La nature est un tout, Philippe Desbrosses

La nature est un tout
Philippe Desbrosses

 

Philippe Desbrosses

Fondateur d’Intelligence Verte, Philippe Desbrosses a été chargé de mission auprès du Ministère de l’Agriculture et expert consultant auprès de l’Union Européenne, membre du comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot, et du Conseil d’administration du CRIIGEN (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique), présidé par Corinne Lepage. Voir l’article “Un précurseur de l’agrobiologie européenne” -Reflets N°12.

Devrions –nous reconnaître un droit aux écosystèmes ? Un droit à la nature ? Dans quel but ? Philippes Desbrosses nous livre quelques réflexions sur les audiences publiques du Tribunal International des Droits de la Nature des 4 et 5 décembre 2015 à Paris, conjointement à la COP 21.

Le Tribunal est une initiative citoyenne unique pour témoigner publiquement de la destruction des conditions de vie sur Terre – que les États et les entreprises non seulement permettent, mais parfois encouragent – et proposer de nouveaux instruments juridiques visant à préserver la sûreté de la planète et les droits de ses habitants.

Le Tribunal des Droits de la Nature a été initié par la Global Alliance for the Rights of Nature en 2014. La première session, présidée par Vandana Shiva, s’est tenue à Quito en janvier pendant le Global Rights of Nature Summit ; puis la deuxième à Lima en décembre pendant la UNFCC-COP20, présidée par Alberto Acosta. La 3e session du Tribunal International des Droits de la Nature s’est tenue les 4 et 5 décembre à la Maison des Métallos conjointement à la COP21. Ce tribunal est organisé par la GARN en partenariat avec le mouvement ‘End Ecocide on Earth’ (EEE), NatureRights et ATTAC.

Le Tribunal des Droits de la Nature propose une alternative systémique à la protection environnementale ; il considère en effet la Nature comme un sujet de droit, dotant d’une valeur intrinsèque les écosystèmes pour lesquels il énonce le droit d’exister et de se perpétuer. Le Tribunal s’attache aussi à offrir une voix aux peuples autochtones afin qu’ils partagent avec la communauté mondiale leurs préoccupations et leurs solutions singulières concernant la terre, l’eau, l’air et la culture.

Le Tribunal International des Droits de la Nature s’inscrit dans une démarche aux objectifs multiples :
– promouvoir un changement des consciences,
– souligner la nécessité d’élargir le cadre juridique international et les législations nationales,
– ceci afin de garantir la sûreté de la planète par la sauvegarde de la biodiversité et le respect de la dynamique des écosystèmes.

La session de Paris COP 21 a statué principalement sur :
– les crimes climatiques contre la nature
– la fracturation hydraulique
– l’agro-industrie et OGM
– les mega barrages en Amazonie
– les défenseurs de la Terre Mère
– les écocides liés à l’exploitation pétrolière
– la financiarisation de la nature, considérée comme un crime

Le retour de l’un des juges ayant siégé à Paris, Philippe Desbrosses, marque pour REFLETS l’importance de cette initiative citoyenne dans le contexte actuel.

Son analyse
« L’ampleur et la gravité des exactions que nous avons eues à connaître étaient particulièrement impressionnantes. Les témoignages pathétiques que nous avons entendus, transmis par des victimes, nous ont beaucoup affectés et inquiétés sur l’avenir de notre planète. Elle est littéralement livrée au pillage et à la spéculation financière dans de nombreuses contrées du globe, au profit exclusif de quelques oligarchies et gouvernements complices des prédations. »

Quelques exemples
Le méga-barrage de Belo Monte qui va engloutir 5 000 km2 de forêt amazonienne, avec dégâts collatéraux, de l’amont à l’aval : sont concernées les routes et les constructions dans la forêt amazonienne. La présidente brésilienne Dilma Roussef spolie sans vergogne les droits des communautés autochtones et passe outre les mises en garde de l’ONU concernant les droits de l’homme.

Autres sujets : les gaz de schiste
Aux États-Unis, la fracturation hydraulique dans le seul État de l’Oklahoma, avec ses 30 000 forages, provoque près de 5 000 séismes par an, de 2,5 à 3,6 sur l’échelle de Richter et pollue les eaux douces des nappes et des rivières.
Vandana Shiva et José Bové ont plaidé contre la prolifération des OGM et de l’agriculture industrielle dans le monde ; ceci fait peser une lourde menace sur l’avenir des écosystèmes et donc sur leur capacité à nourrir les populations.
Avec les autres juges, nous étions atterrés par ce que nous avons découvert. Et en même temps, nous avons ressenti un très fort sentiment de solidarité et de fraternité. Nous avions le sentiment de faire quelque chose d’utile et d’urgent : faire évoluer la législation internationale et faire condamner les États et les multinationales à l’origine de ces destructions environnementales.

