Atef YACOUBI : L’attente – ou la chronique d’un « sans papiers »

Atef YACOUBI : L’attente

Au bout des pistes de Roissy, dans l’axe d’envol des avions dont certains ramènent les exilés vers leur pays d’origine, le Centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot. Une prison qui ne dit pas son nom. Un lieu où la justice est expéditive au propre comme au figuré. Là-bas, des hommes, des femmes, des familles en instance de …mauvais sort !
Une personne en attente depuis trois semaines, Atef, a confié à la CIMADE son écrit. Un poème, un témoignage, un constat, sans plainte, juste bouleversant. C’était le 26 octobre. Trois jours plus tard un second, dans la même veine. Nous les relayons avec plaisir, sans correction.

Très chers lecteurs,
Je ne suis pas doué pour les introductions ni pour trouver le bon titre, cependant j’ai le regard qui me dicte, et le cœur qui aligne mes mots.
Voici donc les chroniques d’un sans-papiers, le quotidien d’un natif de l’autre monde…
Nous sommes au Centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot, une sorte de prison pour des personnes administrativement inexistantes, des gens avec le mauvais passeport, des hommes privés d’humanité !!
Ce Centre se trouve à l’extrémité des pistes, les couloirs aériens forment une sorte de toiture pour nous autres …
Ça n’arrête pas … entre atterrissages et décollages, nous sommes devenus le silence de cet endroit …
Personnellement, je commence à les distinguer par leurs bruits de réacteurs… l’ambiance est la nuisance sonore !!
Et avec chaque avion, les esprits partent en terres inconnues …
On se pose des questions … une en particulier …
Lequel sera le notre ?
Mr « ZU », un chinois d’une trentaine d’années, passe ses journées à guider les pilotes … il leur fait des signes, il leur donne des indications … vu son état, sa présentation psychique, Mr « ZU » a certainement, dans une autre vie, été un très bon agent au sol … le genre bosseur à jamais …
Nous autres, on l’aime bien … c’est notre animateur préféré …
Il y en a, des animateurs, chacun a sa propre orientation … mais tous au mauvais endroit.
Je penses, qu’il ne faut pas vraiment être un psy pour remarquer les comportements follèsques des uns et des autres …
Ça se voit, ça se remarque … et par moments ça se partage !!
Plusieurs détenus ne méritent pas d’être ici, voir même la totalité … il y a un mélange impressionnant !!
Les origines, les âges, les sexes … au bout de quinze jours, je ne le compte plus …
L’autre jour il y avait un couple avec un bébé …
Hier, une maman avec son nourrisson et son fils de 6 ans !
Une mamie moldave d’une gentillesse incroyable …
Un papi africain qui s’est fait une corde à base de draps et qui nous a fait une tentative de suicide … on ne sait pas pourquoi mais une chose est sure. Il avait peur de retourner à sa terre natale… au-delas de ses soixante ans, on apercevait facilement cette peur enfantile… les larmes et les cris … une symphonie devenue familière …
Et pendant tout le long de ce spectacle, les matons rodaient autour, comme des vottoures attendant la mort de leur prochains repas…
Les histoires sont tellement différentes, mais l’espoir est le même…
Peu importe les raisons… personne ne veut se faire expédier …
Certains demandent juste qu’ils partent dignement, sans être obligés …
D’autres, veulent tout simplement quitter ce pays …
La maltraitance, le manque d’implication et l’indifférence des képis … ne font que blesser les âmes …
Les gens sont tristes, les gens sont perdus …
Les êtres marchent dans tout les sens, mais tous désorientés … déboussolés… désespérés …
Des hommes et des femmes, dans les allés des drames …
Leur calme est sans doute leur seule arme…
Des rescapés, des exilés, des apatrides, des gens déshumanisés !!
Une infinité d’histoires tristes …
Une vie morose, des épines dans les cœurs, et des tombes sans roses…
Très Chers Lecteurs, ici, les droits de l’homme sont à la porte d’entrée …
Il suffit de faire un état des lieux pour comprendre que c’est l’enfer …
Une torture perpetuelle, qui se vit paisiblement en uniforme et tel une punition pour nous autres …
Ce matin, on a eu le droit à une fausse alèrte …
On nous a groupé au milieu de la cour …
Encerclés, dans une brume épaisse comme la neige …
On aurait cru qu’un massacre de masse se préparait …
On nous a compté. Chacun sa carte, chacun son numéro…
Nous sommes des simples numéros …
Nos noms figurent sur les papiers, mais nous sommes appelés par nos numéros … c’est humiliant !!

Très Chers Lecteurs,
L’homme abandonne l’humanité… l’homme se perd…
Et les victimes sont présentées comme des statistiques …
Les corps airent dans le vide, et les cœurs sont pendus …
Les nouveaux arrivants se bousculent, et les jours qui filent, sont identiques comme les gouttes d’eau …
La chasse est ouverte !!
Et les gibiers se trouvent entre l’enclume et le marteau !
Il me faut plus que des mots pour décrire ce quotidien … car quand l’heure de l’avion approche, la sensation est de tout autre niveau … une sensation nouvelle, qui ne génère aucune expréssion !!
Quand je serais grand, j’écrirais un livre sur ce que j’ai vu …
Là, je balance ma bouteille à la mer …
J’appréci ma vie amère …
Et comme tout les autres, j’attends et j’espère !
Désolé pour les fautes d’orthographe, et merci pour le temps de lecture.

