À la racine du pardon, la consolation

À la racine du pardon, la consolation

Sanjy Ramboatiana

Sanjy Ramboatiana

Sanjy Ramboatiana est fondateur de plusieurs organisations de service. Il est aussi enseignant dans l’école Artas où il développe une application de l’enseignement de Bernard Montaud pour les jeunes. Marié, père de deux enfants, il a publié plusieurs ouvrages en ressources humaines aux éditions Pearson, Flammarion, Gereso. Et en janvier 2017, il est co-auteur d’une bande dessinée Jysan et la Cité des hirondelles, éd. Édit’as.

Quand je pense au pardon, me revient ce souvenir d’adolescent. J’avais 16 ans et je finissais de lire La Force d’aimer de Martin Luther King. Les conseils qu’il donnait dans ses sermons pour aimer ses ennemis m’avaient ému. Même en prison, sous les coups de matraque, il soulignait la nécessité de pardonner : « En premier lieu, nous devons développer et entretenir notre aptitude au pardon. Celui qui est incapable de pardonner est incapable d’aimer ». J’étais impressionné par son exigence de pardon sans concession : « Pardonner ne signifie pas ignorer ce qui a été fait ou coller une étiquette fausse sur un acte mauvais. Cela signifie plutôt que cet acte mauvais cesse d’être un obstacle aux relations… » J’admirais cet homme qui, dans les pires injustices, décidait quand même de pardonner à ses bourreaux, de convaincre et non de vaincre. Je l’admirais, lui qui refusait le pardon bon marché. Je me questionnais quand même sur comment faire. Mais, à 16 ans, on a encore tellement le temps.

J’ai vu ses yeux pleins d’incompréhension

Quelques années plus tard, en repensant à Martin Luther King, je constatais que, malgré mes enthousiasmes littéraires, le pardon n’avait pas pénétré ma vie. Je venais de me marier et, même avec celle que j’aimais, je me surprenais possédé par la colère et les accusations faciles. Comment mon comportement pouvait-il à ce point s’opposer à mes sentiments ? J’ai cherché pendant quelques années, en quête de solution. Puis, un jour, j’ai rencontré un enseignement, celui de Bernard Montaud. J’y ai découvert que je ne pourrais pas pardonner aux autres ce qu’ils font ou ce qu’ils sont si, auparavant, je n’avais pas pris le temps de me pardonner à moi-même ce que je fais ou ce que je suis. Je me souviens d’un jour où j’étais rentré en conflit avec mon épouse. Ce soir-là, comme j’étais de retour chez moi après une journée de travail harassante, elle n’avait pas levé les yeux de ses tâches ménagères, ne serait-ce que quelques instants, pour m’accueillir. Je lui reprochais son désintérêt pour ma personne : moi qui, soi-disant, en faisais tant pour tenir ce couple à bout de bras, ne méritais-je pas un peu plus d’amour ? Furieux, je suis sorti marcher quelques instants pour tenter de me calmer et de lui pardonner. Puis, n’y tenant plus, je suis retourné chez nous avec précipitation pour, enfin, lâcher ma colère contre elle. J’ai vu ses yeux pleins d’incompréhension se lever sur moi. À cet instant, j’ai perçu l’incongruité de la situation. Quelque chose n’allait pas. Alors, je suis sorti de la pièce pour m’asseoir seul et relire les événements. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’en fait, au moment de rentrer, j’avais une profonde envie de prendre ma femme dans mes bras et que, par pudeur mal placée, je m’étais refusé de le faire. Son désintérêt imaginaire n’était que le résultat du désintérêt de ma personne à ses propres besoins. Je m’étais laissé prendre par la fureur parce que je n’avais pas eu moi-même le courage de mes inclinations profondes. Ma femme était innocente. Je venais de faire un premier pas vers le pardon.

J’ai pénétré dans ce rendez-vous secret
que nous offre la vie intérieure

Restait une interrogation majeure : que valaient mes intentions de pardon face aux agressions supposées des autres, si je refusais de considérer ma propre responsabilité dans le déroulement des événements ? N’était-ce pas à moi-même au fond que je devais pardonner ma propre maladresse ? Et cela n’était pas simple. En effet, j’étais à deux doigts de basculer dans le jugement contre moi et de me reprocher mes agissements. Heureusement, ce jour-là, la curiosité l’emporta. Je ne percevais pas les causes profondes de mon comportement. Pourquoi tant de pudeur à prendre mon épouse dans mes bras ? Quelles étaient les raisons qui m’empêchaient de suivre mes besoins premiers ? Sans ces réponses, je le sentais, impossible de me pardonner. L’enseignement d’Artas me permit de me sortir à nouveau de l’ornière. En effet, j’y ai appris la consolation pour se pardonner à soi-même. Dans la consolation, il faut nous laisser prendre par un souvenir de notre enfance qui fait écho à la situation du présent et dire au petit enfant du souvenir les mots qui le consoleraient.

(…)

Je pénétrais ainsi le secret de mes blessures intimes et j’étais touché par celles de mon bourreau de circonstance. Alors, j’ai senti cette ambiance intérieure de pardon à moi-même me prendre…

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Je rentrais dans un état de réconciliation où il n’y avait ni bourreau ni victime. C’était cela le pardon de moi-même : la perception de mon innocence dans ce qui se déroulait dans le passé. Je venais de faire un deuxième pas dans le pardon.

(…)

Alors, troisième pas, j’ai levé les yeux sur ma femme avec un tout autre regard, un regard de miséricorde qui cherche à comprendre l’autre plus qu’à l’accuser.

(…)

Bien sûr, je parle de pardon dans l’ordinaire de la vie. Mais, je crois que c’est un entraînement pour qu’un jour, comme Martin Luther King sous les matraques réelles ou fictives, nous puissions dire que les coups que nous recevons n’expriment jamais ce que notre agresseur est profondément, c’est-à-dire un humain qui porte au fond de lui un enfant qui a besoin d’être consolé.

Pour lire l’article en entier Reflets n°23 pages 41 à 42

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Les candidatures citoyennes à la présidentielle

Les candidatures citoyennes
à la présidentielle

Pierre Sabanier

Les médias nous ont rebattu les oreilles avec les primaires, de droite comme de gauche. L’élimination des leaders montrait déjà une distanciation par rapport aux hommes politiques en vedette. Puis se sont ajoutées fin janvier, les affaires Le Pen, Pénélope Fillon et autres casseroles sur le monde des politiques, candidats, ou députés et sénateurs.