(…)

Aujourd’hui, la société civile semble impuissante devant les abus dont elle est victime. La cause principale de tous nos maux est la financiarisation de la société, la folie du capitalisme sauvage. On regarde la nature seulement sous son aspect utilitaire. Si elle n’a pas de valeur marchande immédiate, elle est détruite ou abandonnée. Or chaque maillon forme une chaîne. La Nature est un Tout et elle doit être sauvegardée dans son intégralité. Nous nous apercevrons collectivement de cette réalité quand il sera trop tard pour faire machine arrière.

(…)

Ces crimes contre l’environnement vont-ils un jour être reconnus ?
C’est un dossier qui avance très vite car les initiatives dans la société civile se multiplient et convergent vers le même objectif : ne plus laisser faire les prédateurs de la planète.

(…)

Pour lire l’article en entier,  Reflets n° 19 pages 61 à 63

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L’embrigadement pour Daesh par Dounia Bouzar

L’embrigadement pour Daesh
par Dounia Bouzar

Dounia Bouzar

Dounia Bouzar, ancienne éducatrice, est anthropologue du fait religieux, directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam. Elle se consacre au désembrigadement des jeunes tombés sous l’emprise djihadiste. Son livre La vie après Daesh, les Éditions de l’Atelier, est bouleversant. Avec son équipe, elle court sur tous les fronts pour ramener à la vie de jeunes femmes et de jeunes hommes déshumanisés, soutenir les parents désemparés, accompagner les uns et les autres dans la reconstruction d’une vie familiale et sociétale. Ici, Dounia Bouzar nous explique en détail le processus d’embrigadement ; partant de la crise d’adolescence, il conduit à produire des assassins.

Le processus de radicalisation  comprend un embrigadement relationnel et un embrigadement idéologique.
L’embrigadement relationnel provoque une adhésion du jeune à son nouveau groupe et un embrigadement idéologique suscite une adhésion du jeune à un nouveau mode de pensée.
1/L’embrigadement relationnel
Il isole le jeune de tous ses anciens interlocuteurs qui contribuaient à sa socialisation. Cela passe par des vidéos qui utilisent la théorie du complot, pour placer le jeune dans une vision du monde paranoïaque, où il ne peut plus faire confiance à personne.
Dès cette première étape, le jeune commence donc à se méfier des adultes qui l’entourent. On lui dit que le malaise qu’il éprouvait auparavant (comme tout adolescent) provient du fait qu’il a été élu par Dieu pour discerner la vérité du mensonge, contrairement à tous ceux qui l’entourent.
Isoler le jeune n’est que la première étape de la radicalisation. La deuxième étape va consister à détruire l’individu au profit du groupe.
À ce stade, le discours radical introduit progressivement deux notions qui nous rappellent de mauvais souvenirs historiques : la pureté de groupe et la primauté du groupe purifié…
Seule « l’union des Véridiques » (ceux qui possèdent le vrai islam) peut permettre de combattre la dégénération du monde occidental.

(…)
Progressivement, l’identité du groupe remplace l’identité individuelle
(…)

Le fonctionnement du groupe radical redéfinit les frontières entre la sphère privée et la sphère publique, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de la première. L’élu ne doit plus avoir de droits en dehors des intérêts du groupe. Il n’a plus de temps personnel. Il n’a plus d’espace personnel. Il n’a plus de lien avec aucun territoire, avec aucune nation, avec aucune mémoire. Le radicalisé se considère déjà comme un apatride… Lui ôter sa nationalité revient à se poser en miroir de Daesh.

