La quintescence de l’art, par Marie-Dominique Mutarelli

LA QUINTESSENCE DE L’ART

 

En me penchant sur le sujet, me revenait à l’esprit ce que j’avais reçu lors de conférences et séminaires de Bernard Montaud. Son approche est originale car il considère la création artistique comme une fonction fondamentale de l’être humain.  Elle aide à en percevoir les particularités et les enjeux. Si bien que ce propos s’inspire largement de son enseignement.
Marie-Dominique Mutarelli

 Trois approches proposées par Bernard Montaud définissent des caractéristiques fondamentales de l’art :
Selon saint Thomas d’Aquin : « L’art est, à l’image de Dieu, la possibilité pour l’homme de créer ». Cette comparaison contient une donnée fondamentale : l’art créateur ne répète pas l’ancien, mais crée le nouveau.
Selon Gitta Mallasz, l’art est aussi expérience intérieure du dépassement de soi-même, domestication de sa médiocrité pour rencontrer une excellence dans le dialogue intérieur.
Et encore, selon Claude Lévi-Strauss : « L’art, c’est pour l’homme faire image ».

 La création artistique, une fonction biologique
La création artistique est une fonction biologique naturelle et ordinaire donnée à tout homme. Les Textes sacrés de toutes les traditions l’expliquent : c’est par la création que nous sommes vivants. La fonction créatrice est nécessaire à la vitalisation de notre humanité. Un être qui ne crée rien ne sert à rien.

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Cependant, à chaque époque de l’humanité, deux arts se côtoient toujours : un art qui conforte la mémoire de ce qui a déjà été accompli, et l’art héroïque d’artistes qui frôlent la folie en essayant de tirer l’espèce humaine vers des performances nouvelles des organes des sens. L’artiste a donc une responsabilité dans ses choix de création : témoigner simplement de l’étape en cours ou bien faire progresser les performances humaines des organes des sens. Quand la Rome antique invente l’arrière-plan, cette tentative de traduire la profondeur est un bouleversement pour les contemporains. Plus près de nous, le surréalisme avec André Breton, en proposant de peindre la face cachée de la pomme et pas seulement sa partie visible, a été prophétique d’une nouvelle perception du monde.

 L’évolution de l’art
L’art a évolué en fonction de l’âge intérieur de l’humanité et du stade de son évolution. A l’origine, l’art est sorcier.

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Il existe encore de nos jours des traces de cet art primitif.
Avec le développement de l’ego, l’art se caractérise par l’intention de produire un chef d’œuvre, pour se faire remarquer. Il faut attendre très tard dans l’histoire de l’humanité, pour que l’auteur de l’œuvre d’art devienne aussi important que son œuvre.

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Une nouvelle forme d’art s’annonce, dont l’intention sera d’enseigner l’ordre du monde et la contemplation. À nouveau l’auteur va y perdre son importance : le service rendu devient plus important que l’auteur. Dans cet art « au service », offrir cette contemplation à travers son œuvre suffit à l’artiste ; la signer est inutile, parce qu’il a besoin non de se faire remarquer, mais de servir.
L’art actuel ne dit rien d’essentiel : son seul principe est d’avoir des auteurs. L’important, c’est de signer une œuvre différente, même vide de sens. Cette vacuité n’a rien d’étonnant, dans une société qui s’ingénie à prouver que ce qui se passe sur terre n’a rien à voir avec le religieux et le spirituel. En se coupant du spirituel, l’art s’est donc privé du principal de ses moteurs.

Les étapes de la création artistique
L’accession au Nouveau dans la création a des exigences très précises : elle demande d’une part de posséder la connaissance des maîtres qui nous ont précédés et d’autre part de connaître notre passé personnel à travers la pratique d’un premier niveau d’art : l’art thérapeutique.
Accoucher d’un art qui soit nouveau implique en effet de posséder l’ancien pour pouvoir le dépasser sans le rejeter. Aucune œuvre d’art nouvelle ne peut exister sur le rejet du passé. Les artistes se font d’abord copistes, comprenant que pour posséder le présent, il faut étudier le passé. L’étude des maîtres du passé leur fait gagner du temps : plutôt que de tout réinventer, ils passent par cette expérience déjà mise en forme pour fonder leur propre nouveau. Un art par filiation enrichit le sens.
Pendant cet apprentissage, l’art thérapeutique constitue la première étape créatrice personnelle : apprendre à conjuguer nos obscurités, nos cris, nos douleurs, nos souffrances. C’est un temps d’épuration, d’exorcisme de notre passé, de nettoyage de nos laideurs mises sur papier, sur toile, en musique, en poésie, pour les conscientiser. Cette épuration est nécessaire pour parvenir au pardon de nos faiblesses.