Un vote de dernière minute a coupé la route des élections aux candidats ayant eu une condamnation judiciaire. Il a fallu attendre février 2017 pour que cette interdiction ait lieu comme si, auparavant, il n’était pas important d’avoir des représentants propres. Mais tout ceci a contribué à éloigner de nombreux citoyens du modèle politique actuel, c’est-à-dire des candidats provenant d’une carrière politique, adoubés par les partis qui ne représentent en fait qu’une petite minorité de la population. Le constat est implacable : le programme du candidat sur lequel il est élu ne sert à rien. Celui-ci s’assoit gentiment dessus et fait toute autre chose. En réalité, il fait la politique escomptée par les véritables soutiens financiers de la candidature. La puissance financière se conjugue avec la pression sur les médias plus ou moins directement : directement, par l’actif de grands groupes dans les médias (journaux quotidiens, périodiques, radios et télés) ; indirectement, par le poids de la publicité.
Les lobbies pèsent lourd auprès des députés et sénateurs. Les citoyens sont amenés à se regrouper en associations et malgré le peu de moyens essaient de faire contrepoids en usant de pétitions et manifestations. C’est toujours d’actualité pour remplacer le nucléaire, développer les énergies renouvelables, limiter l’usage des pesticides, protéger les abeilles, permettre des choix de santé différents.
Par conséquent, plusieurs représentants de la société civile ont encouragé les candidatures dites « citoyennes », c’est-à-dire ne provenant pas du bercail politique. Mais comment les faire connaître alors que les médias essaient de nous polariser sur les candidatures des partis ou proches des partis (comme celle de E. Macron) ? Trois organisations différentes ont monté des sites pour que des citoyens puissent se présenter. Il faut savoir que le système de candidature est suffisamment verrouillé pour passer de candidat autoproclamé à candidat éligible. La loi prévoit 500 signatures dans 30 départements différents. De plus, depuis cette campagne, les maires doivent porter à la connaissance du public les soutiens qu’ils donnent. Inutile de souligner la difficulté pour un maire, élu avec le soutien d’un parti, de donner sa voix ailleurs… Ces trois sites ont donc organisé des primaires chacun à leur façon, ce qui ne favorise pas la clarté, certes. Cependant les modalités, bien différentes de celles de la droite et de la gauche, montrent une autre vision de s’occuper de la vie citoyenne.
– laprimaire.org a mis en évidence une candidate : Charlotte Marchandise
– lavraieprimaire.fr se veut le porte-voix de la société civile. Elle est initiée par Émile Servan-Schreiber spécialiste des marchés prédictifs
– laprimairedesfrançais.fr se présente comme l’initiative de mouvements citoyens suivants :
Génération Citoyens : Jean-Marie Cavada
Cap 21- LRC : Corinne Lepage
Nous Citoyens : Nicolas Doucerain
La Transition : Claude Posternak
Bleu Blanc Zèbre : Alexandre Jardin
Le Pacte Civique : Jean-Baptiste de Foucauld
Bien sûr, parmi les candidats, certains n’ont d’autre ambition que de faire connaître un point particulier. D’autres relèvent d’une utopie simpliste. Mais parmi les 70 environ restant en lice à la fin du mois de février, une dizaine d’entre eux montre une capacité à s’installer dans le fauteuil de président avec la ferme intention de gouverner autrement. Instaurer un nouveau type de démocratie est leur point commun. Donner le pouvoir aux citoyens est leur raison de se présenter. Citons, sans exclusive, Charlotte Marchandise Franquet, candidate issue de « laprimaire.org », Alexandre Jardin avec le mouvement « Les citoyens » ou Emmanuel Toniutti préconisant l’humanisme en entreprise comme au cœur de la politique.
Le silence médiatique sur les candidatures citoyennes rend difficile leurs chances de se mesurer aux candidats politiques.

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Par quel pourcentage réel de citoyens le prochain président sera-t-il élu ?

Pour lire l’article en entier Reflets n° 23pages Actualités

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Le Monde de débats, Edgar Morin, février 2000

Le Monde de débats, février 2000

Edgar Morin

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Edgar Morin , touché par le dossier “Le pardon une bio énergie renouvelable« , nous a adressé un texte en réponse à un autre texte de Jacques Derrida que nous nous faisons une joie de partager. Lire le texte .

Edgar Morin , touché par le dossier “Le pardon une bio énergie renouvelable« ,  nous a adressé ce texte en réponse à un autre texte de Jacques Derrida.

Derrida, à mon sens, isole la question du pardon de ses contextes. Moi, j’essaie de partir d’un point de vue qui imbrique le problème du pardon dans ses contextes psychologiques, culturels, historiques, et bien entendu le contexte d’un siècle marqué par l’organisation de massacres de masse.

Partons du problème, fondamental pour toute société, que pose l’auteur d’un mal ou d’un dommage. La réponse archaïque est le talion, c’est-à-dire le mal pour le mal. Cette structure archaïque demeure très profonde en chacun d’entre nous et tout le problème de la civilisation est de la dépasser. Le dépassement historique de cette idée de châtiment, forme institutionnelle du talion, commence avec Hobbes : pour lui, le but du châtiment n’est pas la vengeance mais la terreur, il sert à intimider le criminel potentiel. Beccaria, au XVIIIe siècle en Toscane, va plus loin : la prison a pour fonction de protéger les populations et non pas de punir. La justice telle qu’elle est instituée par les États rompt certes avec la vengeance opérée par les proches, mais elle l’institue sous forme de châtiment pénal : on inflige un mal pour le mal, et la mort pour la mort, là où existe la peine capitale.

Comment renoncer au cycle infernal vengeance-punition, c’est tout le problème d’une société civilisée. Je pense que justement existent entre les deux des « non-vengeances » qui diffèrent du pardon : la clémence qui ressemble au pardon mais ne l’est pas tout à fait ; la miséricorde ou la pitié pour l’emprisonné, le vaincu, qui précèdent peut-être le pardon, et puis les formes institutionnelles que sont la grâce et l’amnistie.