(…)

Je me permets de faire une petite parenthèse pour remarquer que les radicaux présentent tel ou tel comportement de rupture comme une simple application de l’islam, au pied de la lettre. Cela leur permet de se placer sur le registre de leur droit à la liberté de conscience et de culte. L’interlocuteur est déstabilisé, ne voulant pas être discriminant ou stigmatisant. Il valide alors à son tour ce comportement de rupture comme s’il s’agissait d’une simple application de l’Islam.
C’est grâce à ce procédé que les radicaux ont redéfini l’islam, année après année. Ils ont redéfini les relations hommes/ femmes, les relations musulmans/non musulmans, les relations musulmans/ sociétés démocratiques…
Dans certaines entreprises, les managers ont laissé des conducteurs refuser de toucher un volant au motif qu’une collègue femme l’avait utilisé. Dans certains lycées, des jeunes ont fait croire que l’islam interdisait de faire des dessins. Des hommes ont fait croire que l’islam interdisait de tendre la main à une femme, etc.
– enfin, rupture avec les parents : le discours radical propose une communauté de substitution qui se réapproprie l’autorité parentale. Mis à part au sein des familles radicalisées, je ne connais pas de jeune radical qui obéit à ses parents. Même si son père a fait trois fois le pèlerinage à La Mecque, il est déclaré hypocrite (a trahi le vrai message de l’islam) ou égaré (n’a jamais compris le vrai message de l’islam). Ne parlons pas du père juif, chrétien ou athée. Parmi les 1 000 jeunes que notre centre a suivis entre avril 2014 et aujourd’hui, il n’y a pas de jeune radicalisé qui ne soit désaffilié. Tous ont le sentiment d’appartenir à un nouveau groupe sacré supérieur qui détient la vérité. Tous témoignent que ces « nouveaux frères et sœurs » sont plus importants à leurs yeux que leurs vrais frères et sœurs.

2/L’embrigadement idéologique
Il y a un lien direct entre l’embrigadement relationnel et l’embrigadement idéologique puisque la fusion au sein du groupe s’opère sur la conviction d’être élu par Dieu pour détenir la vérité.
Sans embrigadement relationnel, il n’y a pas de conviction d’être élu, et sans conviction d’être élu, il n’y a pas d’embrigadement relationnel.
Depuis deux ans, sur les terrains francophones, il existe une véritable individualisation de l’embrigadement idéologique.
Les rabatteurs adaptent le discours djihadiste aux aspirations cognitives et émotionnelles de chaque jeune. C’est pour cette raison que je parle de « mutation du discours djihadiste ».
Les rabatteurs proposent plusieurs mythes adaptés aux différents profils psychologiques des jeunes. C’est à partir de ce moment-là, de mon point de vue, que l’on assiste à l’engagement du jeune. Il change de système cognitif : sa manière de penser, de parler, d’agir…
Les raisons proposées pour s’engager dans Daesh sont donc multiples…

(…)
Nous gagnerons parce que nous aimons la mort plus que vous aimez la vie

Arrive alors le dernier tournant de la radicalité. Il faut d’abord indiquer que, quelle que soit la raison de l’engagement, la fin est toujours la même : c’est une double déshumanisation qui attend le jeune.

En prémices à la double déshumanisation, Daesh commence par normaliser la cruauté. Les vidéos s’assoient ouvertement sur les tabous sociaux et les freins moraux qui interdisent le meurtre et la torture.
Arrive alors ce que l’on peut appeler la déshumanisation du terroriste lui-même : progressivement, le champ de la conviction recouvre la globalité du psychisme et des affects. C’est la fameuse phrase de Daesh : « Nous gagnerons parce que nous aimons la mort plus que vous aimez la vie. »
Certains jeunes « daeshisés » se nient eux-mêmes en tant qu’êtres vivants (et pas uniquement en tant qu’êtres pensants) comme au simple stade de l’embrigadement relationnel.
Ils se sont identifiés à leur croyance et en sa toute-puissance. Ils n’existent qu’à travers elle, quitte à se sacrifier pour l’imposer. Seule compte la croyance, l’être humain est nié.
À ce stade final, ils se situent sur un registre où ils ne sont pas capables d’avoir une vraie relation avec quelqu’un car ils imaginent que cela les rendrait trop dépendants et les éloignerait de Dieu. Ils perçoivent le lien humain comme une preuve de faiblesse ou de fragilité. Ils préfèrent investir dans une relation de toute-puissance, de contrôle, une relation d’emprise sur les autres.
Intervient alors la déshumanisation des victimes : les terroristes de Daesh ne se contentent pas d’exterminer tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils déshumanisent leurs victimes afin de les considérer comme des choses. Cela signifie qu’ils enlèvent l’aspect humain aux corps qu’ils ont tués. C’est pour cela qu’ils les coupent en morceaux, à l’image des nazis avec les juifs. L’« Autre » (le chiite, le musulman égaré, le chrétien, le juif, le mécréant…) n’est plus notre semblable et tout est permis.