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Quand l’artiste commence à décliner dans son œuvre son ordre personnel, sa beauté particulière, il fait naître chez les autres l’envie de leur propre beauté. Son art le fait accéder à une forme de prêtrise, puisqu’il donne envie de Dieu. Une toile croisée quelques instants – si pleine d’harmonie qu’elle nous renvoie à notre propre envie d’harmonie -, est aussi efficace qu’un bon prêche. L’œuvre d’art est initiatique, car sa contemplation nous fait rejoindre un autre état d’humanité. Elle agit par contagion, à condition que l’auteur ait mis dans sa toile sa propre élévation.

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L’art comme chemin spirituel
Depuis l’origine, l’art a été expérience de la vie intérieure. Son apprentissage s’est organisé, au sein de vraies écoles initiatiques, comme un enseignement de dépassement soumis aux mêmes obligations que la vie spirituelle : celui qui veut être artiste devra y consacrer tous les jours de sa vie, et souffrir chaque jour de l’impossibilité d’exprimer ce qu’il pressent.  Engagé sans concession au point d’y risquer la déraison, il apprend à chercher au fond de lui-même l’inspiration créatrice géniale. Quelle noblesse d’âme il faut à Van Gogh pour devenir fou à cause de tournesols dont il ne trouve pas la couleur !

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L’œuvre d’art est donc l’expression de l’expérience spirituelle intime de celui qui la produit. Elle mesure son état de conscience, sa vérité. L’art est un chemin spirituel ordinaire, quand l’artiste se met en jeu dans sa propre expression de l’ordre de son monde intérieur.

Pour lire l’article en entier, Reflets n° 20  pages 34 à 36

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Au service de la paix, Rencontre avec Elaine Kibaro

Au service de la paix
Rencontre avec Elaine Kibaro

Par Augustin Luneau

Ealine Kibaro

Écrivain, avec une dizaine de livres à son actif, chanteuse, avec plus de vingt disques et de nombreux spectacles au Casino de Paris, dont certains parrainés par l’ONU, à l’origine d’interviews, d’ateliers, de conférences, de documentaires et plus récemment d’une chaîne télé, d’un film… et toujours animée par la même conviction. Portrait d’une femme au service du message de paix qu’elle transmet.

Née à Tunis, c’est dès son plus jeune âge qu’Elaine découvre la puissance de l’intention : dès l’âge de 3-4 ans, elle joue à envoyer des messages subliminaux à son père pour qu’il lui achète des glaces – et ça  marche ! Plus tard, à l’âge de 12 ans, c’est à l’école catholique de Tunis qu’on lui parle de Dieu et des Anges.  Un soir, ne sachant quel chapitre réviser en préparation d’une interrogation le lendemain, elle demande un signe… et est la seule à avoir révisé la bonne matière ! Il n’en faut pas plus …

Tout est en harmonie tout le temps

 

Voilà comment de façon simple, ludique, elle acquiert la conviction de l’existence des anges avec qui elle se met à communiquer de plus en plus facilement, de plus en plus naturellement : « Ils savent quand ils veulent s’adresser à vous. Vous avez vu quand vous vous baladez dans la rue avec un truc auquel vous pensez, qu’il faut résoudre ? Vous levez les yeux, il y a une affiche et il y a la réponse sur l’affiche. Tout est en harmonie tout le temps. »
À 19 ans, sa sœur et elle partagent la même curiosité et les mêmes expériences : « On avait appris tout un tas de choses sur le subconscient. On essayait de transformer les choses qui n’allaient pas, pour que tout soit harmonieux. Je me souviens que je donnais des rendez-vous à des copains sans leur dire et puis ils y étaient.

