Sortir de l’illéttrisme – Francis Lavoine

Membre du comité scientifique et de l’évaluation de l’ANLCI (Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme), Francis LAVOINE s’investit depuis vingt ans sur tous les sujets ayant trait à la lutte contre l’illettrisme, au travers de nombreux groupes de recherche, réseaux professionnels et associations.

 Enseignant chercheur en pédagogie expérimentale, il est directeur d’associations de lutte contre l’illettrisme et mène des formations de formateurs et cadres associatifs ; il enseigne également à l’ISP (Institut Supérieur de Pédagogie) à Paris. Formateur en communication interpersonnelle, il inscrit son action dans le cadre plus général du « développement personnel ». Son enseignement est davantage orienté sur le comportemental des acteurs que sur les aspects purement techniques. Il considère plus largement qu’il convient de considérer les personnes pour ce qu’elles savent faire et non pour leur handicap, et par là, travailler sur l’amélioration du savoir être des pédagogues.

 Après avoir dirigé « l’expérimentation FASSIER » dont s’est fortement inspiré le dispositif « Savoirs pour réussir », il a été, de 2002 à 2010, directeur et conseiller technique du département de lutte contre l’illettrisme à la Fondation Caisses d’Epargne pour la solidarité, responsable du développement de ce réseau.C’est un spécialiste du montage et de l’animation de dispositifs de formation et d’insertion socioprofessionnelle.Fondateur de l’Institut Européen de Recherche et d’Evaluation pour l’action éducative (IERE) dans lequel il occupe les fonctions de directeur scientifique, il met ses compétences au service du monde associatif en général et de la lutte contre l’illettrisme en particulier. Collaborateur à CLEF DE VOÛTE depuis bientôt 5 ans, Francis LAVOINE est souvent perçu comme un militant, technicien de l’humanisme. www.iere@orange.fr

 Qu’est-ce que l’illettrisme ?

Concernant cette interrogation basique, je vous propose d’indiquer aux lecteurs de se tourner vers le site de l’ANLCI, sur lequel ils trouveront des dossiers techniques avec de nombreux chiffres.Personnellement, je vous propose la définition suivante qui peut venir compléter celles admises de façon consensuelle:

Je considère qu’une personne est en situation d’illettrisme quand elle rencontre des difficultés pour produire du sens, soit à l’écrit (écriture), soit à l’oral (construction de phrases cohérentes) ou pour accéder au sens, soit par la lecture, soit par l’audition (compréhension). Pour moi, la question fondamentale reste celle du sens.

Ainsi, ayant été alphabétisés, nous avons la capacité à déchiffrer le code écrit sans pour autant le comprendre, nous ne sommes alors que des déchiffreurs et non des lecteurs accomplis.

Légende photo:                                          L’illéttrisme,

                                                   accès au sens …INTERDIT!

Qui concerne-t-il ?

 A cette question, même si des tendances existent portant sur la répartition hommes/femmes, sur l’âge des sujets enquêtés, sur leur lieu de résidence, et que les statistiques effectuées par l’enquête IVQ (Information et Vie Quotidienne) de l’ANLCI les mettent parfaitement en lumière, je préfère orienter mon propos sur un aspect qui peut sembler simpliste voire ringard, mais pourtant cruellement réaliste ; je veux parler des corrélations entre la maîtrise du langage avec les catégories socioprofessionnelles (CSP).(commentaire : le sens n’est pas clair) Quand on dit que tout se joue à l’école primaire, moi je prétends que tout se joue dans le cercle familial, avant la scolarisation. En effet, selon la qualité de ce que l’on peut nommer « la logistique familiale », l’enfant abordera la lecture et, ensuite, son entrée dans l’écrit, de manière différente. Ces apprentissages sont très dépendants du volume et de la qualité du langage oral, qui s’acquièrent principalement dans le cercle familial, bien avant d’intégrer le système scolaire classique. Aussi, il est clair que des inégalités significatives entre les foyers existent, d’un point de vue linguistique, certes, mais également en termes de positionnement de l’enfant, de la place qu’il y occupe. Oui, un enfant grandissant dans un univers peuplé d’adultes cultivés, bienveillants et qui stimulent l’éveil, aura plus de chances de réussite que celui qui, à contrario, n’est jamais repris sur ses erreurs de langage, n’est que peu interrogé sur ce qu’il veut dire, est encouragé à se replier dans sa chambre plutôt que de dialoguer avec les adultes. En une formule, n’oublions pas que le langage s’acquiert au contact des adultes, et que la qualité de celui-ci dépend du niveau de langage des adultes, de sa richesse et de sa maîtrise.

