Le temps, c’est notre pouvoir d’agir – interview Eric-Emmanuel SChmitt


Interview de Eric-Emmanuel Schmitt

Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 50 langues et joué dans autant de pays, Eric-Emmanuel Schmitt est un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Un tel palmarès aurait pu le rendre inaccessible. Au contraire, plus il observe les humains – et les décrit-, plus il les aime. « Quand j’aime, l’autre a plus d’importance que moi, que mon bien-être et mon bonheur. ». Ce n’étaient pas des mots pour faire joli. C’est ce que nous avons ressenti lors de cette rencontre. Attentif, patient, écoutant, se donnant vraiment pour que cet instant soit intense et authentique.

EE Schmitt

extraits de l’article…

…Pour moi, la foi, c’est la confiance dans le mystère : quand je ne comprends pas, c’est que je n’arrive pas à comprendre, ce n’est pas qu’il n’y a rien à comprendre. Donc, c’est cela ma nuit mystique. Avec la lecture des quatre évangiles, quelque chose s’ajoute, qui est nouveau : la mise en avant de l’amour avec le trajet du Christ. Et cela me bouleverse. A partir de là, je me mets à réfléchir, à lire, à méditer… Au bout de quelques années, cela m’amène à cette conclusion que oui, je suis chrétien. Mais il reste cette curiosité et ce respect des autres spiritualités. Et en plus, cela me paraît essentiel de dire : « Oui, je suis chrétien, mais je m’intéresse à la vie spirituelle d’un bouddhiste, d’un hindouiste, d’un japonais zen, d’un tibétain, d’un musulman, d’un juif et d’un athée parce qu’il y a aussi une vie spirituelle des athées ».

Votre extraordinaire créativité, d’où la tenez-vous ? On est toujours dans le mystère.

Et j’allais dire : « Cela empire docteur ! ».  J’ai la passion des autres. J’ai la passion des êtres humains. Ce sont les autres qui m’inspirent. Les êtres sont complexes, les êtres sont intéressants. Je ne connais pas d’êtres simples. Je ne connais pas d’êtres qui n’aient pas des complications. Malgré tout, je me régale. J’allais dire une chose bête : « J’aime les êtres humains ». Attention, il y en a qui me font souffrir. Il y a des comportements que je trouve injustifiés. Je pleure parfois en regardant les actualités. Des scandales me pénètrent jusqu’au plus profond. Mais, il n’y a rien à faire, je reste passionné par l’être humain parce que l’être humain est capable du pire comme du meilleur. Oui le meilleur. Donc, les êtres m’inspirent.

Votre regard tendre sur l’humanité, d’où vient-il ?

Je recherche ce qu’il y a de grand dans les petits êtres que nous sommes. Je déteste les gens qui cherchent ce qu’il y a de petit. En plus, je ne vois que ça. Aujourd’hui, avec le sarcasme, un certain humour, une ironie constante, une dépréciation absolue, une critique permanente, c’est le règne de la grimace et du sarcasme, c’est le règne du crachat. Je trouve que le monde médiatique est encombré par les crachats. Soit le cirage de pompes indécent, soit, pour avoir l’air intelligent, le crachat. C’est plus intelligent d’admirer que de cracher.

Je cherche toujours ce qui s’ouvre à un être. Je n’arrive pas à réduire un être à un seul de ses actes. C’est cela, le pardon. Pardonner, c’est dire : non, la personne que j’ai en face de moi ne se réduit pas à cet acte mauvais qu’elle a fait un jour. Dans sa vie, il y a d’autres éléments. L’étoffe est plus riche que ce que j’en ai vu à un moment et qui a pu scandaliser ou choquer, ou faire du mal.

La contemplation n’est-elle pas une activité, active d’une autre manière ?                               

La contemplation, c’est une autre façon d’habiter le temps. Ce n’est pas le subir non plus. C’est chercher l’éternité dans le présent. C’est chercher l’éternel qu’il peut y avoir sur l’éphémère, donc c’est encore autre chose. C’est se connecter à quelque chose d’important. Quand je dis : «  J’aimerais être plus contemplatif », c’est cela, parce que cela ne m’arrive que par éclairs.

N’est-ce pas le propre de la vieillesse ?

Non, parce que je me souviens qu’enfant j’étais comme ça. Ce n’est pas une question d’âge. Dans ma vie adulte, j’ai des moments comme ça, mais ils sont assez peu nombreux parce que je ne leur laisse pas la place d’arriver. Ces moment-là me prennent par surprise.

Lire la suite…Reflets n°11 pages 75 à 81

 

L’unité chrétienne, utopie ou évidence? Gérard Fomerand

Universitaire, Gérard Fomerand étudie les mutations du christianisme contemporain. Il a publié, en 2012, aux Editions de l’Harmattan, La mémoire vive des mystiques chrétiens et, en 2013, Renaissance du christianisme, le retour aux origines, aux éditions Fidélité (Belgique).