Il est important de donner un sens positif à tout ce qui peut exister hors de l’alternative châtiment-pardon. Les exemples abondent d’une clémence liée à la victoire. Dans le monde musulman, l’aman consiste à octroyer la vie sauve à un rebelle ou un ennemi vaincu : c’est un acte de magnanimité, qui est en même temps un acte d’intégration ou de réintégration. Il y a de nombreux cas de clémence politique. En 403 avant notre ère, la dictature des treize est abolie ; les démocrates rentrés victorieux dans Athènes rompent avec la pratique en vigueur dans les cités grecques : ils renoncent à la vengeance et proclament l’amnistie. La non-vengeance est-elle seulement l’acte magnanime d’un souverain, comme Auguste pour Cinna ? Nullement. La souveraineté trouve une forme morale chez des individus qui ne sont ni rois ni empereurs, et qui peuvent se placer à un méta-niveau éthique. Je pense au père de cet adolescent poignardé par un jeune du même âge à Marseille et qui a dit « je ne veux pas de vengeance ». Il ne pardonne pas, mais il sait que le cas excède la vengeance, il se situe bien à un méta-niveau par rapport au cycle vengeance-punition.

Magnanimité
Il est juste, comme le fait Derrida, de considérer les origines judéo-chrétiennes du pardon, qui est lié au péché. Dans le Grand Pardon juif, Dieu lave les péchés de son peuple élu, et la prière du Kippour ajoute : « maintenant, entre-pardonnez vous vous-mêmes ». La miséricorde de Dieu permet de s’entre-pardonner. La prière catholique du Notre-Père, « pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », est une extension de ce thème. Mais Jésus sur la croix opère une discrimination dans le pardon en disant : « pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il n’y a là aucun acte de souveraineté ­ à ce moment-là lui-même doute, puisqu’il dit « Seigneur, Seigneur, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Les origines de cet événement métaphysique, on ne les discerne ni dans la tradition juive, ni dans la tradition grecque qui ignore le pardon, ni dans les religions extrême-orientales. Bien qu’existent dans toutes les civilisations la faute, le sacrilège, la honte de soi-même, la culpabilité, et que dans de nombreuses il soit recommandé de pratiquer clémence et magnanimité, le pardon en tant que tel surgit de l’intérieur du monde juif. Il se transforme en compréhension de l’aveuglement humain dans le « ils ne savent pas ce qu’ils font » ­ ce qui rejoint une idée des stoïciens grecs pour qui le méchant est un ignorant, un imbécile. Et plus près de nous, il y a le constat de Karl Marx : « Les hommes ne savent pas ce qu’ils sont ni ce qu’ils font. » Avec en plus l’idée de pardon. Pardonner est un acte limite très difficile, qui n’est pas seulement le renoncement à la punition, il nécessite générosité et bonté et comporte une dissymétrie essentielle : au lieu du mal pour le mal, je rends le bien pour le mal, alors que la clémence consiste seulement à arrêter le mal et à s’abstenir de châtier. C’est un acte individuel alors que la clémence est souvent un acte politique.

Compréhension
À la différence de Derrida, je pense que le pardon n’est pas une notion isolable, ni une notion « folle », parce qu’à mon avis le pardon se base sur la compréhension. Comprendre un être humain signifie ne pas réduire sa personne au forfait ou au crime qu’il a commis. Hegel a fort bien dit : « La pensée abstraite ne voit dans l’assassin rien d’autre que cette qualité abstraite et détruit en lui, à l’aide de cette seule qualité, tout le reste de son humanité. » Je trouve cette phrase absolument fondamentale. Il y a une faute intellectuelle à réduire un tout complexe à un seul de ses composants. Le théâtre de Shakespeare, un film de gangster comme Le Parrain nous montrent que des tueurs peuvent être de bons fils, de bons pères, ressentir l’amour et l’amitié.

Comprendre, c’est comprendre les raisons et déraisons d’autrui. C’est comprendre que la self déception, ce processus mental si fréquent qu’est le mensonge à soi-même, peut conduire à l’aveuglement sur le mal que l’on commet et à l’autojustification, où l’on considère comme justice ou représailles l’assassinat d’autrui. L’aveuglement peut venir de l’empreinte culturelle sur les esprits : l’esclave était un outil animé, pour les anciens Grecs, pourtant fort civilisés. L’aveuglement peut résulter d’une conviction fanatique, politique ou religieuse. Quand des hommes sont possédés par des idées ­ vraiment possédés comme je l’ai vu tant de fois chez des communistes, persuadés d’œuvrer pour l’émancipation de l’humanité alors qu’ils contribuaient à son esclavage, quelle est leur part de responsabilité ? Ce travail de compréhension a quelque chose de terrible, parce que celui qui comprend se met en état de dissymétrie totale avec le fanatique qui ne comprend rien, et qui ne comprend évidemment pas qu’on le comprend.

Les situations sont déterminantes : des virtualités odieuses ou criminelles peuvent s’actualiser dans des circonstances de guerre (que l’on retrouve au microscope dans les guerres conjugales). Les actes terroristes sont dus à des groupes qui vivent illusoirement une idéologie de guerre en temps de paix. Ils sont comme hallucinés dans leur vase clos. Mais dès que ce vase se brise, beaucoup redeviennent pacifiques.

Je me suis intéressé aux dérives historiques : comment, à partir d’un petit glissement, on dérive et on devient infidèle à son idée de départ. J’ai connu des pacifistes d’avant-guerre qui ont accepté l’occupation de 1940 parce que rien n’est pire que la guerre, puis se sont engagés dans la Collaboration, et ont participé à partir de 1941 à la machine de guerre nazie. J’ai eu des amis intelligents et sceptiques, qui, devenus communistes, ont fini par assumer des stupidités et des monstruosités. J’ai vu des débonnaires devenir des impitoyables au sein de l’appareil stalinien puis redevenir débonnaires quand ils en sont sortis. Tous ces aveuglés, à la fois par eux-mêmes et par des mensonges politiques, me semblent à la fois irresponsables et responsables, et ne peuvent relever ni d’une condamnation simpliste ni d’un pardon naïf.

Proust, dans Jean Santeuil, exprime son souci de comprendre l’adversaire, comme si « celui-ci détenait une part de vérité devenue folle ». Il dit : « Juifs, nous comprenons l’antisémitisme ; partisans de Dreyfus, nous comprenons le jury qui a condamné Zola ; par contre, notre esprit est joyeux quand nous lisons une lettre de Monsieur Boutroux disant que l’antisémitisme est abominable. » La part de vérité est dans la singularité du destin juif, le fait que beaucoup de Juifs sont dans les affaires, le commerce, que beaucoup d’intellectuels d’origine juive ont été révolutionnaires ; mais cette part de vérité devient folle dans l’antisémitisme qui rend les juifs responsables du capitalisme et / ou du bolchevisme.

