Pokémon, vos données en jeu

Pokémon, vos données en jeu

Cynthia Schumacher

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Pokémon Go est un jeu mobile en réalité augmentée dans lequel vous endossez le costume de dresseur de Pokémon et partez en quête de ces drôles de créatures à travers le monde.

Le joueur dirige un avatar, dont il peut personnaliser l’apparence et la tenue à la création de son compte, sur une carte utilisant la géolocalisation du joueur. Celui-ci doit ainsi se déplacer avec son téléphone portable pour se déplacer dans le jeu. Le joueur peut observer à une certaine distance les environs, ce qui permet d’afficher les différents éléments du jeu à portée : Pokémon, PokéStops et arènes. Il peut ainsi parcourir les villes, capturer des Pokémon ou encore combattre dans des « arènes ».

Disponible depuis juillet 2016 sur les plateformes iOS et Android, Pokémon Go est devenu rapidement un phénomène de société.

Une frontière de plus en plus mince entre le concret et le virtuel

Avant Pokémon Go, tous les jeux qui ont pu connaître un certain engouement (tels que Word of Warcraft) étaient sur console ou sur ordinateur. Effectivement, le joueur passait beaucoup de temps devant sa console aux dépens de ses activités physiques.

Mais cette obligation d’être devant sa console permettait indirectement au joueur de distinguer son monde virtuel de son monde réel. Un utilisateur ne pouvait pas jouer au travail, dans la rue ou pendant ses déplacements. De cette façon, l’envahissement de sa vie réelle par sa vie virtuelle était limité.

Aujourd’hui, avec Pokémon Go, cette frontière n’existe plus. Le joueur doit concilier sa vie réelle (travail, sorties, études) et sa vie virtuelle. Les moments où il peut jouer sont ceux où il est en mouvement. À chaque fois qu’il sort, il est tenté d’ouvrir son téléphone pour « scanner » la zone. Pokémon Go empiète sur le temps qui est consacré à sa vie sociale, à son travail ou à son couple. Le joueur est physiquement présent dans le concret, mais psychologiquement absent. Plusieurs joueurs peuvent se retrouver au même endroit dans « une arène » dans le jeu, afin de se défier virtuellement, et ne pas se parler.

« Pour ma part, je n’ai jamais été aussi motivé pour me promener : j’accompagnais mes collègues pour aller fumer (je ne fume pas). Un jour, je me suis promené avec ma compagne jusqu’à une ambassade pour rejoindre un « pokéshop » à cet emplacement. J’étais obnubilé par mon téléphone et ne me préoccupais pas de savoir si ma copine s’ennuyait lors de nos balades ! »

Ce jeu a des répercussions sur la vie concrète du joueur. Par exemple, le site imgur.com a eu un énorme succès avec la photo de : « Jonathan chassant un pokémon sur le lit d’hôpital de sa femme en train d’accoucher. »

De plus en plus de personnes sont motivées pour sortir les poubelles ou pour aller acheter des croissants le dimanche matin, toute action réelle s’expliquant par une raison virtuelle. Des dangers physiques sont vite apparus. Même la gendarmerie du Tennessee aux USA a émis des recommandations : « Conseils pour les dresseurs Pokémon : Conducteurs, ne jouez pas à Pokémon Go ! Piétons, redoublez d’attention ! » a-t-elle tweeté. En effet, dans le monde entier, les accidents s’accumulent. Un risque qui guette tout internaute est l’addiction inhérente au jeu.
Selon les chiffres de SimilarWeb, 60 % des personnes ayant installé Pokémon Go l’utilisent régulièrement, ce qui laisse moins de temps pour les activités sociales et sportives. Mais le plus impacté est le temps pour se poser : rêver, méditer, contempler.

« Un vendredi soir, alors que je n’avais rien à faire, j’ai regretté le fait de ne pas pouvoir y jouer dans mon canapé comme c’était le cas avec les jeux sur console. Je souhaitais rejoindre une arène pour faire combattre mes Pokémon et ça tombait plutôt bien puisqu’une arène se trouvait à 20 mètres de chez moi. Mais ces quelques mètres m’empêchaient d’accéder à l’arène. Je me suis donc rhabillé pour rejoindre l’arène qui se trouvait dans la rue. Il était une heure du matin. Cette action que je trouvais totalement absurde m’a poussé à supprimer l’application. Mais combien de joueurs mineurs verrons-nous dans la rue à des heures tardives ? D’autant plus que certains Pokémon n’apparaissent que la nuit. »