En conclusion, Daesh n’est pas une secte, c’est un mouvement totalitaire avec un projet qui fait miroiter une régénération du monde à coup d’extermination externe et de purification interne. Il faut bien comprendre que l’impact psychologique de Daesh est aussi fort que son impact militaire : les terroristes ne font pas qu’une simple guerre mais recherchent avant tout à créer une désorganisation émotionnelle au niveau individuel et à ébranler les repères de civilisation au niveau collectif. On ne combattra pas Daesh uniquement avec des bombes. On ne peut pas « sortir » les jeunes du l’idéologie de Daesh si l’on ne part pas de leur motif de « djihadisation » et des procédés utilisés par les rabatteurs français.

livre Dounia Bouzar

Pour lire la totalité de l’article, Reflets n° 19 pages 55 à 58

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 » Le secret tue plus que la vérité. »…par Jean-Luc Kopp

 » Le secret tue plus que la vérité.« …
par Jean-Luc Kopp, psychanalyste et psychanalyste corporel.

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Le 20 janvier 2016 paraissait LA DEPOSITION, écrit par la journaliste Pascale Robert-Diard . Ce récit nous conte la comparution devant la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine de Maurice Agnelet.
Cet ancien avocat est jugé pour la troisième fois, pour l’assassinat de sa maîtresse Agnès Le Roux, disparue à Nice trente-sept ans plus tôt. Le fils aîné de l’accusé, Guillaume Agnelet, provoque un coup de théâtre lorsqu’il demande à être entendu comme témoin. Il est déterminé à briser le secret de famille. Sa déposition aboutira à la condamnation de Maurice Agnelet à 20 ans de réclusion criminelle.
Le président de la cour d’assises : « Mais Madame votre fils a soutenu son père à Nice et à Aix en Provence!…Qu’est-ce qui selon vous, a pu conduire [Guillaume] à se rendre spontanément devant la justice pour tenir ces propos ? Pour quelles raisons affronte-t-il ce qui va forcément être une déflagration pour lui ?
La réponse de la mère tombe abrupte : « …Si je le savais, je serais psychanalyste. Je ne suis que moi. Je ne comprends pas …. »

Spontanément je n’aurais pas lu La déposition. Je n’aurais pas pu en effet imaginer que le récit d’une audience dans un procès d’assise puisse à ce point bouleverser et passionner.
Le lecteur ainsi que la chroniqueuse judiciaire qui fait récit de cette affaire se trouvent embarqués dans ce meurtre où le cadavre ne fut jamais trouvé. Aucune preuve n’avait pu être établie jusqu’à cette déposition.
Enfin c’est le dévoilement progressif de la vérité dans cette histoire qui finira d’emporter mon enthousiasme comme le souligne cet extrait :
« Pour une fois qu’il est central de se poser la question du droit à révéler ou pas un secret de famille! Pour une fois qu’il nous est donné d’assister au pouvoir dévastateur d’une vérité qui tue ! C’est une occasion rare, en effet, que soient décryptés les ressorts intimes et secrets qui poussent un fils à défendre son père alors qu’il le sait coupable, ailleurs que dans un cabinet de psychanalyste. Le praticien que je suis ne pouvait qu’être intéressé par l’exposition inaccoutumée, particulière à ce procès, des déchirements entre membres d’une famille. »

En premier lieu c’est l’épilogue judiciaire qui intrigue !
La veille du verdict, Guillaume Agnelet, le fils aîné de l’accusé, s’est rendu chez le procureur de Savoie pour y faire une déposition :
« Je suis convaincu que [mon père] est bien le meurtrier d’Agnès Le Roux…Je suis prêt à venir témoigner devant la cour d’assises de Rennes.»
Ce coup de théâtre surprend : ce fils accuse son père à présent, alors qu’il s’était battu à plusieurs reprises aux côtés de son père pour soutenir son innocence. Voilà précisément ce qui a poussé Pascale Robert-Diard la journaliste à rencontrer Guillaume et comprendre le dessous de cette déposition.

