À la racine du pardon, la consolation

À la racine du pardon, la consolation

Sanjy Ramboatiana

Sanjy Ramboatiana

Sanjy Ramboatiana est fondateur de plusieurs organisations de service. Il est aussi enseignant dans l’école Artas où il développe une application de l’enseignement de Bernard Montaud pour les jeunes. Marié, père de deux enfants, il a publié plusieurs ouvrages en ressources humaines aux éditions Pearson, Flammarion, Gereso. Et en janvier 2017, il est co-auteur d’une bande dessinée Jysan et la Cité des hirondelles, éd. Édit’as.

Quand je pense au pardon, me revient ce souvenir d’adolescent. J’avais 16 ans et je finissais de lire La Force d’aimer de Martin Luther King. Les conseils qu’il donnait dans ses sermons pour aimer ses ennemis m’avaient ému. Même en prison, sous les coups de matraque, il soulignait la nécessité de pardonner : « En premier lieu, nous devons développer et entretenir notre aptitude au pardon. Celui qui est incapable de pardonner est incapable d’aimer ». J’étais impressionné par son exigence de pardon sans concession : « Pardonner ne signifie pas ignorer ce qui a été fait ou coller une étiquette fausse sur un acte mauvais. Cela signifie plutôt que cet acte mauvais cesse d’être un obstacle aux relations… » J’admirais cet homme qui, dans les pires injustices, décidait quand même de pardonner à ses bourreaux, de convaincre et non de vaincre. Je l’admirais, lui qui refusait le pardon bon marché. Je me questionnais quand même sur comment faire. Mais, à 16 ans, on a encore tellement le temps.

J’ai vu ses yeux pleins d’incompréhension

Quelques années plus tard, en repensant à Martin Luther King, je constatais que, malgré mes enthousiasmes littéraires, le pardon n’avait pas pénétré ma vie. Je venais de me marier et, même avec celle que j’aimais, je me surprenais possédé par la colère et les accusations faciles. Comment mon comportement pouvait-il à ce point s’opposer à mes sentiments ? J’ai cherché pendant quelques années, en quête de solution. Puis, un jour, j’ai rencontré un enseignement, celui de Bernard Montaud. J’y ai découvert que je ne pourrais pas pardonner aux autres ce qu’ils font ou ce qu’ils sont si, auparavant, je n’avais pas pris le temps de me pardonner à moi-même ce que je fais ou ce que je suis. Je me souviens d’un jour où j’étais rentré en conflit avec mon épouse. Ce soir-là, comme j’étais de retour chez moi après une journée de travail harassante, elle n’avait pas levé les yeux de ses tâches ménagères, ne serait-ce que quelques instants, pour m’accueillir. Je lui reprochais son désintérêt pour ma personne : moi qui, soi-disant, en faisais tant pour tenir ce couple à bout de bras, ne méritais-je pas un peu plus d’amour ? Furieux, je suis sorti marcher quelques instants pour tenter de me calmer et de lui pardonner. Puis, n’y tenant plus, je suis retourné chez nous avec précipitation pour, enfin, lâcher ma colère contre elle. J’ai vu ses yeux pleins d’incompréhension se lever sur moi. À cet instant, j’ai perçu l’incongruité de la situation. Quelque chose n’allait pas. Alors, je suis sorti de la pièce pour m’asseoir seul et relire les événements. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’en fait, au moment de rentrer, j’avais une profonde envie de prendre ma femme dans mes bras et que, par pudeur mal placée, je m’étais refusé de le faire. Son désintérêt imaginaire n’était que le résultat du désintérêt de ma personne à ses propres besoins. Je m’étais laissé prendre par la fureur parce que je n’avais pas eu moi-même le courage de mes inclinations profondes. Ma femme était innocente. Je venais de faire un premier pas vers le pardon.

J’ai pénétré dans ce rendez-vous secret
que nous offre la vie intérieure

Restait une interrogation majeure : que valaient mes intentions de pardon face aux agressions supposées des autres, si je refusais de considérer ma propre responsabilité dans le déroulement des événements ? N’était-ce pas à moi-même au fond que je devais pardonner ma propre maladresse ? Et cela n’était pas simple. En effet, j’étais à deux doigts de basculer dans le jugement contre moi et de me reprocher mes agissements. Heureusement, ce jour-là, la curiosité l’emporta. Je ne percevais pas les causes profondes de mon comportement. Pourquoi tant de pudeur à prendre mon épouse dans mes bras ? Quelles étaient les raisons qui m’empêchaient de suivre mes besoins premiers ? Sans ces réponses, je le sentais, impossible de me pardonner. L’enseignement d’Artas me permit de me sortir à nouveau de l’ornière. En effet, j’y ai appris la consolation pour se pardonner à soi-même. Dans la consolation, il faut nous laisser prendre par un souvenir de notre enfance qui fait écho à la situation du présent et dire au petit enfant du souvenir les mots qui le consoleraient.

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Je pénétrais ainsi le secret de mes blessures intimes et j’étais touché par celles de mon bourreau de circonstance. Alors, j’ai senti cette ambiance intérieure de pardon à moi-même me prendre…

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Je rentrais dans un état de réconciliation où il n’y avait ni bourreau ni victime. C’était cela le pardon de moi-même : la perception de mon innocence dans ce qui se déroulait dans le passé. Je venais de faire un deuxième pas dans le pardon.

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Alors, troisième pas, j’ai levé les yeux sur ma femme avec un tout autre regard, un regard de miséricorde qui cherche à comprendre l’autre plus qu’à l’accuser.

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Bien sûr, je parle de pardon dans l’ordinaire de la vie. Mais, je crois que c’est un entraînement pour qu’un jour, comme Martin Luther King sous les matraques réelles ou fictives, nous puissions dire que les coups que nous recevons n’expriment jamais ce que notre agresseur est profondément, c’est-à-dire un humain qui porte au fond de lui un enfant qui a besoin d’être consolé.

Pour lire l’article en entier Reflets n°23 pages 41 à 42

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