 

Quelles sont les causes ?

Les causes sont multiples à l’évidence, mais encore une fois, une des principales réside dans ce que je viens de traiter précédemment, les autres « accidents » de la vie ne font qu’aggraver cette course à « handicap ».

 

Quelles solutions ?

A causes multiples, solutions diverses et différentes. Il serait donc illusoire de croire qu’en réponse à une cause identifiée, il n’existerait qu’une solution que je n’ose qualifier de miraculeuse. Avant la massification de l’enseignement, dans les années 1960 pour la France, nous avons cru sans naïveté aucune, qu’il suffisait de scolariser les enfants pour qu’ils apprennent ! C’est ce que j’appelle « l’illusion éducative ». La suite nous a bien prouvé le contraire et d’une certaine manière, heureusement. Nous ne sommes pas face à des machines qu’il convient d’alimenter en connaissances, mais face à des humains particulièrement singuliers qui répondent à des modes particuliers reposant notamment sur le développement des aptitudes. Il convient, de mon point de vue, d’être attentif à l’aspect comportemental de l’enfant pour définir les cadres, les moyens et outils d’apprentissage. Il existe un lien, qui doit être renforcé, entre le développement des aptitudes et l’acquisition de compétences. Or, notre système privilégie à outrance les compétences, laissant largement de côté les aptitudes quasi naturelles des enfants. Aussi, passons-nous avec aisance au large d’aptitudes pourtant essentielles dans l’exercice de certaines fonctions. Juste un exemple : l’enfant qui, spontanément, dans la cour de récréation – observatoire extraordinaire des comportements sociaux – est reconnu en qualité de « chef », d’animateur, de leader pour les jeux, pour peu qu’il n’obtienne pas de bons résultats « scolaires », aura peu de chance à devenir un bon chef d’entreprise, alors que ses aptitudes sont fondamentales pour occuper une des fonctions les plus difficiles à exercer avec succès, commander des hommes.

Cela étant, ne perdons pas de vue ce que nous abordions plus haut ; si des efforts doivent être consentis, portons-les sur l’expression orale dès le plus jeune âge.

Combien de personnes sortent de l’illettrisme ? Comment ?

 Il est difficile de quantifier le nombre de personnes qui sortent de l’illettrisme, d’autant que chacun d’entre nous apprend, certes, mais désapprend également. Ces sorties peuvent donc être temporaires ou durables si les connaissances acquises ou ré-acquises sont plus ou moins sollicitées.

Mais la question « comment les personnes sortent de l’illettrisme ? » m’intéresse davantage. Je crois fondamentalement que l’on apprend toujours par intérêt et non pour faire plaisir au maître, sauf si « faire plaisir au maître » représente ce seul intérêt qui n’est pas neutre : exister, au moins, à ses yeux.

Légende photo: Bien adapté à la terre pour s’élever

Pour moi, interroger celui qui est en situation d’apprentissage sur ses centres d’intérêt, est la première des attitudes à adopter. Les compétences à acquérir viendront, alors, en réponse à ce questionnement mis en lumière et feront sens pour les apprentissages. Nous-mêmes qui continuons à apprendre, nous nous engageons dans cette voie, presque uniquement par intérêt ou par plaisir.

En résumé, mais il est difficile sur un sujet comme celui-ci d’être bref, on sort de situations d’illettrisme parce que les apprentissages représentent des réponses utiles et efficaces à de fortes préoccupations.

 Légende photo: Seul?Non. Indépendant!

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à l’illettrisme ?

 On me pose souvent cette question à laquelle j’apporte cette réponse. J’étais un enfant ordinaire, je suis devenu un adulte en colère. A l’école, j’étais dans la moyenne, jamais premier, jamais dernier, mes parents me demandaient d’être dans les dix premiers, ce que je faisais sans effort. Mais dans ma famille, parler n’était pas facultatif, mais quasi obligatoire ; nous avons grandi, mon frère et moi, dans un milieu très politisé dans lequel la parole occupait une place prépondérante. Ainsi, sur tous les sujets notre avis était sollicité.

J’ai donc longtemps cru que le monde dans lequel je vivais était à l’image de ce que le cercle familial me proposait comme définition. C’était une norme et j’imaginais assez bien que cette norme était partagée et répandue. Un monde assez lisse où chacun pouvait dire et comprendre le monde, sans pour autant éviter d’exprimer son désaccord, et tentant même de convaincre avec force et vigueur.