Perçons l’écorce des apparences.
Au président de la cour, alors qu’il est question des confidences décisives qu’elle a faites à son fils, Anne Litas répond:
-« Je les conteste formellement et je trouve tout cela irréaliste, rocambolesque [parce que] je n’ai jamais prononcé ces phrases.
-Pourquoi votre fils ressent-il aujourd’hui le besoin de dire tout cela ?
-Je ne comprends pas.(plus loin) Cet enfant est en souffrance …
Quant au père, voilà ce qu’il répond au président à la question « Qu’avez-vous à dire ? »:
« Tout cela est invraisemblable…Je partage l’avis de sa mère. Ce garçon est en souffrance. »

Les deux parents paraissent interchangeables. Le besoin pour leur fils de soulager sa conscience d’un poids trop lourd engendre la même obstination chez chacun d’eux : un secret de famille ne se révèle pas.
Anne Litas, mère de Guillaume est prise en flagrant délit par le président de séance de lire un papier alors qu’elle témoigne. Celui-ci lui rappelle que témoigner doit être un acte spontané. Comment ne pas déceler dans ce détail un aperçu de l’emprise exercée par Maurice Agnelet sur tous les membres de sa famille ? Celui-ci se révèle narcissique, aimant le pouvoir et l’argent. Il attend donc obéissance et soumission de chacun, ce à quoi obtempère sa famille depuis toujours.

Garder un secret pendant plus de 30 ans et soudain le révéler, quelles sont les motivations de Guillaume ?
Ce n’est ni un coup de tête, ni un acte provocateur qui pousse Guillaume à briser le secret de famille. La durée du silence est en somme proportionnelle à l’espoir déçu. Ne confie-t-il pas :
« …J’ai cru qu’avec le temps, ils atterriraient. Que l’on pourrait se retrouver un jour pour parler de notre guerre. Mais pas pour la nier. La vérité pouvait être un ciment entre nous, elle ne l’a pas été .Ce que je sais maintenant, c’est que le secret tue plus que la vérité. »
Guillaume espérait que l’unité familiale se ferait autour du secret. Mais à mesure que le temps passe, la désillusion grandit en lui jusqu’à cette prise de conscience redoutable « le secret tue plus que la vérité ».
Dans ces conditions nous entrevoyons pourquoi Guillaume a été jusqu’à proclamer par le passé qu’il savait son père innocent, proclamer que ce n’était pas un monstre « comme on l’a décrit ici ». Nous entrevoyons aussi pourquoi il restait persuadé devoir se taire.
« On n’a pas le droit de révéler un secret de famille. »
Guillaume a fait front avec son frère, sa mère pour défendre l’innocence de son père tout en le sachant impliqué et coupable. Etrange paradoxe !
Sauf si l’on considère comme l’écrit Pascale Robert-Diard que « Guillaume a enfin trouvé sa place et son rôle auprès de Maurice ». Il est le bon fils enfin. De quoi un fils est-il capable en effet pour obtenir un peu d’importance dans les yeux de son père ?
Guillaume va jusqu’à connaître le dossier de l’instruction dans ses détails, jusqu’à lire les pages du journal intime d’Agnès Le Roux ! Celle-ci intrigue et bouleverse Guillaume « parce qu’elle est ce qu’il n’est pas, ce qu’il aurait aimé être.
Ces deux êtres sont frère et sœur de souffrance : Agnès tout comme Guillaume s’est totalement donnée à Maurice Agnelet, pour aboutir au même constat désenchanté :
« je t’en veux parce que je n’arrive pas à penser que j’ai tort de croire en toi. « 

Pourquoi s’en vouloir d’avoir à ce point cru en Maurice Agnelet ?
Ce seront les propos du psychiatre JC Chanseau mandaté par la cour qui nous éclaireront :
« Pour Maurice Agnelet, l’autre n’existe pas. Il est englouti. Dans son lien à autrui, Maurice Agnelet est indifférent à celui qui est au bout du lien. Ce qu’il aime c’est le lien et il n’y a pas de rupture possible de ce lien. Toute personne qui tente de lui échapper doit être réduite ».
La vérité paraît cadenassée et ce d’autant plus que Maurice Agnelet semble jouir des confidences qu’il a distillées à ses proches. Ainsi ces propos terribles que Maurice murmura un jour à Guillaume :
« De toute façon, tant qu’ils ne retrouvent pas le corps, je suis tranquille […] et moi le corps, je sais où il est. »
Incroyable aveu ! Pourtant jusqu’à la décision de sa déposition, Guillaume restera loyal. Quel combat cela a-t-il dû représenter de couvrir un mensonge alors que l’on connait la vérité !
Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’après la déposition et le face à face final devant les jurés, Maurice se contentera d’affirmer :
« Je n’ai pas tué Agnès Le Roux.»
Pour que Maurice Agnelet garde cette attitude, il y a fort à parier que lui-même demeure blessé dans sa relation à son père. Tout l’espoir de Guillaume d’un lien fort, exclusif, aimant de la part de son père n’est que le reflet des mêmes attentes de Maurice à l’égard de son propre père. Alors que les illusions tombent chez Guillaume (pour aboutir à la déposition) Maurice quant à lui demeure non seulement sourd aux attentes de son fils mais en premier lieu à sa blessure d’enfant. Dès lors Maurice Agnelet se condamne à cette fermeture radicale à lui-même et par voie de conséquence aux autres.