Implacabilité idéologique
Ainsi, celui qui est tolérant, comme Proust, comprend l’implacabilité idéologique ou religieuse qui pourrait même menacer sa vie. Robert Antelme, dans le récit de sa déportation, L’Espèce humaine, exprime très bien l’idée que si les SS « veulent retrancher leurs victimes de l’espèce humaine, ils n’y arrivent pas, mais nous non plus ne pouvons les retrancher de l’espèce humaine ».

Il y a un lien entre la compréhension, la non-vengeance, et à la limite le pardon. Victor Hugo dit : « Je tâche de comprendre afin de pardonner. » Et j’en arrive à ce point capital : le pardon c’est un pari éthique, c’est un pari sur la régénération de celui qui a failli, c’est un pari sur la possibilité de transformation et de conversion au bien de celui qui a commis le mal. Car l’être humain, répétons-le, n’est pas immuable : il peut évoluer vers le meilleur ou vers le pire. Le docteur Stanislaw Tomkiewicz, qui a beaucoup travaillé sur les jeunes délinquants, évoque « un enfant qui avait autour de lui tout pour devenir une canaille mais qui, à six ans, a eu un instituteur formidable qui l’a sorti de l’ornière ». Certains adolescents ont puisé dans leur expérience aux limites de la délinquance et du crime leur maturité et leur rédemption.

Jean-Marie Lustiger est allé jusqu’à proposer la béatification de Jacques Fesch, assassin d’un policier, repenti en prison et guillotiné en 1957, cet assassin étant devenu « un saint ». Peut-on enfermer le criminel dans son crime, quoi qu’il ait fait avant et surtout quoi qu’il soit devenu après, ou ne peut-on pas faire plutôt le pari qu’un criminel peut être transformé par une prise de conscience et le repentir ?

Derrida dit à peu près ceci : « Si vous ramenez le pardon à sa fonction éthique ou bénéfique, le pardon devient fonctionnel et perd sa qualité propre. » Je ne suis pas d’accord : pour moi le pardon a toujours un sens et peut toujours avoir éventuellement un sens pragmatique, voire politique, sans que ce sens dissolve sa qualité qui vient de cet élan, de cette générosité, de cette compréhension. C’est ce que j’appelle le méta-niveau. Je reviens à la parole clé : Jésus ne dit pas seulement « pardonnez-leur », il ajoute « parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il y a quand même un sens de compréhension là-dedans.

Maintenant, faut-il subordonner le pardon au repentir ? Le repentir ouvre la voie au pardon, mais je crois aussi que le pardon peut ouvrir la voie au repentir, et qu’il offre une chance de transformation. Il y a de très beaux exemples littéraires. Raskolnikov, dans Crime et châtiment, est amené au repentir par la petite prostituée Sonia. Dans Les Misérables, Monseigneur Miriel, à qui Jean Valjean a volé des chandeliers, fait un pur acte de pardon. C’est un pari éthique incertain : il n’était pas dit que Jean Valjean allait se transformer à la suite de cet acte généreux. Toujours chez Hugo, dans Quatre-vingt-treize, un pauvre paysan sauve le marquis de Lantenac, le chef chouan, qui par la suite fait fusiller trois femmes. Il a cette phrase merveilleuse : « Une bonne action peut donc être une mauvaise action ? » Nos actes éthiques peuvent se retourner contre nous, c’est le pari de la vie.

J’en arrive au pardon politique. Il y a la demande de pardon, et il y a l’octroi du pardon. Chirac a demandé pardon aux Juifs, l’Église leur a demandé également pardon, le gouvernement japonais a présenté ses excuses aux Coréens. Mais la demande de pardon de Chirac et celle de l’Église résultent de pressions très fortes des organisations juives.

L’héritage Mandela
Les excuses japonaises ne sont pas une demande de pardon. C’est une reconnaissance de torts qui s’auto-suffit. Je ne crois donc pas à un jaillissement de demandes spontanées qui viendraient d’une contamination judéo-chrétienne sur la planète. En revanche, la demande de pardon au peuple russe d’un Eltsine démissionnaire est un acte émouvant, profondément russe, qui réhabilite le vieil homme.

Quant à l’octroi du pardon, il ne peut se réduire à du calcul politique, encore qu’il le comporte. Prenons Nelson Mandela. Il s’est fixé pour but non de dissocier l’Afrique du Sud, mais d’y intégrer les Noirs, et, après sa victoire politique, d’y intégrer les Blancs. Il a compris la gravité de la situation où aurait conduit la punition ou la vengeance. Mais il y a, de plus, en Mandela, l’héritage universaliste du marxisme. Il y a une noblesse personnelle exemplaire.

Entre Israël et la Palestine, le pardon mutuel de crimes effrayants commis de part et d’autre est une nécessité de paix. Mais il a fallu Rabin à un moment de son histoire, Arafat à un moment de la sienne pour opérer une conjonction morale qui intègre et dépasse le calcul politique.

En deçà du pardon, il y a la mansuétude accordée aux tenants du régime dictatorial déchu, comme en Espagne. On est dans une sorte de contrat tacite où l’on achète la paix et la démocratie au prix d’une amnistie de fait ou de droit.

Il existe des cas d’impossibilité, et du pardon, et de la punition. Par exemple quand le mal est issu d’une des énormes machines technobureaucratiques contemporaines, comme dans l’affaire du sang contaminé. J’avais à l’époque écrit un article « Cherchez l’irresponsable », parce que le mal résultait de la somme d’aveuglements issus de la bureaucratisation, de la compartimentation, de l’hyperspécialisation, de la routine. Les rapports alarmants de quelques médecins d’hôpitaux n’étaient même pas lus, et les grands mandarins de la science et de la médecine ne pouvaient croire qu’un virus pouvait provoquer le sida. La responsabilité est morcelée, la culpabilité est dissoute. N’est-ce pas le système qu’il faudrait juger, et réformer, plutôt que de chercher le coupable dans un responsable ministériel ?

Venons-en aux énormes hécatombes provoquées par l’État nazi et par l’État soviétique. Il y a des responsabilités en chaîne, depuis le sommet ­ Hitler, Staline ­ jusqu’aux exécutants des camps de la mort. Mais ces responsabilités sont morcelées. Quand Hannah Arendt écrit sur le procès Eichmann, elle le voit comme un rouage de la machine criminelle, et c’est la médiocrité de ce parfait fonctionnaire qui la frappe. Elle voyait aussi que l’énormité d’Auschwitz ne pouvait être compensée par une peine de mort. Ici la punition est dérisoire, le pardon impossible.

