Confidence d ‘Artiste : Jean-Claude GUILLEBAUD, Voyage au bout de la violence

Confidence d ‘Artiste

Jean-Claude GUILLEBAUD
Voyage au bout de la violence

Jean-Claude GUILLEBAUD

Jean-Claude Guillebaud a été journaliste grand reporter à Sud Ouest, au Monde et au Nouvel Observateur où il tient aujourd’hui une chronique hebdomadaire. Après avoir été directeur littéraire au Seuil pendant plus de trente ans, il est actuellement directeur littéraire aux Arènes et à l’Iconoclaste.

Devenir un monstre du jour au lendemain… Tout être humain, même le plus doux d’entre nous, possède en lui un pire et un meilleur. Jean-Claude Guillebaud l’a expérimenté. À l’âge de 72 ans, il choisit de s’en délivrer en confiant son pire, vécu lors de ses reportages de guerre, dans son livre Le tourment de la guerre, éd. L’Iconoclaste, dont il aborde ici quelques thèmes.

Quelle était votre intention dans ce livre sur le tourment de la guerre ?
J’ai dédié ce livre à mon père et au philosophe René Girard qui a beaucoup compté dans ma vie. En 2007, lors de la promotion de son dernier ouvrage Achever Clausewitz, un livre d’entretiens sur le thème de la guerre, je lui avais dit : « J’ai un livre qui m’attend au tournant depuis plus de quinze ans. Il faut que j’écrive sur la guerre. Si j’y arrive, je te le dédierai. Et mon rêve serait d’arriver à mettre de la chair à tes analyses. »
Le tourment de la guerre, c’est d’abord un tourment personnel. Je suis né en 1944, j’ai donc 24 ans en mai 1968. J’appartiens à une génération plutôt antimilitariste qui n’a pas connu la guerre, il ne fallait pas y réfléchir, il fallait la condamner. En même temps, je vouais une grande admiration à mon père qui a eu une carrière militaire héroïque toute sa vie.
Mais c’est aussi un tourment collectif. Voilà soixante-dix ans que nous étions en paix. Quand j’étais étudiant, comme tout le monde, j’étais convaincu que l’état naturel d’une société, c’était la paix, et que la guerre était un archaïsme, une folie, qui allait disparaître. René Girard m’a beaucoup aidé à comprendre que c’était une erreur : l’état naturel d’une société, c’est la violence, qui est là, tout le temps, et qu’il s’agit de conjurer, de tenir à distance pour protéger la paix. Cette dernière est sans cesse à reconstruire, à restaurer.

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En tant que correspondant pour Le Monde, pour Sud-Ouest puis Le Nouvel Observateur, j’ai vécu dans la guerre pendant 26 ans et j’avais des choses difficiles à dire, qui sont dans le livre et que, pour certaines d’entre elles, je n’avais jamais racontées auparavant.

On est toujours en train de râler contre nous, à se détester. C’est parce que nous ne nous aimons pas que cette violence s’exprime à l’extérieur et qu’elle devient collective ?
Bien sûr. Mais il y a aussi cette phrase magnifique de la philosophe Simone Weil : « Il faut avoir le courage de regarder les monstres qui sont en nous. » Cela veut dire que la violence n’est pas seulement chez l’autre, elle est aussi chez nous ; si on s’imagine que la violence c’est seulement l’autre, alors on est entraîné dans une logique exterminatrice car on finit par se convaincre que pour débarrasser le monde de la violence, il n’y a qu’à tuer l’autre !
En réalité, n’importe lequel d’entre nous est capable de devenir un monstre du jour au lendemain ; je l’ai vu, c’est l’enseignement de mon métier. Un ami libanais parle de cette espèce d’ivresse de la violence qui peut saisir le plus doux des humains : « Quand on dit qu’on va prendre les armes, pour dire qu’on entre en guerre, c’est une mauvaise expression. Il faudrait dire qu’on va être pris par les armes, c’est-à- dire que ce sont elles qui vont nous aspirer dans leur propre logique. »

Est-ce que le terrorisme manifesterait la différence de moyens ?
Le terrorisme existe depuis toujours. Ce qui est radicalement nouveau, c’est qu’il est désormais pratiqué par des gens que la mort indiffère, voire qui souhaitent mourir en martyr. Comment fait-on pour résister militairement à des jeunes qui sont prêts à mourir quand nous, Occidentaux, restons – à juste titre – attachés à la vie ?

