Pocheco, Produire sans détruire

Pocheco, Produire sans détruire
La recherche du mieux-être
dans l’industrie

Maxime Mocquant

Encore adolescent, fasciné par Baudelaire, Emmanuel Druon – qui se prenait pour un poète – a rendu un devoir de français. Sans doute pour lui donner une leçon, le professeur lut son texte devant toute la classe, provoquant les rires de ses petits camarades, et concluant la lecture par cette sentence : « Mais que va-t-on faire de toi ? » Cette humiliation ressentie – toujours présente – devait devenir, au fil du temps, un enseignement riche pour ce vilain petit canard qui refuse de rentrer dans le moule.

En 1997, lorsqu’il prend son mandat de PDG de l’entreprise Pocheco, à la demande de son père alors patron, Emmanuel Druon vient de vivre une autre expérience toute aussi traumatisante : trois mois de chômage. Le temps de se poser les questions essentielles sur la sécurité de l’emploi, il se retrouve à la tête d’une PMI (Petite et moyenne industrie) dont l’activité – la fabrication d’enveloppes – est déjà fortement concurrencée par les courriels. Le constat de l’état de l’entreprise est alarmant, voire sans avenir selon certains. Le site est énergivore, bruyant, polluant, les équipes sous stress. La seule façon de produire imaginée est alors de réduire les coûts en détruisant l’emploi et les ressources : les forêts pour la fabrication de la pâte à papier, les énergies fossiles et fissibles pour la transformation du papier en enveloppes. Sans oublier la pollution du milieu naturel par le rejet des encres avec des solvants agressifs.
Mais Emmanuel Druon désire changer de paradigme. Il veut prouver qu’il est toujours plus économique de travailler de manière écologique. Son objectif : mettre en œuvre l’« Écolonomique », contraction des mots « écologique » et « économique », qui trouve son origine dans un texte de Corinne Lepage. Car l’entrepreneur dispose d’une sensibilité peu commune dans le milieu des affaires : « Je peux rester émerveillé devant un beau paysage, contemplatif parfois jusqu’aux larmes. » Cette sensibilité qui l’habite, il ne voit pas pourquoi il devrait y renoncer en devenant le patron de l’entreprise. Se dédoubler serait bien trop énergivore et il préfère utiliser cette énergie à réduire l’impact écologique de son activité. Pour lui, chaque solution à un problème, chaque décision sur un investissement, sur une construction, doit répondre à trois critères de base :
• Réduction de la pénibilité,
• Réduction de l’impact sur l’environnement,
• Augmentation de la productivité.
Grâce à ces règles, Pocheco est aujourd’hui une entreprise où il fait bon vivre et dont le bilan carbone est négatif (-36000 tonnes équivalent CO²). Et sa production annuelle d’enveloppes a bondi de 850 millions à 2 milliards 200 millions.


Exemple significatif des méthodes et des solutions mises en œuvre : la toiture vieillissante qui nécessitait des travaux de rénovation et d’étanchéité. La solution de facilité eut été de remplacer les sheds existants par une structure en béton. Mais toute l’équipe de Pocheco s’est mise à plancher pour résoudre l’ensemble des problèmes constatés : non seulement l’étanchéité, mais aussi le manque de luminosité et la déperdition de chaleur. Petit à petit, des solutions ont émergé, toujours dans le respect des trois critères de base. Sur les deux côtés des petites pentes des sheds, la création d’ouvertures a laissé pénétrer la lumière, tandis que l’installation de panneaux photovoltaïques permettait de produire de l’électricité, diminuant du même coup la dépendance à l’énergie entrante. Sur les parties plates, l’apport d’une couche de terre a permis la végétalisation et la récupération des eaux de pluie. Ainsi, ces eaux sont utilisées pour les sanitaires, mais aussi au nettoyage des outils et autres rouleaux encreurs. Du coup, les équipes ont appliqué le raisonnement à l’utilisation d’encres à pigments naturels qui réduit la pénibilité : plus besoin de gants ni de masques pour manipuler ces produits. Mélangée avec du savon de Marseille, l’eau de pluie nettoie les outils, récupérant au passage les pigments naturels. Enfin, les déchets, étendus sur le système racinaire d’une bambouseraie, sont transformés en biomasse. Au bout de 4 ans, les tiges de bambous sont coupées, réduites en petits morceaux et brûlées dans la chaudière à bois. Ce qui fait dire à l’équipe qu’ils « se chauffent à l’eau de pluie ».
Mais ce n’est pas tout : l’électricité produite par les panneaux photovoltaïques sert à recharger des véhicules électriques, vélos ou voitures, qui apportent une solution à la question de la mobilité des personnels. La mise à disposition des véhicules électriques – vélos pour les plus proches et voitures pour les longs trajets – et les horaires de travail adaptés pour faciliter le covoiturage ont permis des économies substantielles sur le budget transport.