Et quand au bout de 20, 30, 40, 50 ans, il ne reste que quelques survivants parmi les fonctionnaires obéissants de Berlin ou de Vichy, doivent-ils assumer toute la responsabilité ? Faut-il qu’un octogénaire expie les crimes de la machine à déporter ?

Plus il est difficile de localiser l’auteur du mal, plus se développe un besoin de trouver le coupable. On comprend la souffrance renouvelée des parties civiles au procès Papon, qui revivent le départ pour la mort de leurs proches. On comprend la souffrance des familles des victimes du sang contaminé. Elle retrouvent inévitablement le talion en réclamant le châtiment. C’est atroce, mais je me dis que la chose qui importe est de faire en sorte que de tels crimes ne se renouvellent pas.

N’oublions pas
La question est : le non-châtiment signifie-t-il l’oubli, comme le pensent ceux pour qui punir servirait la mémoire ? Les deux notions sont en fait disjointes. Ce n’est pas parce que Papon va passer éventuellement dix ans en prison que la mémoire d’Auschwitz sera renforcée. Mandela a dit « pardonnons, n’oublions pas ». L’opposant polonais Adam Michnik lui fait écho avec sa formule « amnistie, non amnésie ». Tous deux ont d’ailleurs tendu la main à ceux qui les avaient emprisonnés. Les Indiens d’Amérique n’ont pas oublié les spoliations et les massacres qu’ils ont subis, bien que ceux qui les ont martyrisés n’aient jamais été châtiés. Les Noirs victimes de l’esclavage n’ont jamais vu leurs bourreaux punis, et pourtant ils n’ont pas oublié. Quand des anciens du goulag et autres victimes de la répression ont créé l’association « Mémorial en Union soviétique », ils réclamaient la mémoire et non le châtiment.

L’amnistie n’est pas l’amnésie. Une grande nation démocratique ne fait pas que commémorer des moments glorieux, elle doit aussi se remémorer des moments sinistres : l’histoire de France ne doit pas oublier la croisade contre les Albigeois ou la révocation de l’Édit de Nantes. Il y a un autre problème que pose très bien Steiner en disant : « Oublier est un devoir, sinon on devient fou. » Cela vaut pour une mémoire obsessionnelle, et c’est pour ça aussi qu’en Israël il y a une minorité qui lutte contre le culte d’Auschwitz, d’autant plus qu’elle se rend compte que cette obsession sert les intérêts politiques de ceux qui veulent absolument isoler et différencier les Juifs des Gentils. Une mémoire historique ne doit pas tomber ni dans l’obsession ni dans l’amnésie.

Je poursuis mon propos. Jankélévitch, dont la culture était essentiellement russe ­ c’est-à-dire tout imbibée de ce fonds culturel évangélique de Tolstoï et Dostoïevski, avait un sentiment de l’impardonnable en pensant aux crimes nazis contre les Juifs ; mais, à la fin de son livre Le Pardon, tout son fonds culturel russe revient et il dit « mais il y a aussi l’infini du pardon ». Il termine par une sorte d’asymptote de deux infinis qui courent l’un après l’autre, et il ne donne pas de solution. Alors que Derrida fait une sorte de cercle vicieux : on ne peut pardonner que l’impardonnable, mais comme l’impardonnable ne peut par définition être pardonné, donc on ne pourrait pardonner ce qui pourrait être pardonné. Pour moi, ce qui est terrible, c’est le mal qui est au-delà de tout pardon et de tout châtiment, le mal irréparable qui n’a cessé de ravager l’histoire de l’humanité. C’est le désastre de la condition humaine.

Éthique universelle
Je crois que la victime se doit d’être plus intelligente et plus humaine que celui dont elle a souffert. Les valeurs de compréhension sont universelles et les victimes n’en sont pas exemptes, au contraire. Marx disait que ce sont les victimes de l’exploitation qui pourraient accéder à une éthique universelle et supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme. Cela ne s’est pas réalisé mais demeure souhaitable. Cela dit, je ne saurais demander à une victime ou à sa famille de commencer à pardonner, ce serait odieux, mais je souhaiterais la convaincre que la punition ne lui est pas nécessaire.

Le pardon est un acte individuel qui suppose une certaine magnanimité ou générosité : si l’on force au pardon, ce n’est plus un pardon. Ce que je propose, c’est de tout tenter pour échapper à la logique de la vengeance et de la haine, ce qui comporterait un système d’éducation que développerait notre capacité de compréhension que je trouve très atrophiée.

La compréhension est possible même en cas de guerre, ce que j’ai fait en étant strictement anti-nazi et jamais anti-allemand. Mais on ne peut être magnanime que si l’on est vainqueur. Il faut de toute façon que la personne qui a fait le mal ou le crime soit déjà dans une situation où elle ne soit plus capable de le faire. Je fais la distinction entre une situation de combat ­ la guerre ou la lutte contre le terrorisme ­ et ce qui se passe après. Effectivement, ça n’a pas de sens de pardonner à un gang qui a commis des crimes et qui va en commettre de nouveaux. Le vrai problème se pose ensuite, non plus tellement en termes de pardon, mais de justice. La prison sert à protéger la société, mais que doit-on faire à partir du moment où les gens évoluent, quand certains reconnaissent qu’ils ont eu tort, qu’ils ont commis des actes odieux, ou ressentent des remords ?

Je pense qu’il nous faudra résister à ce besoin revenu en force au XXe siècle, qui, j’espère, s’atténuera dans ce siècle nouveau, et qui a été une demande éperdue de châtiment, lequel recouvre souvent l’archaïque demande de vengeance. Or, répétons-le, il n’y a pas que l’alternative pardon ou châtiment. Il y a la non-vengeance, il y a l’« a-pardonnable », il y a la clémence, il y a la miséricorde. Je crois qu’il faut résister au talion, résister à l’implacabilité, résister à l’incompréhension, ne pas céder à la propagation du mal en nous-mêmes.

Les humiliés, les victimes, les haïs ne devraient pas se transformer en humiliants, en haïssants et en oppresseurs, comme cela arrive trop souvent et encore aujourd’hui au Kosovo. L’éthique, qui pour moi est résistance à la cruauté du monde, de la vie, de la société, de l’être humain ne peut se passer de compréhension, de magnanimité, de clémence et, si possible, de pardon.