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Quand j’ai découvert la guerre notamment au Viêt Nam en 1969, j’ai réalisé que nous pouvions tous succomber à l’ivresse de la guerre. Comme mes confrères, j’ai accepté de faire les reportages « excitants » qu’on nous demandait, par exemple des bombardements en piquet derrière le pilote, ou – sanglé à côté du mitrailleur d’un hélicoptère de combat – de l’arrosage à la mitrailleuse lourde pour tuer tous ceux qui pouvaient préparer une embuscade. Or, je dois avouer que pendant quelques minutes, pour employer une expression vulgaire, j’ai « pris mon pied » comme un gosse. Et immédiatement après, j’ai eu honte de ce que j’avais ressenti. J’ai pris l’habitude d’appeler ça « les plaisirs dégoûtants ». Et tous mes confrères éprouvaient cela. Sans en parler.
J’ai essayé de creuser la question et je me suis aperçu que notre mémoire collective d’Européens est adossée à des siècles et des siècles durant lesquels la plupart des grands écrivains ont célébré la guerre : elle donnait à l’homme la possibilité d’aller jusqu’au bout de lui-même, elle lui permettait d’éprouver les amitiés les plus fortes, celles qu’on noue dans la bataille et face à la mort, de sentir la solidarité, l’héroïsme, l’amour et la fierté de soi. Nous avons oublié ces siècles de « célébration » de la guerre.

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Quand j’étais étudiant, j’étais convaincu que nos sociétés allaient être gouvernées par la raison, la rationalité, le marché et que les croyances allaient disparaître de nos vies. J’avais oublié que la spiritualité fait partie de l’homme. C’est Edgar Morin qui m’a aidé à le comprendre parce qu’il a toujours écrit que la raison est un mode d’approche du réel très important mais que ce n’est pas le seul mode. Son livre Amour, poésie, sagesse le prouve ; ce sont trois choses que la raison est incapable de saisir. Je n’ai jamais oublié ça. Concernant le christianisme, deux personnes ont beaucoup compté dans ma vie : René Girard et Jacques Ellul, pasteur et grand théologien qui a écrit deux livres magnifiques : Contre les violents et L’espérance oubliée ; deux maîtres qui étaient tous deux non-violents, l’un catholique, l’autre protestant.
Aujourd’hui la sagesse, la méditation, la spiritualité reviennent en force. Je pense qu’on va voir des mutations étonnantes. On va voir la foi, au sens chrétien du terme, resurgir d’une manière complètement différente, beaucoup plus authentique et profonde. Si quelqu’un l’annonce, c’est bien le théologien Maurice Bellet, qui est devenu un ami.

Vous dites que vous adhérez à l’idée d’une mutation qui serait comparable à celle du néolithique ?
Oui et c’est Michel Serres qui a précisé mon idée. Il a expliqué que pour trouver une mutation aussi radicale, il fallait remonter au commencement de la révolution néolithique qui s’est écoulée sur plusieurs années, parce qu’il s’est passé trois choses en même temps fondamentales : les hommes ont cessé d’être chasseurs pour devenir éleveurs. Ils ont cessé d’être nomades pour devenir sédentaires et ils ont cessé d’être cueilleurs de fruits dans la forêt pour devenir agriculteurs. L’élevage, la sédentarité et l’agriculture enracinent notre rapport au territoire. Et qui dit territoire dit la cité, le vivre ensemble, les règles communes, et c’est le commencement de la civilisation. Et aujourd’hui, ce que les mutations postmodernes sont en train de réviser complètement, c’est précisément ce rapport au territoire. Nous devenons hors-sol. Quand vous êtes sur internet, vous êtes où ? Quelqu’un qui téléphone, dans le train, la première phrase qu’il dit c’est « je suis à tel endroit » ; il faut qu’on rappelle le lieu parce que le rapport à celui-ci est en train de s’effriter. Il en est de même pour le rapport au temps : lorsque vous discutez sur internet avec des gens qui  sont ailleurs dans le monde, quelle heure est-il… ? On est en train de vivre des mutations profondes parce qu’elles touchent aux concepts mêmes qui nous permettent de réfléchir au monde et elles entraînent des conséquences.

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Pour lire la suite Reflets n° 19 pages 77 à 80

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Foi spirituelle et foi religieuse sont comme nos deux bras par Bernard Montaud

Foi spirituelle et foi religieuse sont comme nos deux bras

Bernard Montaud

Bernanrd MontaudFondateur de la Psychanalyse corporelle®, Bernard Montaud est à l’origine de la voie spirituelle Art’as, dans la lignée de l’enseignement de Gitta Mallasz, le Dialogue Essentiel et aussi de la tradition chrétienne.
À l’occasion de sa participation à la rencontre internationale sur l’Islam spirituel à l’UNESCO (voir page 40), nous l’avons interviewé sur les deux aspects de la foi.