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Plus tard, elle lit Joseph Murphy, qui prêche l’utilisation du subconscient par l’intermédiaire de l’autosuggestion comme force suprême pour accomplir ses rêves personnels ou réaliser des miracles. Et cette jeune femme d’à peine vingt ans se met à parsemer son chemin de magie et de miracles qu’elle délivre avec de petites phrases justes, profondes, fortes : « Quand le subconscient a pris un message, il y a un sentiment de soulagement par rapport à ce qui préoccupe et on le ressent physiquement. »
Ce sont toutes ces phrases, celles qui ont changé sa vie et celles des êtres qui l’entourent, qu’elle décide de retransmettre, au début par la chanson, puis par des spectacles, et aujourd’hui par tous les moyens d’expression qui lui sont donnés.

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L’agressivité n’a pas de raison d’être

 

Interrogée sur la genèse Bonheur TV, la chaîne qu’elle a lancée il y a 2 ans, elle raconte comment la relation qui se tisse avec Jacques Salomé, puis la rencontre avec une journaliste lui ont donné l’idée de 2 émissions sur la famille et le couple montées avec Jacques Salomé et diffusées en boucle sur TELIF (Fédération de chaines franciliennes). Ces relations et l’enchaînement d’autres émissions accompagnées d’un succès toujours croissant ont renforcé ma certitude, ma conviction qu’il fallait absolument qu’existe une chaîne dédiée au bonheur et à la paix.

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car tout est à notre disposition, tout est possible : « Si tous les êtres du monde savent qu’ils peuvent résoudre tout sans aller tuer leur voisin ou sans aller dévaliser une banque, c’est sûr que la paix sera sur terre. Si on leur apprend tout petit comment ça fonctionne, c’est certain, ils n’auront plus besoin de se bagarrer. L’agressivité n’a pas de raison d’être ».
Le prochain projet d’Elaine est d’aller à Tunis chanter, projeter un film et faire l’événement franco-tunisien, réunissant musulmans, juifs et chrétiens. Un projet ambitieux, toujours menacé par les risques qui pèsent sur ce genre de rassemblement.
Invitée à confier quelque chose d’inédit à Reflets, elle relate l’interview de Marguerite Yourcenar suite à sa réception à l’Académie Française, au cours duquel elle avait dit : « Nous n’avons pas fait notre corps de lumière, donc on a raté notre vie ».

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Pour lire l’article en entier, Reflets n°20 pages 78 à 80

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Les JO, sport, spectacle, dopage , même business par Maxime Mocquant

Les JO, sport, spectacle, dopage , même business

par Maxime Mocquant

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Les J.O. de Rio, placés sous le signe de la détection antidopage : mesure efficace ou moyen de se rassurer ?
La fédération internationale d’athlétisme a écarté, pour l’instant, la fédération d’athlétisme de la Russie, des J.O. de Rio pour cause de dopage de ses athlètes et sur le fait que les autorités n’ont pas mis en place de système de contrôle efficace.
La Russie, l’Espagne et le Brésil sont dans le collimateur de cette fédération par l’intermédiaire de l’agence mondiale antidopage. Les responsables de l’athlétisme se donnent les moyens de montrer au monde qu’ils donnent priorité à la lutte antidopage. Mais comment en même temps promouvoir les performances des athlètes, mettre en avant les records mondiaux à battre et lutter contre le dopage, celui-là même qui va donner les moyens aux sportifs de battre ces mêmes records ?

Depuis le 1er janvier 2016, quatre-vingt-dix-neuf athlètes de tous sports ont fait l’objet d’un contrôle positif au Meldonium. Ce médicament, originellement prévu pour soigner le cœur, a été détourné au profit des sportifs. Mis sur la liste rouge de l’AMA (agence mondiale antidopage), de nombreux sportifs ont été pris la main dans le sac. Course aux records, course au spectacle, les enjeux financiers sont colossaux. Le sport spectacle fait partie de notre monde du « toujours plus » : plus vite, plus loin, plus fort. Les spectateurs et clients des médias traditionnels (journaux) aux plus modernes (TV, internet, réseaux numériques) attendent de leurs sportifs plus de résultats, plus de performances. Non seulement se dépasser, mais battre des records.