Souci de Pocheco : fondre les bâtiments dans un écrin de verdure

L’outil de fabrication – les machines de production d’enveloppes – est soumis aux mêmes raisonnements.

(…)

Tous les secteurs de l’entreprise, des bureaux aux zones de stockages, des ateliers aux alentours extérieurs, sont impliqués. On trouve pêle-mêle une mare aux grenouilles, un verger d’arbres fruitiers anciens, bientôt un jardin mandala. Mais aussi le déplacement des pompes à vide au centre de l’usine, évitant le bruit vers l’extérieur ; des habitations jouxtant l’usine qui fournissent de la chaleur pour chauffer les locaux ; la création d’ouvertures qui laissent entrer la lumière tout en rapprochant le personnel de la nature. J’oubliais : l’un des soucis de Pocheco est de fondre les bâtiments dans un écrin de verdure, pour offrir une sensation d’harmonie aux promeneurs qui se rendent sur un site protégé tout proche.

Je suis un état d’âme

Fort de sa sensibilité, Emmanuel Druon a conçu des rapports avec ses « collègues » qui sont colorés de ce qu’il est. Il dit : « Revendiquer sa sensibilité est un moyen de contrer les propos tenus par certains de mes interlocuteurs professionnels : « Je n’ai aucun état d’âme ». Moi, je suis un état d’âme. » Et il ajoute : « Pour moi, la sensibilité donne accès à un niveau de réflexion approfondie qui évite de passer à côté des individus que l’on fréquente sans les voir. »
Harmonie, tel est le maître mot qui préside à toutes les décisions. C’est aussi la sensation éprouvée quand je rencontre le personnel au cours de la visite des lieux : je la lis dans leurs yeux, dans leurs bonjours, dans leur empressement à me venir en aide lorsque je me trouve seul pendant un moment. Ce que je vois, c’est de la joie.

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Pour lire l’article en entier Reflets n° 24 pages 32 à 34

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De la besogneuse à la femme de plaisir

De la besogneuse à la femme de plaisir

Valérie Robert

Masseur-kinésithérapeute DE, diplômée des Universités Louis Pasteur de Strasbourg en médecine physique. Psychanalyste corporelle et secrétaire générale de l’Institut français de psychanalyse corporelle(IFPC).

La psychanalyse corporelle m’a permis de découvrir que le choix de nos loisirs est conditionné par notre aptitude à vivre ou plutôt à accéder à notre propre plaisir.
La source de nos comportements face au plaisir se détermine durant la construction de notre être psychique avec, tout d’abord, la naissance – le traumatisme primordial – qui instaure notre personnalité et trois événements précis, les traumatismes secondaires qui vont la structurer : un dans la petite enfance, un dans l’enfance, un dans l’adolescence.
Nous avons certes une carte d’identité extérieure avec un nom, un prénom, une adresse… mais nous avons surtout une carte d’identité intérieure nous programmant dans une manière d’être unique ou plutôt dans une manière unique de souffrir.
C’est le mystère de l’existence humaine. Avec ce besoin permanent de souffrir pour nous reconnaître et nous sentir exister, nous provoquons ou interprétons sans cesse des situations présentes fidèlement à notre passé selon un des trois axes correspondant à l’un des trois traumatismes secondaires, vérifiant ainsi : « Ah, c’est bien moi ! », par une superposition passé/présent automatique inconsciente, et sauvant ainsi notre raison. Tel un trésor caché dans un coffre-fort, notre histoire personnelle, qui conditionne tous nos comportements présents, est enfouie dans notre subconscient.
Nous sommes devant l’unique choix, celui de bien vivre ou mal vivre avec notre programmation intérieure. Sans travail intérieur, nous choisissons, sans le savoir, plutôt de mal vivre.
La psychanalyse corporelle m’a été d’une aide précieuse pour rencontrer de façon très concrète cette petite fille toujours présente au fond de moi. La connaissance de mon passé m’a permis de mettre un nom sur chacune de mes trois blessures, et surtout de comprendre, à travers ce scénario traumatique que je répétais sans cesse, la femme que j’étais devenue : une femme toute coincée ne laissant aucune place à ses envies, mais a contrario saturant ses journées d’obligations, étouffant sa féminité, sa sensualité, ses désirs sexuels et ne se donnant aucune valeur.
Autant dire qu’à cette époque, le mot « loisir » ne faisait pas partie de mon vocabulaire.
Je me sentais toute de plomb, fermée, coincée, muette, mais néanmoins avec dedans l’envie furieuse de vivre. Je m’éteignais, mon corps devenait de plus en plus raide, et surtout je mettais ma vie en danger : à force d’étouffer, d’éteindre la vie en moi, la maladie finit un jour par pointer le bout de son nez.
La psychanalyse corporelle m’a permis de reconquérir mon corps. Je retenais tellement la vie. Lui, il connaissait la route, avec toutes mes résistances traumatiques, je le bloquais, j’ai appris à le laisser faire, à lui faire confiance, à faire confiance en la vie.
Dans ce travail de recherche sur le passé, j’ai retrouvé une petite fille profondément amoureuse de la vie, connaissant le caractère précieux, sacré de la vie sur terre, s’enchantant d’un tout petit rien, une petite fille remplie de féminité, de sensualité goûtant dans ses chairs à des plaisirs brûlants, une jeune adolescente vivant le temps d’un court instant, un amour pur terrestre.