Bernard Montaud, que représente pour vous cette rencontre à l’UNESCO autour de l’islam spirituel ?
D’abord, ayant été invité à cette rencontre, elle constitue pour moi un très grand honneur. Mais surtout, je crois que nous ferions une grave erreur si nous pensions que le fanatisme religieux qui s’exprime dans l’islam ne concerne que l’islam. Je pense que nous sommes devant une maladie de la foi qui concerne l’ensemble de l’espèce humaine, toutes religions confondues, et qu’il faudra reconsidérer à l’intérieur de toutes les religions ce qu’est la vraie foi et ce qu’est la fausse foi. Nous avons à nous interroger sur : à quoi servent ces intolérances, à quoi servent ces fanatismes, à quoi servent ces intégrismes sinon à nous rappeler à l’ordre d’une vraie foi, d’une foi tolérante, d’une foi qui partage, d’une foi qui comprend. Oui, je pense que par défaut de sacralisation dans nos sociétés, nous avons produit la folie de la foi par manque de foi et que ce n’est pas le problème seulement de l’islam, c’est le problème de tous les mouvements spirituels et de toutes les formes de foi.

Le thème de cette rencontre est l’islam spirituel. Cela veut dire qu’il n’y a pas qu’un islam religieux ? Faites-vous une différence entre la foi spirituelle et la foi religieuse ?
Oui, tout à fait. Selon moi, il y a une foi spirituelle qui concerne une foi en soi, en sa propre grandeur. Croire en la grandeur de soi, c’est un premier niveau de la foi. Et la foi spirituelle de toutes les traditions, qu’elles soient soufie, bouddhiste ou chrétienne, c’est cette espèce de conversion intérieure qui nous fait passer du pire au meilleur de nous-mêmes. Être meilleur, voilà le souci de la foi spirituelle. La foi religieuse, c’est une autre forme de foi. Elle s’appuie sur la relation entre la créature et le créateur. Et elle interpelle d’une autre façon : quand je suis meilleur, qu’est-ce que je peux faire au nom de Dieu ? À quoi peut servir ma vie au nom de Dieu ? C’est là où la foi religieuse devient complémentaire de la foi spirituelle. Donc ce sont deux formes de foi différentes. L’une n’a pas besoin de Dieu, c’est la foi spirituelle ; l’autre a besoin de Dieu, et c’est la foi religieuse.

Est-ce qu’il y a un ordre dans ces deux formes de foi – spirituelle et religieuse – ou bien sont-elles équivalentes ? On peut passer de l’une à l’autre ?
Je dirais qu’elles sont à l’image du bras droit et du gauche. Il n’y a pas un ordre, il n’y a pas un bras qui est meilleur que l’autre, chacun a son utilité. C’est dans la complémentarité des deux bras que nous pouvons embrasser.

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Il est nécessaire que la foi spirituelle et la foi religieuse se rencontrent, elles sont complémentaires. C’est toujours à l’image du bras droit et du bras gauche : il est bien nécessaire qu’ils se rencontrent, ne serait-ce que pour prier… Et les formes de foi, différentes entre elles, ont besoin de se rencontrer ! Au niveau de la foi, nous avons à faire voir au monde que nous acceptons nos différences pourvu que nous priions ensemble. Cela me paraît un acte politique majeur, et que le Cheikh Bentounès a magnifiquement réussi par ce congrès.

Quel message voudriez-vous faire passer à l’occasion de ces Journées ?

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J’aimerais que, comme il le désire, nous soyons de nombreux mouvements à œuvrer pour créer une journée du vivre ensemble et du faire ensemble et du croire ensemble. Il me paraît ridicule en 2015 que les protestants se battent contre les catholiques, que les sunnites se battent contre les chiites, que les ceci se battent contre les cela dans la foi. C’est un non-sens de la foi puisque la foi, c’est partager, c’est recevoir la foi de l’autre. Je pense que le premier devoir du croyant est d’autoriser quiconque à croire en ce qu’il veut. Et de la même manière qu’il existe une journée du 1er mai où les syndicalistes défilent la main dans la main, en première ligne, tous syndicats confondus, il faudrait instaurer une journée où nous défilerions, les musulmans, les bouddhistes, les religieux, les non religieux, les engagés spirituels, les voies spirituelles, petites ou grandes, tous, la main dans la main. Parce que nous ne pourrons pas constamment nous battre contre ces petites guerres de religions stupides qui ne sont que des mesquineries spirituelles.

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Pour lire la suite, Reflets n° 19 pages  26 à 27

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La foi qui croît et la foi qui est crue par Katie Badie

La foi qui croît et la foi qui est crue
KATIE BADIE

Katie Badie

D’origine britannique, Katie Badie a été animatrice biblique dans une paroisse anglicane de la City à Londres avant de venir en France pour faire des études de théologie. Pendant 16 ans elle a été pasteur dans une Eglise protestante évangélique à Paris. Mariée, elle est mère de deux enfants lycéens. Actuellement elle est responsable du Service biblique de la Fédération protestante de France.