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Libérer soi-même et les autres, Don Ernesto Ortiz

Libérer soi-même et les autres

Don Ernesto Ortiz

ORTIZ 07

Don Ernesto Ortiz est un intervenant international dont les enseignements nourrissent la recherche spirituelle.
Photographe réputé, auteur, enseignant et thérapeute, il est connu pour ses formations innovantes, exploratoires et multidimensionnelles.
Il consacre sa vie à explorer et à communiquer le langage du cœur, mouvement primordial et espace intérieur profond. Ses séminaires comme ses voyages possèdent une intensité qui unifie le spirituel et le quotidien, grâce à la découverte poétique et existentielle de l’âme.
Reflets l’a rencontré lors du 6ème symposium international qui s’est déroulé fin novembre 2016 à Pau.

Quelle place donnez-vous au pardon ?
Le manque de pardon est sûrement l’obstacle principal qui retient les êtres dans leur évolution personnelle et spirituelle. Il crée du karma qui nous suit d’une vie à l’autre. Le premier sentiment qui découle de ce manque est la volonté de vengeance : « Tu m’as fait ça ! ; Je vais te faire ça ! ». Et cela va créer un autre sentiment, celui de la colère.  Celle-ci va, petit à petit, se transformer en rage, et lorsque nous sommes habités par cette énergie négative, la seule chose que nous voulons faire est lutter. Nous avons vu des royaumes, des cultures où des rois et des chefs ont sacrifié des centaines de milliers de vies pour satisfaire ce besoin de vengeance. Le manque de pardon nous conduit à nous séparer des autres, mais également de nous-mêmes. Le karma créé entre les êtres dû au manque de pardon est une énergie de séparation, de division. À un niveau spirituel plus profond, nous pouvons sentir des dynamiques qui se jouent entre les êtres et qui sont transportées d’une vie à l’autre. J’ai aidé un certain nombre de personnes à mourir. Parmi elles, un homme de 89 ans, à qui je posais quelques questions, me disait qu’il ne pouvait pas pardonner à sa mère. Il est mort avec ce manque de pardon. Cette énergie emprisonne la personne et son âme mais également celle de l’autre. Au moment de la mort, ce sentiment est transféré dans la prochaine vie, car ce que nous transmettons d’une vie à l’autre, c’est le conditionnement de notre mental. Mourir avec ce manque de pardon conduit à une connexion karmique immédiate qui se perpétue dans la vie suivante.

Don Ernesto Ortiz nous livre alors un exemple personnel :
Ma mère entretenait une relation très difficile avec moi. J’étais un rebelle, un homme libre qui voulait explorer le monde. Elle souffrait que son fils ne soit pas tel qu’elle le voulait. A 16 ans, je lui ai annoncé que j’allais quitter la maison. Ma famille avait beaucoup d’argent, et ma mère a alors menacé de ne me laisser aucun héritage. Mais je suis parti quand même parce que je cherchais ma liberté personnelle. Trente-cinq ans plus tard, elle se retrouve dans mes bras, proche de la mort. Au moment où elle allait me dire quelque-chose, elle est tombée dans le coma comme une ultime blague cosmique. Bien sûr, elle ne m’a laissé aucun héritage. J’aurais pu alors me mettre en colère car j’y avais droit ! Mais au lieu de cela, je suis entré dans mes archives akashiques[1] pour acquérir une compréhension profonde de cette réaction karmique. Et là, j’ai pu voir le contrat que nous avions créé à un niveau spirituel, et comment elle avait sacrifié toute une vie pour moi pour me donner les leçons dont j’avais besoin pour ma vie. Je suis alors arrivé à un niveau de compréhension total et complet qui m’a permis d’arriver dans cet espace de grande gratitude et d’amour pour le sacrifice qu’elle avait fait pour moi. Voilà la beauté du pardon. C’est une énergie qui ouvre notre cœur.

Comment définir le pardon ? Comment se passe-t-il concrètement ?
C’est être capable de regarder ce que chaque relation difficile peut nous offrir et se poser la question : « qu’ai-je appris de ce que je pense avoir besoin de pardonner ? ». Nous sommes alors en mesure de voir que les évènements arrivent pour nous faire grandir et évoluer, et nous devenons une meilleure personne grâce à cette compréhension.

Les plus grandes difficultés que nous rencontrons commencent avec nos parents en général.
Absolument. Ce sont les deux personnes les plus importantes à observer par rapport à notre manière d’être, et nous pouvons voir clairement la relation karmique entre nos parents et nous-mêmes. C’est là où les archives akashiques* entrent en jeu en nous permettant de nous diriger vers le passé pour regarder la relation que nous avons eue avec eux dans des vies antérieures et ramener cette information dans le présent pour en avoir la compréhension. Cela conduit à la guérison pour nous-mêmes et pour eux aussi en les libérant des chaines qui les retiennent du fait de ce manque de pardon envers eux. Le pardon est un outil qui offre des possibilités illimitées pour la libération du soi.

 *La lecture akashique permet d’accéder aux mémoires des vies passées et de donner du sens aux expériences actuelles.

Bibliographie : « Les mémoires akashiques » Editions Vega-Tredaniel – Don Ernesto Ortiz
Activités francophones en Europe de Don Ernesto Ortiz : consulter www.oasis-voyages.com

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Le pardon : le GPS du bonheur, Tim Guénard

Le pardon : le GPS du bonheur

Tim Guénard

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Propos inédits en complément de l’article dans le dossier Le pardon, une bioénergie renouvelable de Reflets n°23