Beaucoup plus tard, adulte en situation de concepteur de produit de formation professionnelle, il y a maintenant presque 25 ans, je me retrouvais confronté à une situation qui m’était jusque-là parfaitement étrangère et qui, depuis, est devenue par choix mon quotidien. J’étais face à une soixantaine de jeunes adultes sans emploi, à qui j’expliquais les contenus d’une formation, que mon organisme de formation entendait mener avec seulement 12 places de disponibles. Ces personnes étaient attentives et fortement intéressées. Quand elles ont dû renseigner les dossiers de candidatures, la majorité d’entre elles était dans l’incapacité de répondre par écrit aux questions ouvertes. Après avoir auditionné chacune d’entre elles, j’ai constaté que les personnes, les plus motivées et les plus aptes à exercer le métier proposé, étaient celles qui ne maîtrisaient que faiblement l’écrit et donc, ne pouvaient pas tirer profit de cette action de formation. Je fus donc contraint d’accueillir, sur cette action, les jeunes adultes maîtrisant le français et de tenir à l’écart ceux qui laissaient augurer le plus de chance de devenir de bons professionnels. Depuis ce jour-là, je suis devenu un adulte en colère.

 

Qu’est-ce qui vous motive encore pour durer aussi longtemps ? (25 ans)

 A cette question, j’ai envie de dire que j’ai la colère durable mais récompensée. Voir des gens se redresser, reprendre confiance en eux, envisager et réaliser des projets jusque-là impensables me donne l’énergie. Et puis, je me dis que la tâche n’est pas achevée et comme je n’aspire pas au repos…

Qu’est-ce qui vous passionne particulièrement dans cette lutte ?

 Sans aucun doute, le fait de participer à un travail collectif, pour que chaque homme soit plus libre. Vous savez, pour moi la liberté est probablement le bien le plus précieux, or, maîtriser faiblement le langage nous prive de liberté. La langue est, pour moi, une arme de résistance. Pouvoir contredire, argumenter, se faire sa propre idée, exprimer son opinion, lire entre les lignes, découvrir le vrai sens des mots c’est-à-dire le sens caché, tout cela donne du sens. Résister aux discours simplistes, caricaturaux, sectaires, dogmatiques, tout cela donne du sens et conduit à la tolérance de l’autre ; pour moi l’autre est une chance, surtout s’il est différent, car au fond, l’autre est un autre moi-même. C’est une occasion unique de se réconcilier avec soi-même par et pour les autres, pour que chacun vive vraiment debout.

Expérimentez-vous des solutions novatrices ?

A partir de ce que je viens d’exposer en début de dossier, j’ai mis en œuvre un certain nombre de programmes que ce soit au plan local sur un bassin d’emploi à Senlis, avec le concours d’Abdel Aïssou (à l’époque sous-préfet), au plan départemental avec le Système Permanent d’Acquisition des Savoirs (SPAS) dans le département de l’Allier, par des financements croisés, et bien sûr au plan national avec le dispositif Savoirs Pour Réussir (SPR) ; tous possèdent les mêmes caractéristiques pédagogiques et la même philosophie d’action. Ces initiatives ne peuvent se mettre en œuvre qu’à partir d’une volonté politique forte et durable d’une part et, d’autre part, du postulat résumé ainsi : « Considérer la personne en difficulté pour ce qu’elle sait faire et pas seulement pour ses handicaps. ». En d’autres termes et pour compléter, je ne travaille que pour créer des dispositifs sur mesure, quels que soient les publics, les acteurs de terrain en présence et les financeurs avec leurs possibilités d’engagement.

Question pédagogie, tous les programmes s’appuient sur une pédagogie individualisée et personnalisée.Nous n’aurons pas assez d’espace ici pour détailler ces programmes, mais l’essentiel est là et je reste disponible pour répondre aux questions éventuelles de vos lecteurs.

Avez-vous eu des rencontres qui ont changé votre regard ?

Chaque personne que je rencontre m’enrichit et modifie le regard que je porte sur notre société et sur ses problématiques majeures ; mais si vous souhaitez que je vous cite quelques noms, sans éviter cette question, je pourrais vous citer tel ou tel universitaire ou bien tel ou tel stagiaire qui, à égalité, ont influencé ma façon d’appréhender mon métier qui évolue comme le monde évolue. Je crois que la pire des choses est de rester campé sur ses certitudes.

Qui peut aider dans cette lutte ?