Faites-vous une différence entre foi spirituelle et foi religieuse ?
Quand j’étais jeune, je refusais l’étiquette « religieuse » pour ma foi chrétienne. Il est vrai que mon lien avec la religion institutionnelle était lointain et informel, passant par un cercle d’amis, la lecture de la Bible et le christianisme ambiant. Quand finalement j’ai commencé à fréquenter une église locale, j’ai eu le sentiment de trouver une famille plutôt que d’adopter une pratique religieuse. Pour une partie des protestants, c’est la foi du cœur qui compte. Dans certains milieux, le baptême n’est administré qu’à ceux qui font profession d’une foi personnelle ; on est attentif aux signes d’un engagement spirituel intime et d’une relation vivante avec le Christ. Dans ces cercles, l’intérêt pour les formes de la religion peut paraître plutôt suspect !
Mais pour tous les protestants, la conscience individuelle devant Dieu et la nécessaire action de l’Esprit-Saint dans le cœur et l’intelligence, pour comprendre les Écritures notamment, sont fondamentales. Selon l’Évangile de Jean, Jésus dit : « Le vent souffle où il veut ; tu l’entends, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi de quiconque est né de l’Esprit » (Jean 3:8). Insaisissable et indéfinissable, le souffle de l’Esprit-Saint précède et suscite la foi ; il crée la communion avec Dieu. Le Nouveau Testament utilise très peu le vocabulaire de la religion : la seule fois où il est appliqué aux chrétiens est dans l’Épître de Jacques : « Si quelqu’un se considère comme un homme religieux alors qu’il ne tient pas sa langue en bride, mais qu’il se trompe lui-même, sa religion est futile. La religion pure et sans souillure devant celui qui est Dieu et Père consiste à prendre soin des orphelins et des veuves dans leur détresse, et à se garder de toute tâche du monde » (Jacques 1:26-27).

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Alors oui, je faisais pendant de nombreuses années une distinction nette entre foi spirituelle et foi religieuse. Cependant, il faut aussi accepter le regard extérieur sur son vécu personnel et, selon les catégories sociologiques, ma foi était dès le départ une foi religieuse. Puis, en poursuivant un chemin de foi personnel, et ceci sans rupture ni autre conversion, j’ai intégré les pratiques, l’histoire et la théologie de la religion chrétienne et je suis devenue pasteur et bibliste protestante ! Enfin, il faut reconnaître que même dans les cercles où l’on insiste le plus sur la profession personnelle de la foi, il existe des cours de préparation au baptême et des pratiques (plus beaucoup) plus normatives et ritualisées que l’on veuille bien admettre ! La foi a aussi un contenu transmis ; il existe la foi qui croit et la foi qui est crue .

fides qua creditur, fides quae creditur

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Y a-t-il une hiérarchie ?
Mon itinéraire personnel me dispose à privilégier la foi spirituelle, parce que l’adhésion personnelle et l’intériorité me semblent essentielles. Mais ma foi spirituelle évolue à l’intérieur d’une tradition religieuse spécifique. Dans notre contexte aujourd’hui, la foi spirituelle peut se vivre dans toutes les traditions religieuses et en dehors, par des spiritualités personnalisées, voire non-croyantes ou humanistes.
À première vue, la foi spirituelle pourrait apparaître plus porteuse du sens de notre destin commun et de communion entre les êtres humains. Et il me semble que toute recherche du spirituel ou d’intériorité qui résiste au matérialisme, au consumérisme et au cynisme, crée un terreau favorable à l’ouverture et au dialogue. Cependant, ce serait naïf d’occulter le fait que subsistent des spiritualités mortifères, culpabilisantes et trompeuses, et cela à l’intérieur de toutes les traditions religieuses, et en dehors ! « Prenez garde que personne fasse de vous sa proie au moyen d’une philosophie trompeuse et vide », avertit l’apôtre (Épître aux Colossiens, chap. 2).
Qu’apporte alors la foi religieuse ?

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Lire la Bible, est-ce une pratique spirituelle, religieuse ou intellectuelle ? La Bible dépasse des frontières confessionnelles ; elle fait partie du patrimoine culturel de l’humanité. Aujourd’hui naissent de nouveaux réseaux de lecture de la Bible qui rassemblent des gens de tous horizons. Quelles en seront les interactions avec la pratique religieuse ? L’avenir nous le dira.

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Pour lire la suite Reflets n° 19 pages 18 et19

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