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L’agence mondiale antidopage contrôle les athlètes par rapport à une liste de produits. Elle a donc forcément un temps de retard. Beaucoup de nouveaux produits, médicaments sont mis sur le marché tous les ans, ayant comme objectif de soigner, mais aussi d’améliorer le fonctionnement des organes en vue de guérison. Les utiliser, alors qu’ils ne sont pas sur la liste interdite, n’est donc pas répréhensible, mais seulement jusqu’à ce qu’ils soient identifiés sur des sportifs et mis sur la liste des produits dopants. Notre société du toujours plus ne peut pas mettre de limite. Les tentatives de moralisation, destinées à faire croire qu’il y en a, sont vouées à l’échec. Tout au plus, elles permettent de rassurer le public. Les athlètes pris la main dans le sac sont livrés à la vindicte populaire par les médias. Ainsi tout semble en ordre,

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Les sportifs, manipulés par leur entourage soucieux des aspects financiers, continuent de jouer avec les règles, la société en demandant encore plus. Et les médias semblent étonnés quand éclate une nouvelle affaire dont ils sont si friands.
La poursuite de la performance à tout prix, dans le sport, n’est que le reflet de la guerre qui sévit dans le monde économique, politique, financier où il s’agit « d’écraser l’adversaire », d’être meilleur que lui, pour empocher « le gros lot ». Il n’est pas étonnant que les compétiteurs recourent à tous les moyens. Dans le sport, cette recherche du « toujours plus » implique des moyens financiers, une technologie de pointe et évidemment de jouer avec les règles. Doper le corps fait partie des moyens, à la frontière de ce qui est autorisé et de ce qui est interdit, et de ce qui n’est pas encore interdit car pas encore reconnu, donc pas détectable. Dès lors, la course contre le dopage semble être une course sans fin et le dopage s’avérer indissociable du sport.
La gagne à tout prix se retrouve partout. Si bien que le dopage corrompt même le sport amateur chez les jeunes. Par identification à leurs idoles, dans l’espoir d’arriver à un niveau qui offre la célébrité et les gains afférents, ils succombent facilement aux propositions omniprésentes. Pour émerger du lot, tous les moyens sont bons.

Pour lire l’article en entier, Reflets n° 20 page  8

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La poésie, ultime recours devant la mort , selon Jacques Lusseryran

La poésie, ultime recours devant la mort

selon Jacques Lusseryran

Jacques Lusseyran 3 photo J. Sassier© Gallimard

Comment évaluer l’importance de l’art ? L’art est-il un luxe ou une nécessité pour l’être humain ? Que nous dit la fréquentation des œuvres d’art ? L’art véritable, fruit de la contemplation des artistes créateurs qui nous ont précédés, nous touche au plus profond et stimule, lorsque nous y sommes attentifs, notre propre contemplation et l’intuition d’un possible nouveau. Mais il est des expériences extrêmes qui révèlent l’importance vitale et existentielle de toute forme d’art pour l’homme qui le crée et pour celui qui s’en rassasie.
Le témoignage que nous livre Jacques Lusseyran dans son livre autobiographique Le monde commence aujourd’hui traduit cette vérité de la manière la plus crue. Il nous montre comment, dans le dénuement abyssal du camp de concentration de Buchenwald, la poésie a redonné vie et espoir à des hommes brisés par le froid, la faim, la terreur et la haine. C’est la poésie qui vient à leur secours à travers des bribes de mémoire réassemblées. Récitée comme une incantation, elle transforme les sensations du corps, fait circuler le sang, agit au plus profond de l’être. Elle nourrit l’âme et restitue le désir de vivre. En élevant ces hommes perdus au dessus de leur malheur individuel, elle leur redonne dignité humaine, les transporte ailleurs et leur fait goûter à l’universel jusqu’à leur permettre de transcender une réalité abjecte.
Mais laissons Jacques Lusseyran nous livrer le cœur de son expérience.

« Et je me mis à réciter des vers, au hasard, tous ceux que je retrouvais, tous ceux qui ressemblaient à notre vie en cet instant. Je récitai du Baudelaire, du Rimbaud, à voix simple.

(…)

Le cercle des hommes autour de moi se serrait : c’était une foule. Alors, j’entendis que ces hommes n’étaient pas des Français. L’écho des vers qu’ils me renvoyaient était parfois défiguré comme le son d’un violon dont une corde se relâche, parfois juste comme un diapason.

