuse distance. Et allez savoir pourquoi, nous nous retrouvons peu à peu plongés dans une prison de  « bisounours ». Une chaleur imprègne nos échanges avec les gardiens de la prison. Le directeur passe auprès de nous pour nous guider, nous qui avons l’air si perdus. Nous arrivons les uns après les autres auprès de notre correspondant dans la grande salle des visites. Très rapidement, il est difficile de nous entendre dans cette pièce à présent pleine à craquer. Mais nos regards et notre présence suffisent pour que nos cœurs emplis de tolérance et de miséricorde soient en fête. Ce moment n’est que le premier pas dans un séjour qui nous conduira vers des niveaux de rencontres de plus en plus intenses.

L’importance des familles des détenus

Le lendemain, un grand rassemblement avec les familles des détenus est organisé. Nous pouvons compter sur le soutien de Veronica Rodrigues Rojas, la sœur de l’un de nos correspondants, entourée de sa famille et de ses amis, ainsi que celui du pasteur Lonnie et du prêtre de la ville. Après avoir rencontré nos amis en prison, il nous faut à présent témoigner à leurs pères, mères, conjoints et enfants présents autour de nous l’importance qu’ils ont dans nos vies. Comme un remède à la honte que ressentent ces familles à cause de l’incarcération de l’un des leurs, comme une main tendue pour que la première des réinsertions soit possible : retourner dans le monde libre auprès d’une famille qui ne vous aura pas définitivement tourné le dos. À cette occasion, Roger nous adresse un message grâce à un enregistrement audio : « Vous représentez le futur, ce qui signifie sortir de sa zone de confort pour participer aux changements qui vont remodeler la façon dont le monde voit et perçoit les prisons et les prisonniers. […] Il est incontestable qu’une personne ne peut se résumer au pire crime qu’elle a commis. C’est ici que vous intervenez avec ce que vous faites, et avez déjà fait et continuerez à faire : donner à ces hommes l’espoir, la dignité et l’estime de soi. […] Merci à tous les membres des familles qui sont venus. Vous êtes les plus importants de nous tous. C’est vers vous dans ce monde que ces hommes reviendront, et vous êtes en première ligne dans cette guerre. […] Après cette rencontre, vous ne serez plus jamais seuls ! Nous sommes une famille maintenant. »

Le nouveau se crée, ici, maintenant : des repas mensuels entre les proches des prisonniers se mettent en place au Texas. Cette journée marque un tournant dans nos actions au sein de l’association Les Roses Rouges Sur le Bitume. Et ce n’est qu’un début. Nous sentons qu’une croissance majeure est en route pour la mission de Roger.

Pour lire l’article en entier, REFLETS n° 36 pages 58  à 63

Les Roses Rouges Sur le Bitume

Une association pour soutenir la tâche de Roger McGowen

Quatre personnes ont donné naissance à cette association : Roger McGowen, Ronald Radford, Sanjy Ramboatiana et Bernard Montaud, d’où les quatre initiales de son nom : RRSB. Mais ce sont aussi les initiales de son nom complet : Les Roses Rouges Sur le Bitume, pour évoquer la délicatesse des actions de Roger, à travers les roses, et la dureté des conditions de vie en prison, à l’image du bitume.

Composée essentiellement de jeunes, l’association organise tout au long de l’année des activités dans différents groupes afin de récolter des fonds, envoyés ensuite à Roger pour l’aider dans ses actions au sein de la prison.

Des soirées utiles…

Ainsi, différentes soirées sont organisées :

  • les soirées ludiques au cours desquelles des jeux variés sont proposés aux participants comme le poker, la pétanque, etc. en échange d’une contribution financière;
  • les soirées concert : chaque été, Ronald Radford, guitariste, organise une tournée de concerts, dont les recettes sont intégralement reversées à l’association. C’est une manière de faire connaître Roger et RRSB, tout en passant un bon moment grâce au son de la guitare de Ron. Olé !
  • les soirées projection du film Roger McGowen, condamné à mort #889, réalisé par Nicolas Pallay (voir encadré). Ces soirées peuvent être publiques ou privées.

Des ventes…

En plus de ces soirées, l’association organise des ventes :

  • les cartes postales : certains membres de l’association créent des cartes reprenant des phrases ou citations de Roger issues de ses correspondances. Elles sont en vente sur le site de RRSB ;
  • les friperies et brocantes solidaires : objets et vêtements devenus inutiles sont vendus et les recettes reversées à l’association. C’est une manière d’aider Roger et les prisonniers de Huntsville, tout en donnant une nouvelle vie aux objets et vêtements.

Toutes ces actions pour financer cinq programmes

L’argent récolté grâce à ces actions en plus de dons directs également possibles permettent d’assurer la pérennité de cinq programmes actuellement en cours dans la prison de Huntsville :

  • la correspondance et le financement des timbres ;
  • les « B-Days » ;
  • les tables d’hygiène ;
  • le programme senior qui touche environ quarante prisonniers ;
  • le soutien financier à une cinquantaine de détenus.