Délivrance ?
L’identité de Guillaume ne pouvait que vaciller. S’il a été violent comme il le reconnaît, vis à vis de son père, c’est avant tout envers lui-même qu’il a dirigé cette violence.
Il a cherché de l’aide, y compris du côté de la religion, en vain ! Garder le silence sur les confidences reçues par son père menaçait de le rendre fou voire de le pousser au choix de disparaître. Certes il paiera le prix fort pour avoir choisi la vérité : se retrouver seul, exclu de la famille. Pourtant le choix fait par Guillaume de déposer et témoigner à la cour d’assises, sa rencontre avec la journaliste du Monde et enfin le livre l’ont probablement sauvé.
Pascale Diard a permis à Guillaume de se sentir entendu et reconnu. La violence subie d’être à ce point nié dans les yeux de son père, même quand il a défendu envers et contre tout ce dernier, se trouve enfin prise en compte. Elle peut prendre sens.
Un dernier extrait confirme le début d’intégration de l’histoire subie par Guillaume :
« Guillaume Agnelet éteint l’écran d’ordinateur …Son fils de 2 ans trépigne. Il le hisse sur ses épaules et se dirige vers le jardin public … »
Guillaume adorait cela, petit. Ce souvenir bon qui remonte témoigne que l’histoire pourra cesser de se répéter. Deux images quasi identiques, mais deux réalités différentes : Guillaume 8 ans s’accrochant au dos de son père sur la moto, est déjà dans une relation faussée. Lui aime ce papa alors que ce dernier en est déjà incapable. Le fils de Guillaume, 2 ans, sur les épaules de son père vit une relation vraie .La chaîne est brisée grâce à son choix de voir et dire la vérité entière.

Quelques éléments de réflexion.
Oui ce récit de Pascale Robert-Diard m’a touché tant son souci de voir au-delà des apparences rejoint celui du psychanalyste. Pour autant, sa description sensible des coulisses de ce drame familial m’incite à y apporter quelques prolongements.
Guillaume a longtemps cru pouvoir trouver une place de fils. Quitte pour y parvenir à nier ses valeurs, son éthique. Seul un immense désespoir lié au fait de ne compter pour rien dans le regard d’un père peut expliquer un choix insensé comme celui de taire si longtemps une horreur, taire un meurtre!
Maurice ne peut considérer l’autre qu’en fonction du degré de dépendance que ce dernier entretient avec lui. Son comportement manipulateur va jusqu’à transformer l’autre en complice : les révélations macabres distillées au fils, à l’épouse soudent ces derniers dans une cohésion familiale atroce !
Comment ne pas deviner derrière son besoin de dominer, de mépriser l’autre la résurgence d’un passé lointain dans lequel un petit garçon confronté à une immense peur a dû se sentir bien impuissant ! Il faut avoir été soi-même enfant, prisonnier d’une histoire qui le dépasse pour devoir, adulte instrumentaliser chaque personne rencontrée !
Contrairement à Guillaume le secret qu’il garde ne sera jamais levé. Plutôt le mensonge que la vérité même si cela s’accompagne du fait d’être emmuré dans son histoire et incarcéré.
Guillaume sauve sa santé mentale en choisissant de révéler le secret familial .Par contre il lui manque une dimension de réconciliation. Il est soulagé mais au prix d’une implosion familiale et d’une solitude amère.
Le travail de réconciliation en psychanalyse corporelle permet non seulement d’appréhender et comprendre les mondes de ses parents et le sien. Le surcroit de sens bouleverse et conduit à un véritable pardon.

(1)Edition L’Iconoclaste.
Pascale Robert-Diard est journaliste au Monde où elle tient la chronique judiciaire depuis 2002. Elle est l’auteur avec Didier Rioux de Le Monde, les grands procès, 1944-2010 Ed. Les Arènes, 2010.

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