À qui profite le jeu ?
Si c’est gratuit, c’est vous le produit ! (adage de l’économie numérique) « Un jeu vidéo qui a demandé des millions d’euros d’investissement doit forcément à un moment ou à un autre rapporter de l’argent à ses éditeurs » affirme Geoffrey Delcroix dans LINC2
Pokémon Go est l’aboutissement d’un long cheminement. Niantic était, à l’origine, une filiale interne de Google. En août 2015, elle devient une entreprise indépendante dans laquelle Nintendo et Google investissent quelques mois plus tard. Son fondateur, John Hanke, a créé, en 2000, l’entreprise Keyhole, rachetée quatre ans plus tard par le géant du Web, pour servir de base à Google Earth, le fameux logiciel de visualisation de la Terre. Chez Google, John Hanke a alors pris la tête de l’unité «Geo», englobant également Google Maps et Street View, l’outil qui permet de se balader dans les rues via un navigateur Internet. John Hanke était impliqué dans l’un des plus gros scandales relatifs à la vie privée qu’ait connu Google. Un passé qui soulève de nombreuses questions quant à l’utilisation des données récoltées par Pokémon Go.

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Le grand gagnant de Pokémon Go est donc bien la société organisatrice : en bénéfices financiers dans un premier temps, mais surtout en récolte de données valant très cher, utilisables à d’autres fins.

Une modification de la perception du réel
Les scientifiques se basent sur le principe de proprioception (le sens du mouvement) pour tromper le cerveau. C’est ce qui explique que le joueur s’approprie son avatar très rapidement au point de penser qu’il est cet avatar et d’agir en conséquence.

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Comment les relations fondamentales humaines de communication, d’échanges, de liens affectifs, d’amour et d’empathie vont-elles évoluer ?

Mayank Mehta, chercheur en neurophysique à l’université de Los Angeles, a mené une étude sur l’impact du virtuel sur le cerveau. En utilisant des rats qu’il a fait courir dans un labyrinthe virtuel, il a observé que 60 % des neurones de leur hippocampe (mémoire, navigation) s’éteignaient et que, pour les 40 % restant, leur représentation de l’espace était complètement perturbée.

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Pour lire l’article en entier Reflet n° 22 pages 28 à 31

 

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Santé : alerte sur l’hôpital public

Santé : alerte sur l’hôpital public

Jérôme Bultel

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Jérôme Bultel est praticien hospitalier, médecin chef de service, gériatre à l’Hôpital de Vernon (Eure).

Trois milliards et demi d’euros  en moins sur trois ans pour les hôpitaux. Suite à des années de restrictions budgétaires, les hôpitaux doivent encore se serrer la ceinture. Et cette coupe réglée se passe quasiment à l’insu des usagers qui, pour l’instant, ont intégré le discours officiel : si les hôpitaux sont en déficit, c’est qu’ils sont mal gérés. Par ailleurs, ils persistent à penser que nos hôpitaux français sont parmi les meilleurs mondiaux.

Or de nombreux lits sont supprimés, la souffrance des personnels dans leur travail est maintenant patente. Si beaucoup de syndicats se sont groupés lors de la grève du 8 novembre dernier, ce n’est pas un hasard. Un tel regroupement ne s’était pas vu depuis longtemps.

En fait, ce que les usagers ignorent, c’est que ce rationnement est organisé par l’État car tous les leviers financiers sont dans les mains des ARS (agences régionales de santé), elles-mêmes aux ordres du ministère de la Santé (et du budget). Le directeur n’a quasiment aucune marge de manœuvre. Il est devenu un simple exécutant des consignes de l’ARS.

Deux mots pour comprendre le principal financement des hôpitaux : la T2A (Tarification A l’Activité). L’État a mis en place un découpage des activités de soins (ceux qui s’y prêtent, essentiellement les soins techniques) et leur a attribué un tarif. Les hôpitaux (et les cliniques privées) doivent compter sur ces tarifs pour établir leur budget. Le soin relationnel, pourtant si fondamental, est laissé pour compte. Chaque acteur de soin gère ce temps relationnel comme il peut, sachant qu’il ne rapportera rien à l’établissement. Les ARS ont dit aux hôpitaux : augmentez l’activité, vous réduirez votre déficit. Beaucoup d’hôpitaux ont joué le jeu mais les ARS ont maintenant sifflé la fin de la partie. Elles jouent désormais sur deux tableaux : diminution des tarifs et réduction des effectifs. En effet, la T2A s’est révélée un véritable leurre car, devant l’augmentation d’activité mise en place par les acteurs pour réduire le déficit, les ARS annoncent qu’en raison des contraintes budgétaires (l’enveloppe qui leur est allouée est fermée) les tarifs T2A vont baisser, cette année encore, de 1 % ; ce qui veut dire que pour une même activité (mêmes nombres d’actes, même nombre de séjours etc.), les recettes de l’hôpital sont réduites d’autorité de 1 %.

