Vivre en communauté à plus de 70 ans – Paule Maréchal

Nous sommes cinq personnes âgées qui vivons depuis plus de trois ans dans une maison achetée en commun. Qu’est-ce qui pousse des femmes de plus de 70 ans à lâcher tous leurs repères, vendre leur maison, s’éloigner de leur milieu familial et amical pour avoir l’audace de vivre ensemble la dernière étape de leur existence ?

Paule Maréchal

Est-ce le désir d’être responsables de leur vie jusqu’à la fin, de s’entraider dans les difficultés de la vieillesse, de partager ce qu’elles possèdent pour vivre mieux ?

La réponse est « oui ». Et, pour moi, l’intime conviction que c’est ce que la vie attend de moi. Le sentiment que j’ai une dette à honorer. Qu’après avoir tant reçu il me faut donnerà mon tour. Dans les épreuves que la vie m’a réservées, j’aivécu la solitude et j’ai appris à me nourrir avec de toutespetites choses. Je ne les aurais peut-être pas vues dans d’autresconditions. N’est-ce pas ce qui est demandé à la vieillesse ?
Apprendre à profiter de ses pertes pour gagner ailleurs ? Alors tout naturellement mon service s’est tourné vers la vieillesse, pour tenter de redonner ce que j’avais reçu. Le premier pas a été la création de cette maison communautaire pour personnes âgées.
Vivre en communauté n’est pas une aventure facile. Il faut un engagement profond, une cause qui tienne vraiment à coeur. Cet engagement, nous l’avons pris sans affectif. Nous ne nous sommes pas choisies, nous avons choisi de vivre l’expérience. Nous appartenons toutes à la même recherche spirituelle. Nous connaissons les mêmes outils de transformation intérieure nous aidant à dépasser les difficultés du vivre ensemble. La communauté va nous donner la mesure de notre engagement, sans concession. Nous sommes sans cesse au pied du mur, invitées à rechoisir . Et cela nous conduit à un réengagement de plus en plus profond.

La communauté est un miroir à plusieurs reflets de par la diversité de nos natures. C’est un face-à-face entre nos imperfections personnelles et celles des autres. Comme il est ardu d’accéder au monde de l’autre pour comprendre ce qu’il vit intérieurement ! Comme il est difficile d’affronter ce reflet de nous que nous renvoient les autres !
Au début je souffrais chaque événement comme une atteinte personnelle. Le temps m’a amenée à prendre du recul. Maintenant, quand je souffre, c’est pour la communauté. Nous sommes en route pour rejoindre l’étape suivante : seulement profiter de chaque écueil pour en faire une opportunité de grandir.

La communauté est un organe exigeant. Elle réclame de chacune une transparence totale. Cette exigence est la porte ouverte vers la tolérance. Nous apprenons à nous livrer sans fausse pudeur, et chacune grandit en connaissance de soi et des autres. Livrer nos souffrances, entendre celles des autres, c’est cela qui nous conduit à la vraie liberté : la liberté intérieure qui nous fait renoncer à notre point de vue pour accepter celui des autres, par amour. C’est la communauté qui en bénéficie.

Ce qui nous permet de traverser les difficultés, c’est la conviction que ce que nous vivons est une solution pour l’avenir. Les maisons de retraite pourront un jour être supplantées par des communautés probablement pluri-générationnelles, fondées sur le partage, l’entraide, le service. Et la vieillesse retrouvera alors sa dignité et sa vraie place.

Lire la totalité de l’article…REFLETS n°16 pages 27 à 30

Colocation solidaire – Etienne Villemain

L’association Lazare propose des colocations entre personnes qui étaient à la rue et des jeunes volontaires bénévoles.

Il y a neuf ans, au cours d’une retraite que j’ai faite au Béatitudes, une soeur a invité les personnes à tirer le nom d’un saint devant l’autel. Au moment de me lever, j’ai eu cette parole dans le coeur :

« si c’est mère Teresa, tu te mets en colocation avec des personnes de la rue ».

www.lazare

contact@lazare.eu

 

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Je suis tombé sur mère Térésa, avec en dessous, cette phrase : « vous n’êtes pas appelés à réussir mais à être fidèles ». Je n’avais au préalable aucune raison de m’engager auprès de cette population. Le lendemain, j’ai cherché à concrétiser cet appel. Je suis entré en contact avec Martin, qu’un ami commun nous a présenté, et nous avons déménagé pour habiter avec Karim, Rabah et Yves. C’était à la fois tout simple et extraordinaire. La condition sine qua non qui avait été établie, c’était d’avoir chez nous la « Présence Réelle ». Tous les matins, nous récitions les Laudes, la prière de l’Église, puis nous avions un temps d’Adoration.

Cette expérience a été bouleversante pour tous, et nous avons souhaité la proposer plus largement. Nous avons commencé à chercher des nouveaux lieux et des jeunes volontaires prêts à quitter leur habitation pour venir vivre en colocation avec des personnes ayant connu la rue. Aujourd’hui, nous sommes environ 200 à Paris et plus de soixante en province à vivre cette expérience.

Quel est votre projet actuel ?
Je ne suis plus en colocation depuis mon mariage, en juin 2012. Avec mon épouse, nous habitons depuis quelques mois dans une maison qui a vocation à accueillir des personnes en difficulté. Nous débutons les gros travaux dans quelques semaines et espérons pouvoir recevoir les premiers habitants à l’automne 2015. Comme c’est une maison à la campagne, elle aura en premier lieu une vocation au ressourcement profond des personnes, au contact de la nature.