Y a-t-il des situations difficiles à pardonner ?
Oui, tout ce qui touche les enfants abusés, les choses qui atteignent la croissance physiologique. Avant de pardonner, il faut déjà digérer. Pour moi, le plus dur dans mon pardon, c’était l’atteinte au corps parce que le fait d’être cassé partout, d’avoir subi des choses pas très jolies, tu ne t’aimes plus. Tu es abîmé avant d’être fini. Tu as des peurs, des manques de confiance. On a atteint ton image, une image divine. Le Big Boss a dit : « tu honoreras ton père ou ta mère » et non pas « tu aimeras ton père ou ta mère » parce qu’il sait qu’il y a des papas et des mamans qui sont plus durs que des Everest, des Kilimandjaro, sommets presque inatteignables. Je trouve ça très beau qu’il n’ait jamais dit « tu aimeras ». Je pense qu’il sait qu’il y a des papas et des mamans faciles à aimer mais que d’autres sont inatteignables, c’est-à-dire qu’ils sont des sommets dangereux. Donc, pour certains petits enfants, il est normal qu’ils ne puissent pas accéder au pardon tout de suite. Ils vont devoir d’abord se « déséquestrer » de leur histoire. Le premier temps, c’est de se reconnaître vierge.  Il m’est arrivé de dire à des prostituées qu’elles étaient vierges : « ton âme est vierge ». L’homme peut tout salir, sauf ton âme, c’est-à-dire l’intimité de ton intimité. Du coup, il faut toujours donner quelque chose de propre à quelqu’un qui a quelque chose de sale. Personne ne peut salir le cœur du cœur. C’est l’âme qui alimente le cœur. C’est le disque dur de la pureté. C’est pour ça que tout le monde est récupérable. Le problème de nos rancunes, c’est d’accuser, parce qu’on a été blessé. La blessure devient une accusatrice. Au début, c’est une réalité et après, le danger, c’est de l’entretenir en devenant accusateur. On honore la date anniversaire à tel point qu’elle va nous séquestrer, nous anesthésier et elle peut devenir une maladie psychique en ayant décidé de toujours voyager avec sa souffrance. C’est pour ça qu’il y a beaucoup de malades psychiques qui pourraient guérir. Il suffit qu’ils choisissent de se délester comme le voyage en montgolfière. Si on veut aller plus haut et plus loin, il faut lâcher du poids et ce n’est pas jeter. Pardonner, ce n’est pas oublier, c’est savoir vivre avec. Ta plus grande ennemie, ce n’est pas ta souffrance, c’est ta mémoire, car elle te rappelle que tu as souffert tel jour et elle va avoir le bon plaisir de te le rappeler. Elle va prendre de plus en plus d’espace. C’est là où la dimension spirituelle devient un cadeau, car tu prends conscience que tu es un tout pour tout et non pas un tout pour rien. Et c’est ça Dieu. Il va falloir que tu deviennes l’ami de ta mémoire, c’est-à-dire qu’en pardonnant, elle ne va pas se sauver. Et du coup, tu es comme une belle bagnole. La belle bagnole ne reste belle et propre que parce que le gars qui aime sa bagnole la regarde, la nettoie mais il ne se dit pas que c’est le dernier lavage. Le pardon, c’est ça. Tu pardonnes une fois, c’est un lavage, ce n’est pas définitif. Tu vas te resalir mais ce n’est pas grave, tu iras te relaver. Du coup, la mémoire n’efface pas. Elle devient une archive dans laquelle tu peux aller faire des visites et tu prends ce qui est bon et ce qui n’est pas bon. Quand tu vis sans le Big Boss, c’est-à-dire par toi-même, tu restes dans la rancune et tu te laisses polluer. Le jour où tu rencontres ta dimension spirituelle, tu acceptes qu’il y ait des choses qui te dépassent qu’on appelle les rencontres. Un tel va dire tout haut ce que tu penses tout bas et tu vas dire : « putain je suis normal ». Le soin, la délicatesse sur tes blessures, c’est la normalité et ce n’est pas toi qui va la trouver tout seul. C’est là l’importance des rencontres. Vivre un pardon, seul, n’a aucun intérêt que ça soit pour toi ou pour les autres. Il s’agit de le vivre ensemble. C’est pour ça que j’aime beaucoup ce que le Pape François a suscité : l’année de la miséricorde. C’est un truc qui a été proposé au monde entier et pas seulement pour les cathos. Le pape donne plein d’exemples concrets. Tu finis par t’unir à ses prières. Et quelles sont–elles ? Quels sont ses soucis ? Actuellement, ce sont les migrants. Et lui-même a montré l’exemple. Si toutes les religions, si tous les chefs d’État, les ministres le faisaient, Monsieur et Madame Tout le monde le feraient. La terre irait beaucoup mieux. Le pape François a demandé aux prêtres, aux évêques du monde entier de renouveler ça pour toute une année, de donner le sacrement du pardon à tous ceux qui vivent l’IVG, à tel point qu’on voit l’amour du Big Boss pour toutes ces femmes et tous ces petits enfants. On ne peut pas faire comme si ce n’était rien. Et là, qu’est-ce que fait le pape François ? Il dit : « Tendez les bras », c’est-à-dire donnez les câlins du Big Boss que sont les sacrements. « Accueillez-les ! ». « Dites-leur à quel point elles sont aimées, ils sont aimés ». Tous ces petits enfants, ils sont baptisés dans le ciel.