Le deuxième volet, récent mais très alarmant, c’est la réduction du personnel. En effet, geler les grilles de salaires, mutualiser les achats, regrouper des services, toutes ces réformes sont déjà faites et atteignent leur limite. Ce sont les salaires qui coûtent cher, il faut donc s’en prendre aux ressources humaines. Il faut diminuer la masse salariale, mais en toute discrétion (grâce notamment à la multitude de contrats précaires, facilement révocables, mis en place par la politique frileuse de ces dernières années), par le non-remplacement des départs, par la « mutualisation », c’est-à-dire demander à ceux qui restent de faire, en plus de leur travail, celui de ceux qui sont partis.

Le vocabulaire des discours officiels est d’ailleurs consternant d’hypocrisie, formulée dans la langue du « politiquement correct » : optimisation, plan de performance, efficience, mutualisation, modernisation, pour finalement ne désigner qu’une seule réalité : gérer la pénurie.

Des soins trop rapides, réalisés par un personnel épuisé, deviennent de médiocre qualité. Mais les soignants ne peuvent même pas invoquer la nécessité d’une prise en charge « de qualité » et de « sécurité des soins » (démarche obligatoire très louable mais très chronophage et non budgétée) pour demander davantage de personnel, car cet argument peut se retourner contre eux. En effet il peut alimenter le cynisme des décideurs et leur rouleau compresseur sur la casse du service public de santé. Certains affirment, la main sur le cœur : il vaut mieux moins d’hôpitaux plus sécures que trop d’hôpitaux insécures. Il faut donc fermer des services et si possible des hôpitaux.

L’informatisation généralisée des soins, loin d’être un gain de temps, demande une présence énorme sur l’ordinateur. Tous les patients le constatent : les infirmières sont plus souvent sur leur écran qu’au lit du malade, sacrifiant leur temps à la « traçabilité ». Ces injonctions paradoxales – faire plus et mieux avec moins – rendent les soignants vraiment malades. Cela tourne à une maltraitance organisée. Ce constat est vrai aussi pour les maisons de retraite publiques (EHPAD publics) où les soignants n’en peuvent plus.

On a déjà « optimisé » presque tout de qui pouvait l’être. Le ministère a créé récemment les Groupement hospitalier de territoire (GHT), pour, dit-il, « fluidiser » le parcours du patient et rendre l’accès aux soins plus égalitaire. Pour les médecins c’est en fait une mutualisation supplémentaire : ils seront priés de consulter aussi dans les hôpitaux voisins, tout cela pour éviter de nouvelles embauches.

Finalement à l’hôpital, les directeurs ne peuvent envisager aucun investissement nouveau, sauf les travaux de mise aux normes que voudront bien financer les ARS. Leur vision est seulement celle de leurs tableaux trimestriels, car ils ont deux à trois ans pour prouver qu’ils peuvent mettre en place des économies drastiques. Aucune vision de leur hôpital dans 10 ans n’est possible.

Alors que faire ? Les acteurs et les usagers doivent se réveiller avant qu’une anesthésie très progressive ne les tue. Rétablir aussi de la démocratie, car elle a largement abandonné le domaine de la santé depuis plusieurs années.

En 1996 les ordonnances « Juppé » et la loi de financement ont aligné les dépenses de santé sur le modèle des autres dépenses budgétaires. L’enveloppe nationale est fixée chaque année par les députés : c’est l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie (ONDAM), budget qui finance aussi les hôpitaux et distribue à chaque ARS sa quote-part, enveloppe fermée qui ne peut être dépassée. Depuis plusieurs années le taux d’augmentation de l’ONDAM est très souvent inférieur à l’inflation.