Quel est le but de cet accueil ?
Le projet consiste à avoir des appartements non mixtes où cohabitent généralement 8 personnes, dont la moitié avait un logement, et l’autre moitié qui n’en avait pas. Nous favorisons l’autogestion. Chacun a un service, chacun participe au loyer. Un soir par semaine, les gens dînent ensemble. La violence physique et verbale est interdite. La consommation d’alcool ou de drogue n’est pas non plus autorisée. Nous développons également des séjours, des weekends et des retraites, qui permettent aux gens de changer l’image qu’ils ont d’eux, et simplement de développer des liens d’amitié et d’avancer dans leur vie quotidienne.

Comment vous y prenez-vous ?
Nous voulons avant tout laisser l’Esprit Saint conduire les choses. Nous accueillons une personne, puis l’autre, puis la suivante. Nous tentons de prendre du temps pour chacun, sans entrer dans des calculs de statistique de taux de réinsertion, qui met la pression à tout le monde. Nous ne sommes pas là pour faire du chiffre, mais pour accueillir les gens (bénévoles, personnes de la rue, responsables) en vue du développement intégral de ce qu’ils sont.

Comment résolvez-vous les difficultés de la vie communautaire ?

Lire la suite….Revue REFLETS n° 16  pages 37 et 38

La vie en communauté, solution d’avenir -Christian Roesch

La vie en communauté ne semble concerner qu’une infime minorité. Pourtant elle intéresse beaucoup de monde. Pourquoi ? Parce qu’elle apparaît assez inconsciemment comme une solution d’avenir.

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Pour le moment, elle parle aux jeunes, étudiants et travailleurs qui se groupent en colocation, pour des motifs économiques et pratiques. C’est juste un passage vers une vie établie. Cependant elle laisse des traces par son pragmatisme. Elle intéresse les nouveaux retraités, pour la mise en commun des objets à usage intermittent, pour la mise de fond allégée, pour le mode de vie au-delà du couple démotivé.

Différents niveaux d’intégration sont possibles : du partage d’espaces communs facultatifs comme le jardin, la buanderie, la chaufferie, le parking, à ceux indispensables à la vie quotidienne comme le salon, la salle à manger, la cuisine. Elle intéresse les personnes âgées.

La maison de retraite est une vie en communauté imposée. Alors pourquoi ne pas choisir avec qui vieillir et dans quel cadre ? Cette alternative conserve la responsabilité de son mode de vie et incite à des efforts physiques et psychiques propices à la santé. Des promoteurs développent des habitations pluri-générationnelles où l’entraide réciproque est la règle de base. Tout ceci ne suffit pas pour que ce soit une solution d’avenir.

Je définis l’avenir comme le progrès de la conscience :
progrès individuel de la conscience lorsque le temps qui passe épanouit la joie de vivre chez chacun.
progrès collectif de la conscience, mesurable dans l’évolution des rapports humains, avec plus de respect, de convivialité, d’entraide et de solidarité. La vie en communauté, pour réussir, fait appel à ces qualités.
Le seul modèle par le passé concerne la vie monastique. Depuis des millénaires, des hommes dont le but explicite est de progresser en amour, se réunissent dans des structures plus ou moins fermées. Cette expérience existe aussi bien en orient qu’en occident quelle que soit la religion de base.

La vie en communauté laïque, civile implique un dépassement de l’ego comparable pour réussir, c’est-à dire avoir simplement envie de rester ensemble. C’est un exploit. Pourquoi ? Le conjoint, dans l’intimité au quotidien, est rapidement insupportable. Il nous renvoie l’image douloureuse de notre histoire, le petit enfant blessé qui vit toujours en nous. Nous préférons nier notre responsabilité, accuser l’autre. L’« écrasé » va rencontrer l’« écraseur », l’ordonné, le négligent, etc. N’est-ce pas la source de nos difficultés de couple ?
Aujourd’hui presque un couple sur deux divorce, c’est un constat. La société a depuis 50 ans, favorisé la séparation en cas de désaccord. Tant mieux ! Ceux qui restent ensemble le font par amour vrai. C’est un progrès de la conscience. Songez que si réussir à vivre avec les défauts d’un autre est un dépassement considérable, vivre à plusieurs multiplie l’insupportable. La tentation de séparation s’en trouve accrue. Cette expérience, laïque ou religieuse, plus ou moins réussie, parce qu’elle existe, tire l’humanité vers le haut.

Avec mon épouse, nous avons fait le pari de nous investir dans cette aventure. Nous avons choisi cette solution pour bien vieillir, et pour servir la Vie. Surmonter les difficultés de notre personnalité a une contrepartie très bénéfique : partager nos problèmes crée un partage de notre créativité. Je m’explique : aimer l’autre, y compris dans ses souffrances, c’est se donner à fond pour l’aider à trouver des solutions à ses problèmes. C’est déjà captivant dans le domaine personnel et familial, c’est génial pour les problèmes liés au service, à la tâche des uns et des autres. Dans cet ordre d’idée, quelle joie quand fuse soit une suggestion inattendue pour l’association caritative de l’un, soit une proposition pour REFLETS, ou encore une piste pour le service d’un troisième ! Alors les petits problèmes de vaisselle qui traîne deviennent secondaires. C’est cela le vrai bonheur. Il a le goût, à toute petite échelle, de ce que l’humanité peut devenir. ■

Texte d’introduction au dossier de REFLETS n° 16