Souvent, nous avons l’habitude de dire que la lutte contre l’illettrisme c’est l’affaire de tous et je suis d’accord, comme j’adhère pleinement au slogan de l’ANLCI qui scande : « Réunir pour mieux agir ». Cela étant, il est important, me semble-t-il, de préciser que travailler sur de l’humain est un engagement sérieux qui réclame un grand professionnalisme. A travers ces propos, je considère toutes les personnes qui œuvrent auprès de ce public comme de véritables professionnels, qu’elles soient salariées ou bénévoles. En effet, les personnes qui s’engagent bénévolement auprès de mes équipes veulent bien faire, mais ce n’est pas une raison suffisante pour faire bien. D’autres aimeraient venir nous rejoindre mais ne se sentent pas capables ou n’osent pas. C’est pour ces raisons que nous engageons des programmes de formations obligatoires en direction du bénévolat. Quant aux professionnels salariés, nous sommes très regardants quant à leurs postures et attitudes.

Quel regard portez-vous sur ce problème de société ?

Un regard inquiet mais aussi plein d’espoir. Inquiet parce que, depuis les années 1980, les moyens mis à disposition de la lutte contre l’illettrisme n’ont cessé de diminuer de façon constante, alors que dans le même temps, les personnes en situation d’illettrisme ne cessent d’être plus nombreuses. Parallèlement, on est de plus en plus à se préoccuper de ce problème, à se professionnaliser, à s’en inquiéter. Le problème est comme souvent, éminemment politique ; nous sommes, depuis de trop longues années, dans une logique de gestion des problèmes et pas véritablement dans une logique de lutte. C’est franchement de l’ordre du choix, des priorités. On sait aujourd’hui combien vaut l’éducation et on commence à mesurer ce que coûte l’ignorance. Et pas seulement en termes de volume d’euros à engager, mais surtout en termes de menace pour notre démocratie.

Légende photo: C’est fatigant d’être toujours premier!

L’idée fait son chemin lentement, cette idée qu’une bombe sociale, larvée il y a encore quelques décennies, ne cesse de grandir un peu plus chaque jour et plus fort encore en période de crise. La seule inconnue réside dans sa date d’explosion que nos dirigeants espèrent la plus lointaine possible, tout en ayant pleinement conscience que tout cela se rapproche de plus en plus vite. C’est difficile d’enrayer cette mécanique avec nos fonctionnements actuels ; il me semble donc nécessaire voire urgent de reconsidérer l’ensemble de notre système, à commencer par l’arrêt du turnover ministériel. Avec une moyenne d’un ministre tous les 18 mois misant tout sur sa réforme, alors qu’un enfant reste scolarisé 12 ans, comment mesurer l’efficacité de changements si le temps nécessaire à ses évaluations n’est pas consenti ? J’estime que les sujets liés à l’éducation comme à la santé et à la défense devraient échapper aux contraintes du temps définies par les mandats de nos dirigeants. Je pense qu’il faudrait imaginer un organisme de gestion républicain indépendant doté de moyens d’action prioritaire.

L’illettrisme est-il en diminution ?

Comme je le précisais avant, malheureusement non, il y a de plus en plus de jeunes qui sortent du système scolaire sans diplôme, environ 50 000 chaque année et la JDC (Journée Défense Citoyenneté) identifie, elle aussi, des jeunes âgés de 17 ans en difficulté de lecture, de plus en plus nombreux. Tous ces constats nous engagent à multiplier nos efforts et à nous mobiliser encore davantage.

Les solutions vont-elles vers plus de facilité ?

Toutes les solutions devant traiter d’un problème complexe ne peuvent pas et ne doivent pas être simplistes, je me méfie des grand manitous qui brandissent des « Yaka ! ».

Etes-vous optimiste pour les dix ans à venir ?

 Vous comprendrez qu’après avoir précisé ma pensée à travers mes réponses aux questions précédentes, les dix ans qui viennent sont pour moi un repère temps qui ne permettra pas de voir la situation s’améliorer de façon significative. En revanche, je reste très optimiste pour les cent prochaines années. Gardons l’espoir et ne baissons pas la garde.

 légende photo: COMPRENDRE! seulement après ACCEPTER

Pour l’amour des mots

Francis Lavoine et son frère Marc Lavoine ont en projet l’écriture d’un ouvrage où chacun donnera son appréciation du sens de la vie. Son titre: Pour l’amour des mots.

L’éducation de la vie – par Bernard Montaud

Cet article a été publié dans la revue Reflets n° 5 pages 37 à 40

Ancien kinésithérapeute et fondateur de la Psychanalyse Corporelle, Bernard Montaud  a créé une école de la vie intérieure – Art’As – qui s’appuie  sur le concept de la Psychologie Nucléaire ®, une grille de lecture sur un Ordre des Choses en nous et au-dehors de nous. Il a vécu sept ans auprès de Gitta Mallasz dont il retransmet et prolonge l’enseignement.