Mais la législation la plus délétère, et de loin, pour les hôpitaux est assurément la loi HPST, dite loi Bachelot. Créée pour « moderniser » l’hôpital, mettre en place un « vrai patron », selon les mots de Nicolas Sarkozy, pour le gérer « comme une entreprise » cette loi a été promulguée en 2009. Au-delà de ces intentions, mensongères pour les raisons expliquées plus haut, faisant croire qu’un hôpital peut être « rentable », elle a considérablement diminué la démocratie à l’hôpital. Les instances n’ont plus aucun pouvoir. Le conseil d’administration a été remplacé par un conseil de surveillance, où les élus, les médecins, les syndicats sont peu représentés, et n’ont qu’un seul pouvoir, celui de mécontenter le directeur et l’ARS, quand ce conseil s’oppose aux injonctions budgétaires, car l’ARS fera quand même ce qu’elle avait prévu. (cf. l’hôpital de Lavaur). Même chose pour les autres instances, la Commission médicale d’établissement (CME), le Comité technique d’établissement (CTE), que beaucoup de membres désertent car leur présence ne change rien.

Marisol Touraine a persisté dans cette politique de coups de rabot et n’a pas rétabli davantage de démocratie. Elle a commandé le rapport Couty qui, en 2013, voulait ce rétablissement, mais il a été enterré.

En février dernier, écœuré, Thomas Dietrich a démissionné avec fracas de son poste de secrétaire de la Conférence nationale de santé (CNS), instance consultative ouverte aux patients, pour dénoncer la « vaste mascarade » que constitue selon lui la « démocratie en santé ».

Or il faut affirmer haut et fort que les soins aux malades n’ont pas vocation à être rentables financièrement, même si chacun est d’accord pour que chaque dépense soit gérée au mieux, avec pertinence et économie.

Je ne suis pas économiste mais je vois, de là où je suis, le désastre humain que ces coupes claires répétées, de droite ou de gauche, entraînent, et je sais que la « santé » de l’économie ne peut justifier tous ces reculs. Le culte qui lui est rendu permet tous les reniements démocratiques (regardons les 49-3 récents.). Elle recouvre le politique jusqu’à l’étouffer. L’ogre financier devient un dieu monstrueux qui, tel Cronos, dévore ses enfants pour leur conserver un père.

A l’hôpital de Vernon où je travaille, des lignes de gardes sont supprimées, des services viennent de fermer alors que cette petite ville de 25 000 habitants est dans l’Eure. Ce département est particulièrement sinistré en matière de santé car il est le 90e département (ex-æquo avec la Guyane) pour le nombre de praticiens, de kinés et d’infirmières par habitant. Ici, les postes de soignants sont sacrifiés, mais pas les postes de sous-directions diverses et de « contrôleurs de gestion » qui, eux, se portent bien.

Tout se passe comme si les politiques publiques étaient en priorité au service de la dette, certes considérable. Cette dette est dite « souveraine », mais en réalité ce sont les financiers qui sont souverains. Les faillites des banques sont désormais protégées par les états.

Il est donc indispensable que les citoyens – tous tôt ou tard usagers des services de santé – soient informés de ces réalités, certes complexes, et se dressent pour arrêter cette machine infernale en marche sur le service public de santé depuis des années.

28 novembre 2016, Jérôme Bultel

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La spiritualité au carrefour des religions, Rencontre avec Alexandre Jollien

La spiritualité au carrefour des religions

Rencontre avec Alexandre Jollien

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Handicapé de naissance, Alexandre Jollien a passé dix-sept ans dans une institution spécialisée, avant de suivre des études de commerce, puis de se tourner vers philosophie. Pour être proche de son maître spirituel, prêtre catholique, il est parti vivre à Séoul avec femme et enfants. Il suit ses enseignements fondés sur la pratique du Zen et une vie vécue au plus près de Jésus-Christ. Auteur de L’Eloge de la faiblesse, éd. du Cerf, et du Petit traité de l’abandon, éd. du Seuil, il vient de publier avec Matthieu Ricard et Christophe André aux éditions L’Iconoclaste un livre de réflexion spirituelle, Trois amis en quête de sagesse, qui connaît un grand succès public. Voir REFLETS N°20

Dans la continuité de l’enseignement de son maître, prêtre catholique qui exerce son ministère en Corée du Sud, la quête spirituelle d’Alexandre Jollien le conduit à vivre une spiritualité au carrefour des religions, en associant la foi dans le Christ et l’expérience de la méditation Zen. La méditation, qui purifie le cœur des attachements et des émotions, nourrit pas à pas une disponibilité envers ce qui advient, envers Dieu. Elle ouvre une voie vers la prière et aide à suivre le Christ, en vivant le moment présent en toute confiance, sans peur de se donner à l’autre avec joie.