Mise en page 1 …En ce début du XXIe siècle, nombreux sont les courants dans le monde chrétien souhaitant une réelle unité par delà les structures d’Eglises, sans pour autant nécessairement s’en passer, mais en en dépassant les lignes. Il s’agit de retrouver l’espace intérieur qui réunit au lieu de diviser. L’accès à cet univers a bien des noms. Nous le qualifierons ici de « christianisme intérieur » pour désigner le point focal d’une réelle unité ou encore de « royaume de Dieu qui est au milieu de vous » (Lc17, 21). A partir de ce lieu sans rivages se construira une unité chrétienne intérieure et donc extérieure.

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5 branches en harmonie

Mais bien des questions doivent être posées en amont pour aboutir à cette harmonie. La tendance est immémoriale de transformer l’Eglise en « Institution » plus ou moins reliée à l’espace temporel. L’étatisation du christianisme, sa transformation en religion officielle de l’Etat romain en est le départ. Une spiritualité jusqu’alors persécutée devenait impériale et donc impérieuse. Venue annoncer un royaume qui n’était pas de ce monde (Jn 18,36), la nouvelle spiritualité était devenue actrice de ce monde. Une relative unité extérieure continua jusqu’en 1054, date de la séparation entre l’Orient et l’Occident chrétien, puis se brisa à nouveau en 1517 avec l’avènement de la Réforme. Trois grands territoires ecclésiaux, l’orthodoxie, le catholicisme et le protestantisme apparaissaient. N’avait-on pas oublié lors de ce rapide chemin historique, que le christianisme était avant tout une conversion de l’être ? Le témoignage constant des mystiques et des contemplatifs chrétiens avait néanmoins toujours été là pour montrer que cette dimension unifiée dans une identique expérience évangélique continuait à être vécue. Leur expérience du « mariage intérieur » et du dépassement des contraires donnait une réalité à l’unité chrétienne en ouvrant la voie à la paix du cœur et du monde

Unité extérieure et chemins d’unité intérieure 

Thomas Merton, (1915-1968), l’un des nombreux prophètes d’un réveil unitaire chrétien résume d’une façon remarquable que l’unité est d’abord une prise de conscience de son point origine. Il écrivait en effet : Nous sommes déjà un. Mais nous nous croyons séparés. Ce qu’il nous faut, c’est recouvrer notre unité originelle. Il nous faut devenir ce que nous sommes déjà.

Comment ne pas souscrire à ce constat en forme d’évidence ? A partir  de point origine partagé, tout devient très simple : l’unité est là.

 

Pour lire l’intégralité de l’article…Revue Reflets n°11 – Tradition et spiritualité- pages 63 à 67

Une aventure héroïque – Jean Luc Kopp

Psychanalyste, psychanalyste corporel, membre du bureau de l’IFPC

Etrange expérience que celle qui consiste à vérifier dans sa chair ce qui trois années auparavant avait constitué un choc inouï !

La lecture de « L’accompagnement de la naissance »1 m’avait laissé pantois.Revivre sa naissance avec une incroyable précision m’émerveillait, et de plus, remonter au plus archaïque de ce qui constitue notre personnalité enthousiasmait le psychanalyste.

Vous convier dans mon intimité la plus profonde a pour but de vous faire partager ce qui a bouleversé autant ma vie privée que ma vie professionnelle.

Extrait…

Seconde incursion vers la fin de la naissance.

« Le col de l’utérus trop fermé s’apparente à un mur infranchissable. J’appelle maman à l’aide. Silence et distance de sa part.

 « Je te sens si absente maman, ton regard est détourné. Tu ne veux pas des jumeaux qui représentent pour toi une charge de travail trop épuisante. Tu aurais tellement voulu une fille. Tu t’éteins progressivement et cela ne date pas que de maintenant ».

Me voilà écartelé entre le besoin vital de sortir pour nous sauver mon frère et moi et l’impossibilité d’y parvenir en douceur. Cruel dilemme !

L’insupportable douleur et le désespoir que je reçois de la part de ces êtres qui renoncent déclenchent une rage colossale.

Quel est le sens d’une vie qui renonce? Le bébé ne peut s’y résoudre, il arrache tout, déchire et sort.

L’euphorie ressentie sera de courte durée, tant le dégoût de moi l’emporte … ».

Qu’en résultera-t-il ? A cet instant-là, je me condamne à me couper de ma force et enfouir ce que je découvre. Désormais, je m’ampute de cette puissance, et par désespoir, elle surgit dévastatrice au détriment d’autrui. 

Qu’ai-je appris à cette occasion ?

Que cette puissance, je pouvais apprendre à la dompter, que je pouvais la mettre au service d’autrui, quand l’autre manquait de force.

L’inouï ne se situe pas dans les affres traversées par le bébé, mais dans la possibilité de retrouver ces ressorts enfouis, de leur donner sens, de pouvoir les mettre en mots. Enfin de réussir à ne plus systématiquement se soumettre à l’inexorable fatalité, mais de la transformer.  N’est-ce pas là le propre de tout vrai chemin ?

Lire l’article… Revue Reflets n°10 pages 46 et 47