Apprendre à faire l’amour avec les petits évènements
de la vie ordinaire

La connexion à cette dimension profonde de mon être m’a alors donné l’envie de transformer ma vie.
L’idée de rester besogneuse, de vivre en catimini jusqu’à la fin de mes jours m’était devenue insupportable.
Apprendre à aimer la besogneuse fut le premier pas de mon chemin de transformation intérieure, sourire sur celle qui ne se laissait aucun espace de vie au quotidien, qui arrivait éreintée à la fin de ses journées. Sans cette étape, rien de plus n’aurait été possible. Le deuxième pas, le dépassement de ma propre histoire a été ensuite une vraie rééducation au plaisir, au monde des envies dans ma vie ordinaire ; ce secteur, qualifié par la psychanalyse corporelle de « sexualité dans l’ordinaire », m’a permis et me permet encore aujourd’hui d’apprendre à faire l’amour avec les petits événements de la vie ordinaire.
Aujourd’hui, c’est toujours la même chose, chaque jour, je dois choisir entre me lever avec l’obsession d’exécuter la liste des obligations que je me suis formatée dans la tête dès le réveil, ou décider un autre destin pour mon être, un destin où je m’accorderais un millimètre d’importance supplémentaire par rapport à d’habitude, où je prendrais le temps de réveiller mon corps, où je dégusterais un petit-déjeuner de mon choix, je prendrais un temps délicieux pour m’occuper de moi à la salle de bain… Ce n’est pas grand-chose en soi, mais ce n’est pas du tout la même journée qui démarre. Alors, mon esprit, avec ce millimètre d’importance que je me suis accordée dès le réveil, n’est plus le même ; les choses deviennent plus claires et, dans cette liste des obligations sans fin, je discerne des impératifs que je m’étais fixés pour la journée, mais qui en fait n’en sont pas. De fausses obligations, de toute façon, je le sais, il en restera quand même. Je suis beaucoup trop subtile dans ce fonctionnement de fuite de mes envies. Mais quelle importance ? Ce qui compte, c’est passer de la femme besogneuse à la femme tentant des expériences de dépassement dans son plaisir.
Ma journée commence ; je dois aller travailler. Comment ne pas perdre le cap du sourire sur la besogneuse dans ces journées où les obligations s’enchaînent les unes après les autres ?
Je découvre alors la main amoureuse de la kinésithérapeute qui accueille le patient qu’elle touche, qu’elle masse parce que, dans ce même instant, elle a tout simplement su s’accueillir en imperfection pour elle-même.
De même, prendre le temps de boire un verre d’eau ou de m’asseoir 5 minutes quand je suis débordée caresse mon âme ; par cette attention délicate accordée à mon être, je deviens importante à mes propres yeux.
Reconnaître ce pur instant de bonheur lorsque je prends le temps de déguster un café, notamment ce goût corsé qui me réveille à ma propre puissance amoureuse de vie, à la puissance de cette petite fille et par conséquent à celle de la femme, me procure une joie indicible.
Ces petits instants de bonheur conscients et sans éclat qui agrémentent mes journées ont peu à peu transformé mon être, ont réveillé la femme de plaisir.

Aujourd’hui, je sais que le plaisir est à portée de main,
partout, tout le temps

Dans une progression millimétrique, je me suis aussi réconciliée peu à peu avec mon corps, j’ai appris et j’apprends encore à l’aimer ; dans une transparence secrète de moi à moi, je reconnais, j’accepte les parties de mon corps que j’aime, celles que j’aime moins tellement elles me renvoient au cœur brûlant de ma propre histoire. J’apprends à le connaître, à reconnaître ce qu’il aime, ce qu’il n’aime pas, j’apprends aussi à reconnaître mes fantasmes sans les juger.

Pour lire l’article en entier, Reflets n° 24 pages 50 à 52

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