(…)

Il ne me restait en mémoire qu’un poème de Baudelaire : La Mort des Amants. Je le donnai. Et des dizaines de voix ronflantes, grinçantes, croassantes, caressantes répétèrent : «  des flammes mortes »…
Je sais que c’est à peine croyable, mais, derrière moi, j’entendis des hommes qui pleuraient.(…)
Non la poésie, ce n’était pas de la littérature, pas seulement. Cela n’appartenait pas au monde des livres. Cela n’était pas fait pour ceux-là seuls qui lisent. Les preuves se multipliaient.
(…) Il était une chose que seule la terreur pouvait obtenir, c’était que ces centaines d’hommes bouillonnant au fond de la baraque fissent silence. Seule la terreur… et la poésie. Si quelqu’un récitait un poème, tous se taisaient, un à un comme des braises s’éteignent.

(…)

Un manteau d’humanité les recouvrait. J’apprenais que la poésie est un acte, une incantation, un baiser de paix, une médecine. J’apprenais que la poésie est une des rares, très rares choses au monde qui puisse l’emporter sur le froid et sur la haine. On ne m’avait pas appris cela.

(…)

Cependant tous les poètes ne se valaient pas.

(…)

Hugo lui, triomphait. Le moindre de ses vers agissait sur nous à la façon d’une poussée, d’un influx de sang. Ce diable d’homme, cet irrésistible vivant se mêlait de nos affaires dès qu’il prenait la parole (…) Il n’y avait point besoin pour nous de le comprendre, ni même de l’écouter exactement, d’écouter ses paroles : il suffisait de se laisser faire. (…)
Baudelaire aussi travaillait bien. Mais lui c’était comme à force de ruse : il avait le talent – si rare après tout – de dénicher au fond des trous les plus noirs la plus petite étincelle de lumière et de la faire éclater à nos yeux. Il donnait du prix aux embarras, aux effondrements de nos corps. Il reliait la terre au ciel, le réel et l’impossible, avec une adresse qui nous donnait du courage.

(…)

Mais les vrais gagnants, les toniques, ceux qui agissaient à la façon de l’alcool, massivement, c’étaient les chanteurs. J’en trouvais dans le Moyen-Age. Puis venaient Villon, Ronsard, Verlaine, Apollinaire, Aragon. Ceux-là déplaçaient tous les obstacles. Ils parlaient distinctement depuis un autre lieu que la terre. Ou plutôt, c’était leur pas, le rythme de leur marche, qui n’avait plus rien de commun avec notre façon à nous de ramper. Ils passaient en volant et nous posaient sur leurs ailes.

(…)

J’entends les sceptiques gronder : « Il ne nous fera pas croire qu’ils se nourrissaient de poésie. » Certes non : nous nous nourrissions de soupe à l’eau et d’un pain amer. Et d’espérance. Que les sceptiques ne l’oublient pas ! Or c’était justement avec l’espérance que la poésie avait affaire. Et il m’a fallu traverser ces circonstances épaisses, matérielles, étroitement physiques – jusqu’à la suffocation – pour savoir combien sont denses et tangibles ces choses sans poids qu’on nomme espoir, poésie, vie.
(…) Alimenter le désir de vivre, le faire flamber, cela seul comptait. Car c’était lui que la déportation menaçait de mort. Il fallait se rappeler sans cesse que c’est toujours l’âme qui meurt la première – même si son départ ne s’aperçoit pas – et qu’elle entraîne toujours le corps dans sa chute. C’était l’âme qu’il fallait nourrir en priorité.
La morale était impuissante.

(…)

Seule la religion nourrissait. Et tout près d’elle, la sensation de la chaleur humaine, de la présence des autres en tant qu’êtres physiques contre notre corps. Et la poésie.
La poésie chassait les hommes de leurs refuges ordinaires, qui sont des lieux pleins de dangers. Ces mauvais refuges, c’étaient les souvenirs du temps de la liberté, les histoires personnelles. La poésie faisait place nette.

(…)

C’est un peu parce que j’ai fait cette expérience que je dis et dirai sans me lasser : « L’homme se nourrit de l’invisible. Il se nourrit de l’impersonnel. Il meurt pour avoir préféré leurs contraires. »

Extraits de Le monde commence aujourd’hui, réédition aux éditions Silène, 2012. p. 86-96.

LUSSEYRAN Le monde commence aujourd'hui

Pour lire l’article en entier,  Reflets n° 20, pages 50 à 53

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