Votre chemin spirituel est marqué à la fois par le bouddhisme zen et par le christianisme. Est-ce un chemin spirituel en dehors des religions ? Quel est le lien entre tout cela pour vous ?
J’essaie de nourrir une spiritualité au carrefour des religions. Je suis profondément chrétien. J’ai la foi en Dieu et dans les Évangiles. Et l’expérience de la méditation zen permet d’accéder au fond du fond ou plutôt de purifier le cœur des attachements, des pensées obsessionnelles, des illusions et des émotions perturbatrices. Je ne suis pas un adepte du syncrétisme selon lequel toutes les religions sont miennes. Le Christ me console et le Bouddha m’apaise et m’aide à entrer dans une intériorité, à oser une rencontre avec la transcendance qui se situe bien au-delà des mots.

Et le Christ ne vous l’apporte pas ?
Bien sûr que oui. D’ailleurs, dans l’intériorité disparaissent les étiquettes et les frontières. Je me réjouis que des ponts se construisent entre les différentes traditions. Voilà le défi : plutôt que d’opposer les figures religieuses entre elles, il s’agit de promouvoir les fraternités.

Peut-être est-ce l’avantage de la foi spirituelle d’être au-delà des dogmes ?
Ou bien de se nourrir des dogmes pour aller à la rencontre des autres traditions. Finalement, il n’y a pas d’exclusivisme dans l’amour pur et on peut aimer profondément le Christ et, nourri par cet amour, embrasser toute l’humanité loin des œillères et d’un absolutisme qui diaboliserait les autres voies spirituelles.

Que cherchez-vous au fond du fond dans votre chemin spirituel ?
Le paradoxe, c’est qu’il s’agit de ne rien chercher, d’abandonner toute idée préconçue. J’ai découvert sur internet une phrase : « Si le bonheur est inaccessible, sois heureux sans lui ». Intuition qui m’a beaucoup aidé. Je crois que l’on peut s’inspirer de ces paroles pour la paix, la joie, la sagesse. Oui, il s’agit de se méfier des étiquettes et d’une quête qui serait pré-programmée pour, au contraire, se rendre disponible au réel et l’accueillir tel qu’il se présente. La spiritualité n’est pas là pour nous rassurer mais peut-être pour dégommer nos certitudes. Ce chemin est tout sauf abstrait, il passe par une déconstruction des idéologies.

N’est-ce pas une progression en amour le sens de cette quête : petit à petit aimer plus, aimer mieux ?
Je dirais : petit à petit nous devons apprendre à aimer, simplement. Plus ou mieux, cela ne nous appartient peut-être pas.

Peut-être la vie est-elle organisée pour qu’au début on ait des amours obligatoires avec le corps, l’amour maternel. Ensuite, on découvre l’amour paternel, l’amour conjugal, l’amour parental. Et puis après, il y a des amours où le corps intervient moins, comme l’amour du maître, l’amour du Christ et peut-être qu’au fin du fin, on peut découvrir l’amour de Dieu ?
Platon, dans Le Banquet, nous invite justement à élever notre amour vers des choses immortelles. Peut-être, là aussi, s’agit-il de ne pas distinguer de manière catégorique l’amour que l’on porte à ses enfants, à sa femme, à l’étranger, au premier venu. L’amour du prochain participe de l’amour de Dieu et de Jésus Christ. Très concrètement, nous pouvons apprendre à faire cohabiter l’amour avec nos faiblesses, nos ressources. Je me méfie de l’Amour avec un grand A. Aimer au quotidien, voilà l’immense défi. Dostoïevski le disait : « C’est plus facile d’aimer l’humanité que de supporter son voisin de palier. »

Cela ramène au concret.
Oui. Jésus dans l’Évangile aime les personnes en chair et en os, telles qu’elles sont.