– Pour vous, Bernard Montaud, qu’est-ce que l’éducation ?

– On peut aborder le problème de l’éducation sous plusieurs axes.

Le premier est : l’éducation à quoi ? On trouve ainsi une éducation au monde « physique », au monde de la terre, qui a lieu au tout début de l’existence : apprendre à parler, à nommer et utiliser les objets. On a aussi une éducation affective, surtout à  partir de la puberté. Puis une éducation intellectuelle, avec les études. Mais il y a aussi une éducation religieuse, de l’homme avec Dieu, avec l’invisible. Et aussi une éducation de l’homme envers notre planète, etc.

Un second axe nous permet de définir une chronologie dans l’éducation. Trois périodes précèdent l’âge de la maturité adulte, ce moment où nous allons nous marier, développer notre couple et avoir notre propre famille. Et on peut donc considérer trois âges, de la naissance à ce passage : la petite enfance, l’enfance et l’adolescence. Chacun de ces âges est une forme d’éducation

 

– Quelle est alors la spécificité de l’éducation du premier âge ?

– Pour le comprendre il nous faut regarder, dans l’éducation de ces trois âges, les noms de nos instructeurs.

Le premier âge – la petite enfance – est vraiment une maternelle éducative, parce que c’est Maman-Dieu qui enseigne au petit enfant que nous avons été les débuts de la vie, c’est-à-dire parler et marcher. Avec le monde matériel, nous apprenons les bases, et aussi la bipédie, les premiers mouvements : moi et la terre, ça va être quoi ? Mais nous sommes en même temps, avec cette Maman-Dieu, devant la relation amoureuse obligatoire. C’est l’amour le plus simple, puisqu’il est obligatoire. Mais c’est aussi toute une relation amoureuse qui se structure avec la satisfaction des besoins : j’ai faim, et combien de temps met Maman pour venir me nourrir, combien de temps dois-je pleurer pour mériter ma nourriture ?

Il y a toute une éducation entre l’enfant et la mère, jusqu’à la première scolarité où l’enfant va sortir de la maison, sortir de la protection maternelle unique. Je crois d’ailleurs que nous fétichisons beaucoup trop le rôle des pères à cette époque, parce que le père est quasi inexistant dans l’esprit de l’enfant : c’est la mère qui est son principal instructeur. Son père est sans doute un peu plus important que les autres mais il n’est pas relié à la mère comme instructeur. La mère est le total instructeur de la petite enfance. Et cette relation incroyablement amoureuse et incroyablement fusionnelle permet un certain nombre de choses : pour faire plaisir à maman, je ne vais plus faire caca dans mes couches ; pour faire plaisir à maman, je vais marcher. A l’image de ce qui a lieu dans toutes les relations spirituelles, je dirais qu’il y a là une grande et belle projection. Bien plus tard, ce sera pour faire plaisir au Maître qu’on fera les choses.

– Et pour l’enfance, que diriez-vous ?

– Là, c’est l’inverse. Dans l’enfance, on voit bien qu’il s’agit d’une éducation paternelle. L’enfant va faire un nouvel apprentissage, grâce au père cette fois-ci. Parce qu’il est entré en toute première scolarité, l’enfant est sorti de la maison, il se trouve dans un milieu complètement extérieur et sauvage. Et pour se structurer, il lui faut un nom de famille, avec un chef de famille, un chef de clan, parce que cela le protège. Il ne s’appelle pas seulement par un prénom, en classe. Il s’appelle par un nom de famille. On est appelé par notre nom de famille.

Légende photo: L’enfant toujours présent dans notre poitrine

Cette sortie de la maison, cette prise de danger, demande un protecteur, et pendant toute la période de l’enfance notre vie se construit dans une éducation avec le clan, avec le groupe, où il faut un chef de famille qui enseigne la place juste, qui donne un certain nombre d’instructions quant aux codes sociaux, aux codes hygiéniques, etc. Il y a aussi l’école maternelle, et la scolarité primaire, où l’enfant apprend  à lire, à écrire. Donc on est devant une deuxième dimension d’instructeur où, cette fois-ci, c’est le père qui va être le repère important, l’instructeur important.

 

– Et dans la troisième période, dans l’adolescence, que se passe-t-il ?