Quelle différence entre la miséricorde et le pardon ?
C’est pareil. La miséricorde est un terme très biblique. Le pardon est un terme basique. Que tu sois croyant, pas croyant, la miséricorde est à l’échelle du monde et pas seulement à celle de toi-même et de ta petite famille. C’est quelque chose d’universel et c’est pour ça que c’est proposé à tout le monde. C’est un acte pour faire la paix, pour tous ceux qui ont des problèmes avec quelqu’un. C’est qui ton ennemi dans un pays où il n’y a pas la guerre ? C’est celui qui te fait chier. C’est celui qui te calomnie. C’est celui qui a des mauvaises pensées sur toi. S’il va à la messe et qu’il continue, eh bien, il fait des grimaces à Dieu puisque Dieu lui a demandé de faire la paix avec son frère. S’il ne fait pas la paix avec lui, c’est du pipeau. Dieu ne te demande pas seulement de l’écouter ni de faire de la boulimie spirituelle tout le temps. Il te demande, une fois que tu as mangé, d’aller au boulot, ce que fait très bien notre pape François. Quand tu vois ses journées à son âge ! Il a la connaissance de tout ce que Jésus a dit et après qu’est-ce qu’il fait ? : des actes. Et l’acte de la miséricorde s’adresse  à tous ceux qui n’ont pas fait la paix avec leur frère, bien que se disant croyants. Le rêve du Père, c’est le pardon. C’est pour ça qu’Il a dit : « tu ne jugeras pas si tu ne veux pas être jugé ». En fin de compte, on est appelé à aimer toujours plus et cette année de la miséricorde, c’est pour nous amener à être des êtres libres. On peut tous se blesser sans même le savoir parfois. C’est pour ça que le Big Boss a pensé aux omissions : « j’ai péché par pensée, en paroles, par action et par omission ». Moi, mon préféré, c’est l’omission. Celui qui fait le plus de dégâts, c’est celui qui n’est pas conscient. Moi-même, j’ai des péchés que je n’ai pas encore donnés. Oui, mais Dieu n’est pas une poubelle. Il y a des gens qui donnent tout d’un seul coup. Dieu se trouve submergé par tous les péchés de l’autre, c’est « camion benne ». Moi, je suis un vrai pécheur, jusqu’à ma mort, il y a des choses que je n’ai pas encore données parce que si je le faisais d’un seul coup, ça voudrait dire que je me débarrasse et Dieu n’est pas un débarras. Quand je lui donne, ça me coûte parce qu’un don, c’est quelque chose auquel tu tiens. Moi, j’ai des omissions volontaires. Je fais du mal sans m’en rendre compte. C’est le pardon dans le double sens parce qu’on parle toujours du pardon de l’offusqué. On n’est pas seulement la victime. Tu ne peux pas mettre en marche le pardon seulement dans l’ambition que ce n’est que toi qui doit être pardonné. Le pardon se met en marche le jour où tu as la conscience. Le vrai pardon, tu ne te mets pas à juger mais à aimer ton bourreau. Tu ne peux pas être aujourd’hui si tu n’as pas été hier. Si, aujourd’hui, tu as des étincelles de bonheur, que fais-tu de ton hier ? Est-ce que ça valait le coût de le vivre ? Moi, ma vie serait à refaire, je n’y changerais rien parce que je veux la même femme, les mêmes enfants, les mêmes amis. Après, tu veux pardonner parce que c’est important pour toi. Mais il faut que tu acceptes que celui que tu vas pardonner, lui a un temps de digestion qui est très différent. Le pardon n’est pas une baguette magique. Dieu n’est pas magicien. Quand vous attendez de l’instantané avec Dieu, vous vous éloignez de lui  en pensant qu’il ne vous a pas écoutés et ce n’est pas vrai. Dieu t’a écouté, mais est-ce que toi, tu veux bien être à l’écoute de Dieu qui est tout simplement le temps de digestion ? C’est l’histoire de l’enfant prodigue : à son retour, son père court vers lui, le prend dans ses bras et il l’aime. Dieu vous aime dans toute votre histoire, pas seulement dans vos trucs brillants. C’est vous qui ne vous aimez pas dans toute votre histoire. Tes petites chutes d’hier font partie de ton histoire et font partie du grand désir que Dieu a de toi. Il t’aime en entier et avec l’enfant prodigue, on a reçu un grand message du Big Boss. Il nous montre qu’accueillir quelqu’un ce n’est pas le culpabiliser, c’est le prendre dans l’instant, c’est se réjouir. Dieu nous montre à travers ça à quel point nous sommes aimés dans notre histoire. Pourquoi il est revenu ? Parce qu’il n’avait plus de tunes. Qu’est-ce qui lui restait dans son malheur ? : un petit coin de bonheur, son père. Quand l’homme est malheureux, il va survivre grâce aux petites îles de bonheur qu’il a dans sa tête. C’est comme ça les retours spirituels. C’est ça les câlins spirituels. Ce n’est pas pour la culpabilité. C’est nous qui ne sommes pas gentils avec nous-mêmes. Si dieu voulait un monde javellisé, il l’aurait fait depuis le début. Du coup, on aurait été des robots. Dieu aime la diversité, c’est le plus grand fou. Il n’y a aucun drogué qui arrive à la cheville du Big Boss. Il fallait faire confiance pour nous laisser les petits enfants dans les mains. Le plus grand trésor de la terre, ce sont les enfants. Depuis la nuit des temps, le Big Boss a choisi des co-créateurs avec lui pour être les parents de nos enfants. Le premier acte de prière qu’un enfant fait, il ne le fait pas à son père ni à sa mère. Allez dans les maternités et regardez la position de l’enfant quand il se met à crier. Est-ce que vous le voyez crier vers son père ou sa mère, même si tu l’orientes ? Il crie vers le haut, c’est pour ça que les petits enfants sont facilement en prière. Tu leur parles de Dieu quand ils sont tout petits – trois ans, quatre ans, cinq ans – ils sont spirituels tout de suite. Le nombre d’adultes qu’on a vus se mettre à genoux parce que les enfants le faisaient naturellement. C’est l’enfant qui montre le sacré parce que lui n’a aucun doute.  L’enfant est comme un buvard, il est vierge et nous, on est taché. C’est là l’anti-pardon et on se met en état de privation.

Pourrait-on dire que le pardon est une nécessité biologique ?
Moi je dirais que c’est le GPS du bonheur. Tu ne peux pas continuer la route vers le bonheur si tu ne rentres pas le pardon dans ton GPS. Tu ne verras personne d’accompli. Toutes les belles personnes que tu vois, ce ne sont pas des gens qui s’embarrassent du passé mais qui l’ont offert. Tu le vois chez les gens qui ont été dans les camps à Auschwitz, ceux qui ont vécu de grands drames, quand tu les regardes, ils sont beaux. Leur passé, ils l’ont vécu mais il ne les empêche pas de vivre. Ils ont fait paix avec leur histoire. Mère Teresa, on lui avait interdit d’aller voir son papa et sa maman mourir, tout prix Nobel qu’elle était. Est-ce que tu ne crois pas qu’elle avait un pardon à vivre, toute sainte qu’elle était ? Est-ce que tu ne crois pas qu’elle a connu une colère, qu’elle a connu un pardon à vivre. Le GPS de mère Teresa a été justement d’être un pardon infini parce qu’elle a ressenti Jésus au démarrage. Elle a eu des coups de chaleur avec Lui. Tant qu’elle était en activité, elle servait le pauvre comme elle servait Jésus. Quand elle était en non-activité, en état de prière, elle était remplie d’angoisses. Ne crois-tu pas qu’elle a renouvelé ses pardons indéfiniment ? Marthe Robin qui a fait un bien fou à des quantités de gens du fond de son lit, eh bien elle était toute petite devant le suicide de son frère, elle qui a sauvé tant de monde. Est-ce que tu ne crois pas qu’elle a été confrontée aussi à des combats pas possibles ? Ce sont les saints de notre temps. Je pense que pour aller vers la route du bonheur, tu ne peux pas le vivre sans ce GPS du pardon. Si tu refuses le pardon, tu refuses le bonheur. Quand tu pardonnes, tu te sens léger.

Autre article à lire dans Reflets n°23 pages 21 et 22