La seconde lettre, quelques jours plus tard :

Très chers lecteurs,
La lampe de mon téléphone éclaire ma sombre chambre,
Et sur ma feuille vierge, mon stylo fait danser son ombre…
Nous sommes le 29 octobre,
Tout le monde profite de l’heure manquante,
Et nous…
Et nous, nous sommes condanés à passer une heure de plus dans ce maudit centre…
Il faut que je me concentre, il faut que je vous montre,
Il faut que je trouve le moyen pour décrire cette peur au ventre…
C’est fou, c’est toujours pas l’heure de manger,
Mais tout le monde est debout…
Personne n’a réglé sa montre…
La cour est fermée, les corps se baladent…
Il se croisent sans dire un mot…
Il n’y aura pas de jus d’orange,
Ni des croissants…
Mais voilà, tout le monde est là… attendant l’ouverture du bloc…
Attendant l’arrivée des matons…
Espérant ne pas être appelés…
Espérant une journée de plus sur le sol français…
Rien n’a changé…
Toujours les mêmes regards vides
Toujours les mêmes visages désespérés !
Combien sont déjà au bled ?
Combien sont entrain d’arriver ?
Qui le sait ?… personne…
Mais tous se posent les mêmes questions,
En espérant d’être libérés…
Certains partent,
Certains viennent,
Et peu sont relachés…
Et ils partent…
Et ils viennent…
Comme dans les valses de Vienne
Sauf qu’ici, personne n’est l’invité…
On est la piste de danse,
Et les jours viennent nous piétiner…
Ils nous font haîre notre existance
Ils brisent la moindre de nos chances…
On y est et on y pense… à quand, nous vivrons cette dernière danse ?
Et ils partent, et ils viennent…
Se demandant, si par hasard, il y a le même sang qui coule dans nos veines…
On se les pose ces questions…
On se les pose pas à voix haute…
On se les pose pas entre nous…
On les pense… et ce regard croisé, vide de toute vie, nous les dicte en un simple instant… le moment d’un regard, le temps d’un triste bonjour…
Une infinité de questions collégiales.
Aucune réponse… plein de suppositions…
Qui sera le suivant ?
Qui le suivra… ?
Qui sera suivi et par quel suivant ?…
La suivance !! je ne sais pas si un tel mot existe mais tout les moyens sont bons pour vous donner un semblant de réalité…

Très chers lecteurs,
Je danse avec la langue française, et je réinvente les chorégraphies,
Je mélange les sens, je suis un créateur de mots…
Je cherche l’ultime remède,
Celui qui guérira nos maux…
Dans une autre vie,
Je serais Mr Larousse, et je m’appellerais Robert…
Et au nom de mes frères…
Je scillonerai la terre…
Et je porterai seul, la plupart des fardeaux…
Quelle responsabilité !!
De vouloir comme un cancre, submerger de joie cette triste réalité…
Alors j’écris et je danse…
Et dans les bureaux de la Cimade,
Je traduit leurs histoires et je vis pleinement leurs souffrances…
Et quand je vois les larmes de Julien*,
Les sourire de Constance*…
Je me dis que mon combat a un sens
Et que mon aimble implication, augmentera peut-être leurs chances…
Muni de mon sabre « BIC » et de mon bouclier « A4 »…
Je refuse de les abandonner,
Même si je fini à quatre pattes…

Très chers lecteurs,
Très chers inconnus…
J’ai peur pour mon cœur qui pleure…
J’ai peur qu’il en perd la vue…
J’ai peur et je console mon « Moi » qui pleure…
Je me sens seul parmi ces pluriels…
Je suis cet ange déchu…
Je regarde les autres…
Je regarde les cieux…
Je regarde en boucle le film de ma vie…
Je repasse sans cesse tout ces sorts vécus…
Je regarde ce cortège d’Airbus…
Et j’attends un future potentiellement foutu…
Les jours se suivent et le prochain ne se mettra pas à l’infinitif…
Chaque jour se conjugue par une infinité de temps…
Et chaque temps vient d’un tempérament, par l’incertitude, déjà contaminée !!
Si seulement j’avais le bon passport…
Si seulement j’esquive le déport…
Et si au lieu de chavirer sur les digues…
Le bateau de ma vie, se trouve au moins une place au port…
Ai-je raison ? Ai-je tort ?
Suis-je le taureau ? Suis-je le matador ?
Les questions viennent de toute part…
Et la réponse, jamais ne sort.

Très chers lecteurs,
C’est loin d’être ma dernière lettre…
Les larmes de mon sabre dessinerons l’habillage de mes pages…
Et d’une lettre à une autre, je vous emmenerais dans des nouveaux voyages…
Lettre après lettre, ouvrage après ouvrage,
J’écrirais ce livre,
Je le brulerais s’il le faut…
Mais je ne tournerais JAMAIS la page !!

Atef Yacoubi, n°1462

(*) Les prénoms ont été modifiés

http://www.lacimade.org/on-piste-de-danse-jours-viennent-pietiner/

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