– Dans l’adolescence a lieu la troisième éducation. L’adolescent est devant une prise de conscience : « Ça va bientôt être mon avenir. J’ai intérêt à avoir des diplômes me permettant un avenir. » Mais l’instructeur principal, c’est l’autre sexe. C’est la route qu’il faut faire pour rencontrer la femme ou rencontrer l’homme. Les deux sexes sont séparés par l’infini, et il faut traverser cet infini pour pouvoir bien vivre avec l’autre. Et c’est tout un apprentissage : « Comment vais-je lui dire que je l’aime ? Comment vais-je faire pour trouver les mots de l’amour ? » Et donc, comme nous avons appris à dire les mots et faire les mouvements qu’il fallait pour bien vivre avec la terre dans la petite enfance, je dirais qu’à l’adolescence nous apprenons les mots et les mouvements qu’il faut pour bien vivre avec les autres. Et le grand instructeur de l’adolescence, c’est l’autre sexe.

 

– Quel est le rôle des parents dans ce troisième âge ?

 – Le rôle des parents, au moment de l’adolescence, ça va être de gérer les crises. Ils vont soit être des modèles, parce que l’enfant voudra refaire ce que ses parents font. Et plus le modèle est juste, plus ceux qui copient seront justes. Ou alors l’adolescent voudra être le contraire, en s’opposant au modèle, et il devra dépasser ses parents. L’adolescent essaie souvent de faire exactement l’inverse des parents. Donc je pense que l’instructeur, dans cette période, c’est le dialogue, le dialogue, le dialogue.  En sachant qu’il y a des crises inéluctables qui appartiennent à la structuration de l’ego. Juste avant de fonder sa propre famille, il faut qu’il soit quelqu’un, cet adolescent. Ses crises sont nécessaires et structurantes.

– Et cette structuration se fait obligatoirement contre les parents ?

– Elle ne se fait pas forcément contre les parents car – et là, c’est le psychanalyste corporel qui parle – tous les traumatismes ne sont pas tous dépendants des parents. Cette structuration peut se faire contre la famille en général, elle peut se faire contre des proches, elle peut se faire contre des habitudes. Il est vrai qu’elle se fait souvent contre les parents parce que la plupart du temps les parents sont les « bourreaux » dans le traumatisme de l’enfance, et il faudra attendre une certaine vie spirituelle pour se réconcilier avec son passé et ses parents. A l’époque de l’adolescence, on n’est pas réconcilié. Pour exister, il nous faut rejeter la famille précédente pour avoir droit à construire notre propre famille.

– Vous avez créé une grille de lecture de l’existence que vous appelez la Spirale de vie. Cette façon de voir, d’où provient-elle ?

 – Je dirais que c’est la contemplation de tout ce que Gitta MALLASZ a pu m’enseigner et que j’ai traduit dans la Spirale de vie. C’est une contemplation de ce à quoi sert chaque âge de l’humanité et, en résonnance, de chaque âge d’une existence humaine. Elle contient le sens et le contenu des enjeux et des épreuves de chaque âge. Car n’oublions pas que dans chacun des âges dont on vient de parler, il y a quand même un événement capital qui se produit. Il y a un traumatisme de la petite enfance, un traumatisme de l’enfance, un traumatisme de l’adolescence qui vont, par trois plaies inguérissables, déterminer de manière stable notre personnalité traumatique. L’ego, c’est notre personnalité traumatique. Et notre façon tout à fait personnelle de souffrir fait que nous sommes uniques.

Chacune de ces trois périodes d’éducation est donc aussi marquée par un événement majeur : nous nous programmons à une petitesse précise, spécifique à chacun de ces âges. Chaque fois que nous pensons du mal de nous-mêmes, nous avons toujours la même façon de le penser, et sous trois formes différentes. C’est la trace de nos trois traumatismes. C’est la trace de notre personnalité. Donc, pendant l’éducation de ces trois âges, en coulisse, se fait aussi la marque de nos traumatismes.

Légende photo: Chacun doit trouver sa place!– Est-ce qu’on peut considérer que c’est une pédagogie  « divine » ?

– On peut toujours considérer la vie comme une initiation naturelle et comme quelque chose qui est extrêmement en ordre. On peut toujours considérer les sept âges de la vie humaine comme une voie initiatique naturelle nous faisant passer par des états de conscience successifs, la vie espérant peut-être que nous atteignions un maximum d’état de conscience au moment d’approcher la mort. Parce que la mort nous invite à la fin d’une certaine superficialité et à quelque chose d’un peu plus profond que le reste de l’existence. Alors oui, on peut imaginer les sept âges de la vie humaine comme une voie spirituelle naturelle, tout à fait.

–  Est-ce que l’âge adulte, où nous élevons nos enfants après avoir été nous-mêmes élevés, est une étape dans ce cheminement naturel ?