En quoi consiste votre méditation ?
La méditation peut ouvrir une voie vers la prière. Très souvent dans ma vie, la prière a été un monologue. J’adressais à Dieu des requêtes que je n’oserais même pas imposer à un ami. Il ne me viendrait pas à l’idée d’appeler un copain en disant : « Fais-moi ceci, donne-moi ça. » Et pourtant, c’est ce que je faisais avec Dieu. Aujourd’hui, grâce au zen, j’essaie de me rendre disponible au réel, à Dieu. À mes yeux, la prière se résume en deux mots : oui à ce qui est et merci. C’est la réponse de Marie : « Que ta volonté soit faite », « Qu’il soit fait selon ta parole. » Et le mot « merci » inaugure une gratitude joyeuse qui tôt ou tard aide à se montrer reconnaissant envers chaque évènement de la vie, même les épreuves. L’exercice, c’est de nourrir pas à pas une disponibilité envers ce qui advient. Nous sommes invités à une sorte de déménagement intérieur vers le fond du fond, c’est-à-dire loin du moi social, des rôles et des fonctions. En même temps, il s’agit de nous tourner vers l’humanité tout entière. Et dans nos prières, nous unir à celles et ceux qui souffrent à ce moment.

Vous assimilez la méditation à la prière ?
À mon sens, méditer c’est d’abord contempler l’esprit, ne pas s’identifier aux émotions et aux pensées. Ce cheminement intérieur fait de la place pour une écoute de la transcendance, de Dieu finalement.

Vous méditez une heure par jour ?
Oui et c’est important. J’ai promis à mon père spirituel de méditer une heure. Cet engagement m’aide beaucoup à nourrir une fidélité à la pratique. Il y a peu de chose que l’on maîtrise dans la vie mais ce rendez-vous gratuit devient une source de vie. Dans la précipitation, nous risquons de l’oublier, de la négliger. Elle demeure toujours présente sous le vacarme de notre mental, en permanence accessible à tous.

Dans votre dernier livre avec Mathieu Ricard et Christophe André, vous parlez du chemin comme d’une ascèse. Or, le chemin, me semble-t-il, n’est pas ascétique, mais au contraire joyeux.
Le mot ascèse vient du grec askêsis qui veut dire « exercice ». Il s’agit d’une sorte d’entraînement. Sur la voie de la libération, nous sommes un peu comme l’athlète qui sans cesse s’exerce. Et c’est une source de joie immense. Bergson a raison : la joie est liée au progrès. Quand la vie avance, lorsqu’elle gagne du terrain, nous éprouvons une joie véritable. En ce sens, l’ascèse est très joyeuse. D’ailleurs Spinoza l’a bien montré, ce n’est pas la privation qui mène à la béatitude, mais c’est la joie qui conduit à la liberté et à la félicité. Le mot ascèse a, hélas, encore une connotation sombre sinon douloureuse, alors qu’elle ouvre à une source de joie immense. Pratiquer gratuitement, un pas après l’autre, tendre à devenir meilleur, voilà qui est jubilatoire. Ce n’est pas une corvée que d’échapper aux mécanismes qui pèsent sur nos cœurs ni de sortir de la prison de l’ego. Bien au contraire !

Votre foi vous conduit-elle à un accomplissement de vous-même, qui serait comme une mission ?
La foi procède de la gratuité, de la grâce, d’une surabondance. On ne croit pas en Dieu en vue d’une récompense. La religion n’est pas une béquille ni un opium. C’est gratuitement que nous sommes invités à aller vers notre prochain sans lui être un poids. Peu à peu, nous pouvons goûter Dieu en tout. Croire en Dieu, c’est aussi se libérer du fardeau des mécanismes mentaux, de la prison de l’égoïsme et de la peur pour se donner à l’autre gratuitement, joyeusement. Le don de soi dont parlent les épîtres procède d’une joie et d’une liberté immenses.

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Vous dites que sur un chemin, on ne cherche pas le bonheur. La joie est-elle pour vous un sentiment supérieur au bonheur ?
Le Christ parle davantage de joie que de bonheur. Le bonheur peut devenir une marchandise, un objet de consommation. La joie me semble beaucoup plus compatible avec le tragique de l’existence et les hauts et les bas de la vie. Elle s’accompagne d’un abandon de soi, d’une confiance en la vie. Cette joie se partage, se répand. Elle ne se décrète pas : c’est une grâce.

La joie est toujours liée à un dépassement de notre ego.
Lorsque l’on éclate de joie, l’ego s’éclipse. Le Christ n’est jamais dans l’ego. Sa vie, bien que tragique, est éminemment joyeuse. C’est un homme infiniment libre.

C’est le paradoxe. Elle peut être tragique et joyeuse.
Oui. Il ne s’agit pas d’attendre d’avoir liquidé tous les tourments pour y goûter. Sinon nous risquons de patienter longtemps. J’aime beaucoup l’épisode de la tempête apaisée.

(…)

Pour lire l’article en entier Reflets n°22 pages 58 à 61