RRSB : un soutien total

Du soutien financier au soutien affectif  et au sommet : le soutien spirituel

Le soutien de l’association va bien au-delà d’une simple aide financière, même si celle-ci est indispensable. Le groupe de jeunes adultes autour des quatre fondateurs est engagé à fond. Ainsi ils sont nourris. Roger rappelle avec malice cette sentence de sa grand-mère : « Tu ne peux toucher ton cœur mais le cœur peut te toucher. »

Ainsi, quelle que soit la distance entre l’Europe et l’Amérique, quel que soit l’enfermement dans une prison ou confinés pour cause de Covid-19, l’amour fait le lien. Se laissant toucher, aucun ne reste seul.

L’association se tient à votre disposition pour tout renseignement complémentaire :

  • par courrier : 23 rue Alphonse de Lamartine, 01480 Beauregard, France ;
  • par mail : info@rogermcgowen-rrsb.org ;
  • par le site : https://www.rogermcgowen-rrsb.org

 

REFLETS n° 36 pages 48 et 49

Roger et ses proches amis…

Celui par qui tout a commencé :
Pierre Pradervand

Pierre a vécu plusieurs vies en une. Citoyen du monde, comme il se considère lui-même, il a vécu, travaillé et voyagé dans plus de quarante pays sur les cinq continents. Titulaire d’un doctorat en sociologie, il a œuvré pour le développement international durant vingt-cinq ans. Ses activités couvrent des métiers aussi variés que celui de chercheur, de coordinateur de programmes au développement, de journaliste, de consultant international et de formateur d’adultes. Il vit actuellement en Suisse où il anime notamment des séminaires sur la spiritualité au quotidien et le développement personnel, ateliers tous portés par l’énergie de  « Vivre autrement ».

Comment avez-vous rencontré Roger ?

Grâce à une de ses premières correspondantes, Lisbet Thew. En 1986, le département de Justice criminelle du Texas fixe une date précise pour son exécution, et Lisbet me contacte sur le conseil d’amis. Nous formons alors un comité de soutien informel ; chacun met quelques milliers de francs, et nous embauchons un avocat qui fera annuler la date d’exécution (mais pas sa peine de mort). C’est alors que je commence à correspondre avec Roger. Depuis, il est devenu un frère et un maître de vie.

Qu’est-ce qui vous a incité à publier deux livres basés sur les correspondances de Roger ?

Les lettres de Roger étaient  tellement extraordinaires que j’ai estimé que je devais les faire connaître au grand public. C’est la publication du premier livre qui, quelque part, lui a sauvé la vie, car les lecteurs ont été si touchés par son message qu’ils ont commencé à envoyer de l’argent pour sa défense. Depuis 2006, nous avons dépensé 735 000 euros environ, uniquement pour les frais d’avocat.

Vous le soutenez depuis vingt ans. Quels sont les moments marquants de vos rencontres ?

Ma première visite en 1998 en est un. Mais le moment le plus fort est évidemment l’annulation de sa condamnation à mort en 2012. Il a pu ainsi sortir du couloir de la mort et être transféré dans une prison « normale ».
Je me souviens que la nouvelle est tombée le 22 novembre 2012. Je devais rendre visite à Roger les 25 et 26 novembre. J’étais donc sur place au Texas, et en rentrant à l’hôtel, je trouve devant ma porte sur le sol un message de notre avocat, déposé par le service de messagerie de l’hôtel : « votre ami a eu sa peine de mort suspendue ». J’ai pu annoncer moi-même cette nouvelle incroyable à Roger. Ça a été extraordinaire ! Au parloir, je le voyais toujours à travers une grosse vitre. Il fallait nous voir tous les deux ce jour-là ! Nous avons tapé sur cette vitre avec une énorme explosion de joie. Pendant près de 10 000 jours, il est resté dans le couloir de la mort avec, chaque jour, le risque d’être exécuté. Cette décision de justice a été une telle délivrance.

Depuis sa sortie du couloir de la mort en 2016, avez-vous observé des changements chez lui ?

Les changements relèvent plutôt de son impact sur la prison de Wynne Unit, où il est en train de transformer l’énergie en profondeur.
Selon moi, la seule vérité qui libère est celle qui est ressentie dans le cœur. C’est ce que vit Roger aujourd’hui.

Quels sont les prochains enjeux du comité de soutien international que vous avez fondé avec votre épouse Elly en 2006 ?

L’enjeu n’est pas tant du côté du comité de soutien que de la nouvelle équipe de trois jeunes avocats que nous avons embauchés en janvier de cette année pour reprendre tout le dossier et tâcher de trouver le témoignage, ou la preuve manquante, pour le faire sortir de prison. C’est mon plus grand souhait, même si Roger a déjà atteint un sommet. Sa sortie est prévue en 2036, et il sera alors âgé de 72 ans, soit cinquante ans de prison pour un crime qu’il n’a jamais commis !

www.rogermcgowen.fr/comites-de-soutien

 

REFLETS 36 pages 37 à 39