– Oui. Parce qu’après avoir été nous-mêmes éduqués, il nous faut dans un premier temps éduquer ceux que, par fétichisation consanguine, nous avons en charge. Cela s’appelle nos enfants. Mais ce n’est pas seulement par une sorte de fétichisation de la consanguinité. Peut-être que par cette obligation nous apprenons à éduquer quelqu’un, et en tout cas à nous faire du souci pour lui plus que pour nous-mêmes.

Avec nos enfants, nous rencontrons un autrui qui, quand il souffre, est une forme supérieure de notre souffrance puisqu’elle est plus importante que notre propre souffrance. C’est comme si c’était une éducation pédagogique à un jour avoir des élèves spirituels qui, quand ils souffriront, seront plus importants que notre propre souffrance. Je pense que pour apprendre une certaine maîtrise et apprendre à consacrer notre vie aux autres, nous passons par consacrer notre vie à nos enfants.

– Vous voulez dire qu’avoir des enfants nous fait dépasser naturellement notre ego ?

– Oui, parce que quand l’enfant tombe, même si la maman a mal aux dents, elle a plus mal du fait que son enfant vient de tomber que de son mal de dents. Elle fait l’expérience d’avoir plus mal pour quelqu’un d’autre que pour elle.

 – Les enfants sont donc une étape d’initiation au dépassement de notre petite personne ?

 – En effet. C’est une étape où on apprend à se sentir responsable de la douleur d’autrui. Et je pense que si nous n’avons pas d’enfants, et si nous passons directement à nous occuper de la douleur des autres sans être passés par une responsabilité parentale, il est difficile de découvrir comment considérer la douleur d’autrui comme plus importante que la sienne.

 – Je comprends, pour les enfants. Mais il est difficile d’imaginer que la souffrance de personnes étrangères puisse être plus importante que la nôtre !

– Eh bien, il n’y a que la vie spirituelle qui va nous l’apprendre. C’est-à-dire la manière dont nous allons nous occuper de notre propre infirmité, apprendre à aimer notre misère, pour découvrir la misère des autres. Et un jour, la misère des autres nous bouleverse profondément, comme nous avons été bouleversés par la nôtre. Nous ne pouvons être touchés par une infirmité d’autrui qu’aussi loin que nous avons été touchés par notre propre infirmité. Et un jour, parce que nous sommes plus en paix avec notre misère, nous découvrons que la misère d’autrui devient une forme supérieure de souffrance pour nous-mêmes. Heureusement que nous sommes passés par l’expérience de père et de mère qui nous a fait vivre le souci pour nos enfants, parce qu’on trouverait complètement débile et bizarre de se faire du souci pour les autres. Or, quand on se retrouve instructeur spirituel, quand on se retrouve psychothérapeute, quand on se retrouve psychanalyste, on est bien en train de s’interroger et de peut-être se faire du souci pour autrui !

 Légende photo: De plus en plus près pour se découvrir

– Et ce souci pour autrui, il est épanouissant pour soi-même ?

– Ce souci pour autrui contient un état de conscience très intéressant et très particulier, nettement au-dessus de l’ego : c’est l’oubli de soi-même. Dans la manière dont nous nous mettons à nous consacrer à des causes, à des œuvres, à des Tâches, dans la façon dont nous allons nous occuper de la douleur du monde, quelque chose a fini de gémir sur nous-mêmes. Et cette sortie du nombrilisme, c’est la sortie de l’ego par le haut. Ce n’est plus le « Moi » – moi, moi et mon besoin d’importance – mais c’est le « JE » – Je suis parce que je sers – et c’est le plan de conscience au-dessus de l’ego.

– A travers l’âge adulte, et notamment l’éducation parentale, à travers se consacrer à aider les autres – ce que vous appelez l’âge mûr dans la Spirale de vie – on sent une progression dans le dépassement de son « moi », de sa petite personne

– Oui, complètement.

– Et que se passe-t-il en fin de vie ? Y a-t-il un autre épanouissement possible ?

– On va encore passer par la douleur de l’autre, d’un nouvel « autre ». La vie spirituelle nous a appris à comprendre et accueillir nos douleurs personnelles, puis à consacrer une partie de notre vie à la douleur des autres comme une façon de s’oublier soi-même, une façon de servir la Vie, une façon de rendre notre vie utile. Ça, c’est une des choses essentielles. Et puis, un beau jour, on va se retrouver dans la vieillesse devant la douleur de Dieu, devant la manière dont la terre et les hommes sont ingrats, la manière dont les hommes tuent la terre. On est devant la douleur de Dieu. Et en même temps, on est devant quelque chose qui est de l’ordre de la foi absolue. Dans la vieillesse, si nous ne sommes plus célèbres aux yeux des hommes, c’est pour être célèbres aux yeux de Dieu. Si nous nous retirons de la vie, c’est pour vivre avec Dieu. Nous allons  nous retrouver à l’approche de la mort devant : « Qu’est-ce qui est plus important ? Moi et ce que je perds dans mon corps ou… ce qui reste ? »

Il existe une règle que la mort nous fait vivre, que la vieillesse nous fait vivre, que les grandes maladies nous font vivre : tout ce que nous perdons d’un côté, c’est pour y gagner de l’autre.

Si nous perdons une main, c’est pour mieux caresser avec la main qui nous reste que lorsque nous en avions deux. Si nous perdons la vie, c’est pour qu’il nous reste Dieu. Mais cela dépend de quel côté on est tourné. Si on est tourné du côté d’un autrui qui cette fois-ci est Dieu, alors peut-être que quand on perd sa vie terrestre on reçoit la Vie éternelle, on reçoit Dieu. Si on est tourné du côté de soi, dans la mort on est simplement en train de perdre son corps et on ne reçoit rien du tout. Donc on est bien devant la même loi : c’est autrui qui nous fait nous oublier, sauf que dans la mort, autrui, c’est Dieu.  Dans la mort, autrui, c’est Dieu.

– Quelle magnifique pédagogie, de la naissance à la mort ! Mais je reviens à l’éducation parentale : y a-t-il une spécificité masculine et une spécificité féminine, surtout à notre époque où on a tendance à confondre les deux ?

 – Je pense avoir en partie répondu quand j’ai évoqué l’axe de réflexion sur l’éducation lié aux trois âges que sont la petite enfance, l’enfance et l’adolescence. On voit bien qu’il y a une dimension maternelle de l’éducation dans la petite enfance, où la maman apprend principalement le rapport à la terre – avec les mots et la marche – le rapport à la nourriture, à la propreté. Et dans l’enfance, le père prend sa place comme deuxième instructeur et lui, il apprend à l’enfant le rapport à l’autorité, à la hiérarchie, à la place, à la force, à la protection. On est devant deux instructeurs différents enseignant deux secteurs de connaissance différents.

– Quelle magnifique pédagogie, de la naissance à la mort! Aujourd’hui, vous êtes grand-père. Quel est votre « art d’être grand-père », si on peut le dire ainsi ?

– Mon art d’être grand-père, c’est d’abord d’apprécier énormément ce rôle. C’est un rôle qui n’a plus de responsabilités, qui n’a plus que le beau côté. Donc on ne reçoit plus que ce bon côté : être là pour les émerveiller, être là pour les amuser. On a généralement suffisamment de moyens pour leur acheter des choses qu’on ne pouvait pas toujours leur acheter quand c’étaient nos propres enfants, parce qu’on était en phase de construction. Je dirais que nous sommes un agréable superflu que nous pouvons assumer ou non. Nous sommes ce qui n’est pas obligatoire, ce qui n’est pas nécessaire, et c’est très agréable de ne pas être nécessaire. Donc nous pouvons offrir le plus.  Nous sommes ce qui ne sert à rien, ce qui est simplement délicieux pour être délicieux. Donc l’art d’être grand-père, c’est ça. Je ne suis pas forcément un grand-père idéal, je ne suis pas forcément un grand-père moyen dans la mesure où je n’ai pas tout mon temps car ma vie est très pleine. Ma vie est très prise par ma Cause. Il faut donc, chaque fois que je m’occupe de mes petits-enfants, que ce soit un temps vraiment plus fort.

 

 – Vous voulez dire que c’est du concentré ?

 – Ce n’est pas simplement du gardiennage. Je veux que ce soit un peu plus chaque fois que je suis avec eux. Quand je raconte une histoire, c’est une  histoire que je crée parce qu’il me semble qu’il faut que je m’implique. Ce ne peut pas être autrement. Ce ne peut pas être des trucs que je lis. Je peux avoir une implication active. Mais je le répète, l’art délicieux d’être grand-père, c’est d’être le superflu et de ne pas banaliser ce superflu.

 

– Le fait d’être déchargé de responsabilités, cela ne donne pas aussi un modèle différent aux petits enfants par rapport à leurs parents ?

– Je crois que nous, on peut faire des choses et accepter des bêtises que les parents ne peuvent pas faire et accepter. Parce que nous avons une génération de différence, nous pouvons leur montrer des hors limites acceptables dans une espèce de connivence. Nous avons une tolérance à leur enseigner. Nous avons un humour et un recul sur la vie à leur offrir que les parents ne peuvent pas avoir.